Sylvie Brunel, géographe, économiste et écrivain est professeur à Paris IV. Elle dénonce une vision pessimiste de l’humanité qui ne serait que nuisible et destructrice en montrant que c’est bel et bien l’homme qui est à la source de la mise en valeur de la beauté de la Terre. Pour elle, il est possible d’habiter notre planète de façon durable en étant bien conscients de deux éléments : d’une part, le fait que la Terre est effectivement la seule planète accueillante pour l’homme ; d’autre part, notre devoir de mettre en œuvre un développement durable pour pouvoir donner un avenir au couple Terre-hommes. S. Brunel s’intéresse particulièrement aux chevaux et au développement, ce pourquoi elle semble particulièrement à l’aise sur le sujet de la Camargue.

Sylvie Brunel met en lumière le paradoxe de la Camargue : si elle met tout en œuvre pour attirer un maximum de touristes afin d’en vivre, elle vit cependant sur des artifices.  C’est pour cette raison que l’auteur intitule son étude : « la Camargue, ce fascinant mensonge » .

 

  • Brunel pose la question suivante : Comment ce territoire répulsif a-t-il pu devenir une des terres les plus attractives en moins de 50 ans ?

 

I-                   La Camargue, une région aux confluents

A/ Sur le plan des activités

Aménagements agricoles

 

L’existence de la Camargue tient à l’union de la Durance, du Rhône et de la Méditerranée. Cette alliance des eaux salées et douces crée un delta toujours en mouvement.

Pour « domestiquer » cet espace voué à la chasse et à la pêche, l’homme a tenté de le dominer. Les premières digues remontent au milieu du XIIIème puis à 1856, à l’initiative de gouvernement de Napoléon III.

On plante du riz afin de nettoyer le sol avant de l’affecter à sa nouvelle vocation agricole, grâce au pompage des eaux du Rhône. Sylvie Brunel remarque un cycle dans l’exploitation agricole de la Camargue : si aujourd’hui le riz domine, c’est que la vigne a évincé le blé puis que le riz a chassé la vigne.

L’auteur montre que la Camargue est bien le fruit d’aménagements humains qui tentent sans cesse d’équilibrer des intérêts contradictoires.

 

La Camargue et le sel

 

La Camargue est un espace côtier que la tradition consacre aussi au commerce du sel. On y remarque cependant des intérêts contradictoires entre agriculteurs et saliniers. L’activité salinière remonte à l’ancien régime (la gabelle assurait une rente de situation à la région). Plus tard, la révolution industrielle et la chimie ouvrent de nouvelles perspectives.

 

B/ sur le plan historique

 

Une identité inventée

L’identité de la Camargue se fait au travers de symboles qui sont les piliers de l’identité régionale : gardians, taureaux, chevaux…. Cependant, il s’agit d’un mythe.

Plusieurs personnalités ont contribuées à l’élaboration de la mythologie de la région : le marquis de Baroncelli, Frédéric Mistral… L’action du marquis vise en effet à recréer la culture du delta en réactivant des traditions en voie d’extinction.

L’auteur montre  la façon dont ce mythe de la Camargue a été reconstruit de toutes pièces dans l’optique de se forger une image soi-disant authentique : la croix des gardians a été conçue en 1924 par un peintre ami de Baroncelli afin de synthétiser les forces identitaires de la « nation camarguaise ».

Sylvie Brunel emploie le terme de rêve : la Camargue est la réponse fabriquée par certains pour répondre aux aspirations oniriques d’autres.

 

Un « poumon » volontairement préservé

Avec André Malraux, la vocation de la Camargue sera celle de « poumon respiratoire » entre les complexes industriels de Fos-sur-Mer et  les usines chimiques de l’étang de Berre. Cet espace vert devient le Parc régional de Camargue en 1970, créant de nouvelles tensions entre propriétaires fonciers et écologistes.

Un nouveau paradoxe apparait au cœur du mythe camarguais. Depuis qu’elle incarne un espace protégé, un écrin de nature brute, les infrastructures touristiques s’y multiplient.

 

C/ sur le plan des aménagements

 

Un tourisme de masse soigneusement cantonné

D’innombrables infrastructures touristiques se sont construites autour des Saintes-Maries-de-la Mer afin de répondre à un tourisme populaire, défigurant un territoire qu’elles prétendent mettre en valeur. L’auteur reprend le terme d’espace « disneylandisé » pour parler des Saintes pendant la saison estivale.

L’exemple des cabanons de Beauduc, détruits sur décision préfectorale en 2004, montre cependant qu’une population autochtone subsistait. Mais au nom de la protection de la nature, cet espace a été « bulldozerisé » au profit de complexes touristiques neufs.

 

Un monde menacé

Cependant, la Camargue reste un territoire précaire. En effet, les dynamiques climatiques et géographiques mettent en lumière le fait que la mer envahit le delta. Depuis 1993, la Camargue est devenue l’archétype du milieu naturel menacé par l’homme malgré les 14 textes qui régissent le classement du delta en espace protégé

 

II-                Une terre de l’adaptation

Composer avec les éléments

Sylvie Brunel rappelle que bâtir des territoires durables suppose de tenir compte des forces de la nature, comme l’a montré l’exemple du tsunami au Japon en mars 2011.

Selon l’auteur il faut « composer plutôt que s’opposer ».En Camargue, les aménageurs ont adopté une stratégie d’acceptation maîtrisée du littoral. Il s’agit de rendre à la mer certaines zones afin d’en sauver d’autres. Sylvie Brunel montre ainsi que si la Camargue se transforme, au moins elle vit.

 

Nécessité de faire des concessions

La Camargue apparait comme le produit de l’intervention humaine : elle est entretenue voire recrée.

Ainsi, Sylvie Brunel montre que si la région fascine et avant tout existe, peu importe qu’elle soit artificiellement crée par l’homme. Si elle est ce qu’elle est, c’est parce que les éléments naturels ont su se conjuguer de façon à former cet espace attractif. En outre, Brunel rappelle qu’un écosystème n’est jamais immobile : il évolue, quitte à disparaître.

La région de la Camargue, en raison de son équilibre instable, demande donc une politique interventionniste constante. Pour cela, des projets d’écotourisme sont à l’étude concernant l’écologie.

 

Exalter un espace tout en l’interdisant : le subterfuge camarguais

Sylvie Brunel dénonce un double subterfuge quant au message véhiculé par la Camargue. D’une part, la région est l’archétype d’une nature produite par la culture, entre rentabilité et tourisme. Or, ce dernier menace les autres activités, bien qu’il en découle directement.  D’autre part, Sylvie Brunel dénonce également le subterfuge suivant : après avoir attiré le visiteur, on lui dit qu’il est une menace pour l’espace et on lui interdit l’accès à ce qu’il reste de plus sauvage et naturel.

L’artifice est devenu plus vrai que nature.

 

III-              La Camargue, un laboratoire du développement durable

L’histoire de la Camargue montre que ce qui semble le plus naturel est souvent le produit d’une construction humaine.

Aujourd’hui, la Camargue est un véritable laboratoire de développement durable, qu’il s’agisse de préservation de la biodiversité, de l’adaptation aux changements climatiques, de la gestion d’un espace morcelé, de la recherche de nouvelles ressources d’énergie.

L’ouverture du territoire devient une nécessité. Le fascinant mensonge de la Camargue  montre que le développement durable doit avant tout mobiliser l’intelligence des civilisations, c’est-à-dire réconcilier l’histoire et la géographie.

 

Ainsi, si la Camargue est « sauvage », c’est parce que sa vocation historique de polder agricole et industriel a permis la création d’un milieu unique pour la faune et la flore.  L’industrie touristique et l’engouement actuel pour la protection de la nature ont achevé de créer une « identité camarguaise » à cet espace « naturel » qui est en réalité, selon Bernard Picon, un « hydrosystème anthropisé ».

 

ð  Ce que Brunel présente peut apparaitre comme une sorte de compromis, une conciliation entre préservation de l’environnement et nécessités humaines et techniques. Son texte, qui s’apparente presque plus au récit historique qu’à l’analyse géographique est agréable à lire et fait voyager autant qu’il instruit : et cela semble être la vocation d’un ouvrage intitulé Géographie amoureuse du monde.

ð  Son approche du développement durable, en prenant en compte les trois piliers (social, économique et écologique) montre comment appréhender les enjeux d’une région complexe comme la Camargue en tenant compte autant de sa tradition que des exigences économiques actuelles. En cela, il aide à comprendre les obstacles auxquels se heurte le développement durable aujourd’hui et la place qu’on lui accorde dans l’aménagement d’un territoire.

Crystal Carletto, HK/AL

Étiquettes : , , , , , , , ,

Un commentaire pour “La Camargue, ce fascinant mensonge.”

  1.  sunny blog dit :

    Hey. I ran across your current weblog the on the internet. This is a great post. I’ll ensure that you book mark that and also resume find out more of the helpful information. Thank you for the publish. I???llsurely give back.

Laisser une réponse :

Vous devez être connecté pour poster un commentaire...