par Claude Grasland, le 22/06/2012

 

La séparation des activités scientifique et politique soulève des difficultés à la fois théoriques et existentielles. Pour le chercheur engagé dans une lutte citoyenne contre une installation classée, le risque de schizophrénie est bien réel. Retour d’expérience d’un chercheur pourtant peu sensible aux charmes de la géographie militante…

Au commencement : une carte [1]

J’avoue avoir beaucoup ri lorsqu’il y a quelques années une collègue spécialiste de la modélisation spatiale des prix hédoniques [2], et notamment des aménités négatives [3], me fit part de son trouble face à l’engagement militant qu’elle s’apprêtait à développer contre une décharge s’installant à quelques pas de son domicile. Connue pour la rigueur de ses travaux scientifiques, n’allait-elle pas sombrer à cette occasion dans le plus banal des aléas moral, à savoir le nimby [4] ? Je me garderais bien aujourd’hui d’ironiser de la sorte, car je suis à mon tour depuis cinq mois engagé dans un combat citoyen contre une centrale d’enrobés à chaud de bitume qui a eu l’ingénieuse idée de s’installer dans le Port autonome de Bonneuil-sur-Marne, à moins de 700 mètres de mon foyer.

N’étant pas d’un naturel inquiet, je n’aurais sans doute pas prêté attention immédiatement à cette installation si des personnes proches ou des militants ne m’avaient sollicité pour la plus anodine de mes activités, l’établissement d’une carte de localisation de la centrale dans son environnement. Si un jour on vous fait à votre tour une telle demande, refusez sèchement et effacez-en tout souvenir de votre esprit. Car l’établissement de cette première carte est le point de départ de l’engrenage fatal qui va broyer votre objectivité scientifique et transformer le fier chercheur nourri de « neutralité axiologique » (Weber 1959) en abominable « animateur social » prêt à mélanger science et action citoyenne pour faire aboutir ce qui lui paraît juste (Alinsky 1976).

De l’analyse scientifique… au tract politique

Le spécialiste d’analyse spatiale que je suis ne pouvait en effet pas s’empêcher de compléter la simple carte de localisation demandée par une estimation du nombre d’habitants exposés au risque de la centrale. L’INSEE venant tout juste de livrer pour la première fois une grille de population de haute résolution ventilée par communes, je me suis livré avec le plus grand bonheur scientifique qui soit à l’établissement d’une évaluation du nombre d’habitants par commune en fonction de la distance à la centrale d’enrobés à chaud. Et j’ai découvert avec une certaine stupéfaction que plus de 50 000 habitants sont localisés à moins de 2 km de la cheminée et près de 10 000 à moins d’un kilomètre (figures 1 et 2). Ce périmètre contient en outre deux écoles primaires et une dizaine de maisons de retraite. Mais le plus intéressant est la répartition de ces habitants par commune. Car bien évidemment l’impact principal ne concerne pas la commune de Bonneuil, qui a délivré le permis de construire, mais ses voisines de Sucy-en-Brie et surtout de Saint-Maur-des-Fossés. La centrale est installée à la limite de trois communes, mais aussi de trois communautés de communes différentes, dans une zone de contrastes sociaux et politiques majeurs.

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