source : http://www.radiobfm.com/

Libé, le 8/06/2011

Par Douze géographes des universités de Caen, du Havre et de Rouen à propos du débat sur la Normandie. 

Dans le cadre des projets du Grand Paris – pour lesquels l’architecte urbaniste Antoine Grumbach a proposé une urbanisation linéaire de la capitale jusqu’à la mer – la réflexion sur l’avenir de la Normandie a été largement ouverte. Nous sommes des géographes, nous avons été associés individuellement à certains aspects du débat, mais nous regrettons qu’une réflexion n’ait pas été engagée concernant l’ensemble du territoire normand, et que les intérêts de chacun, région, département ou grande ville, aient été le plus souvent préférés à une vision régionale et globale dans le cadre de l’Hexagone et de l’Europe. Conscients du temps que nous avons consacré à ces questions, nous pensons utile de prendre position sur quelques points essentiels.

Province historique, la Normandie, Haute et Basse associées ou réunies, constitue une belle et grande région. Située à proximité des deux plus importantes métropoles d’Europe, Paris et Londres, elle est à la fois terrienne et maritime. Elle associe à toute la gamme des activités économiques, agriculture, élevage, industrie, commerce maritime, pêche, tourisme, un patrimoine naturel et culturel qui fait le charme de ses campagnes, de son littoral et de ses villes. Le triangle des trois grandes cités, Rouen, Caen et Le Havre, vaut bien une métropole de niveau européen, d’autant plus qu’il est complété par un réseau serré de petites villes et de villes moyennes. Pour autant, tout ne va pas pour le mieux dans l’univers normand. Un seul indice : la démographie y est atone, le déficit migratoire sensible au profit de la région parisienne, surtout chez les jeunes. Et le nom de Normandie, pourtant connu du monde entier, semble plutôt dévalué en France et en Normandie même. Entre une métropole parisienne devenue mondiale, un Nord-Pas-de-Calais en renouveau, une Bretagne pourtant partie de plus loin et des Pays de la Loire redynamisés autour de Nantes, toutes régions très actives, les deux petites Normandie seraient-elles devenues un angle faible de l’Hexagone après en avoir été longtemps un point fort ?

La capacité d’initiative des collectivités locales n’est pas en cause, mais leurs actions se développent dans des périmètres limités et elles peinent à se coordonner. Leur impuissance récurrente à construire collectivement un projet territorial s’est traduite par des échecs successifs. Fragmentée par ses rivalités internes, la Normandie n’est pas en mesure de combler son retard dans le domaine des communications. Elle est mal reliée à l’aéroport de Roissy, pourtant proche, et l’absence de liaison ferroviaire performante de Caen avec Rouen et Le Havre reste une question ouverte. Le port du Havre est dépendant d’un hinterland trop limité

Des activités phares sont menacées à moyen ou long terme : le pétrole et le nucléaire, les industries mécaniques, l’élevage… Pour les renouveler et en créer de nouvelles, il faut soutenir des orientations transversales au développement.

La façade maritime de la Normandie ouvre la France sur l’une des mers les plus fréquentées du monde. Il convient de rompre avec l’absence d’une politique maritime nationale. La Région doit se donner les moyens d’intervenir dans les échanges internationaux, plus généralement dans le domaine maritime.

L’amélioration des connexions de la Normandie tout entière est un enjeu majeur : avec Paris, les aéroports internationaux, le réseau des trains à grande vitesse européen comme entre Caen, Rouen et Le Havre. Il faut aussi étendre et structurer les arrière-pays portuaires en développant le fret ferroviaire et la navigation fluviale.

Le développement futur de la région impose d’amplifier et de diversifier les actions de formation initiale et continue, pour combler les retards en matière de compétences qui pénalisent son développement économique, social et culturel. Il faut stimuler et accompagner la recherche, l’innovation et les initiatives.

Il est temps d’ouvrir sur ces questions un débat citoyen qui ne se limite pas à des manifestations médiatiques ou à une communication institutionnelle. Il s’agit de combiner le développement économique avec la qualité des relations sociales, le respect du cadre de vie et l’épanouissement culturel.

La Normandie qui a été illustrée par Guillaume le Conquérant, Alexis de Tocqueville, Gustave Flaubert, et qui a été le berceau de l’Impressionnisme et de beaucoup d’autres créations artistiques et culturelles, ne doit pas être seulement considérée comme un espace économique mais aussi comme un espace vécu, qui doit tenir toute sa place dans les grandes évolutions du monde. Ainsi pourraient converger, avec audace et esprit de coopération, les initiatives et les volontés pour promouvoir un nouveau modèle de développement.

 

Par Douze géographes des universités de Caen, du Havre et de Rouen à propos du débat sur la Normandie ARNAUD Brennetot (Rouen), Madeleine Brocard (Le Havre), Pascal Buléon (Caen), Michel Bussi (Rouen), Sophie de Ruffray (Rouen), Anne-Marie Fixot (Caen), Armand Frémont (Caen et Paris), François J. Gay (Rouen), Yves Guermond (Rouen), Robert Hérin (Caen), Bruno Lecoquierre (Le Havre), Laurent Lévèque (Le Havre)

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Géographie à vivre. CM2. Xavier Leroux, André Janson, Bernard Malczyk. Accès Editions, 2011. 143 pages.

« On est jamais mieux servi que par soi-même ! » Cette expression populaire rend bien compte de la démarche suivie par Xavier Leroux, professeur des écoles – docteur en géographie et deux formateurs de l’IUFM de Douai. Si la géographie est inscrite depuis très longtemps dans les programmes scolaires de l’enseignement primaire (il suffit de penser à l’école française de géographie de Paul Vidal de la Blache), la mise en œuvre de ceux-ci avait besoin d’un guide pratique ouvrant des pistes pédagogiques à l’usage des professeurs des écoles. Il n’existait pas : les auteurs l’ont fabriqué !

Une géographie vivante

L’idée qui a prévalu est bien celle de « faire vivre la géographie », comme l’indique le titre de la collection. Cette approche s’inscrit dans la lignée de celle engagée, dès les années 1970, par Armand Frémont (dont les travaux sont connus par le paradigme d’espace vécu) dans la veine des cartes mentales de Kévin Lynch et de Peter Gould. Géographie sociale, géographie des représentations mais aussi géographie économique, géographie des aménagements des territoires voire géopolitique sont mobilisées tout au long de cet ouvrage afin de rendre vivante cette manière de faire de la géographie. Les auteurs proposent une progression mensuelle pour mettre en œuvre les programmes de 2008. Ce volume clôt une série de trois ouvrages (Géographie à vivre Ce2, Géographie à vivre CM1, et le présent volume). Un graduation de l’apprentissage des notions est faite au fil des années : description et repérage en CE2 surtout, puis davantage d’abstraction en CM1, avant d’étudier l’organisation et l’aménagement des territoires en CM2. Les volumes comportent des lexiques illustrés, ainsi qu’un DVD sur lequel l’enseignement trouvera les documents en couleur sur lesquels s’appuient les séances ainsi que des « bonus » (photographies aériennes du viaduc de Millau, les photographies d’Uwe Ommer « 18 familles d’Europe », les postes frontières : photographies de Pascal Bastien sur un temps révolu de l’avant Schengen mais aussi les logos des régions françaises…). L’ouvrage est par ailleurs accompagné de fonds de carte vierges ou pas.

Une comparaison primaire – secondaire enrichissante

La présence des posters – fonds de carte vierges est une originalité pour le professeur de géographie du secondaire. Cette méthode est qualifiée de « fédératrice et permet une construction progressive des apprentissages et la composition d’un référent commun » par les auteurs. Ainsi, ces fonds de carte vierges (France, Europe, Monde) sont les supports d’une pédagogie active collective. Les enfants fabriquent par l’imposition d’étiquettes plastifiées par le professeur cette carte qui fera partie du décor de la classe pendant un temps. Les séquences proposées dans l’ouvrage sont « clé en mains ». Elles sont basées sur des mises en activité fort intéressantes (voir à ce propos la séance sur les frontières maritimes où l’élève est amené à réfléchir sur la mise en place des ZEE entre la France et le Royaume Uni mais aussi la réflexion sur l’intérêt d’un découpage de l’espace). L’usage d’illustrations (mise à disposition des faces des pièces nationales d’un euro, par exemple) est très fréquent pour les travaux de groupe, visant à faire manipuler les élèves et à confronter leur réflexion. La variété des situations pédagogiques (travail individuel comme travail de groupe) exige toutefois un usage important de photocopies, qui peut être rentabilisé si les documents d’étude sont conservés d’une année sur l’autre dans la classe. L’origine géographique des auteurs se lit dans les choix opérés par les auteurs : beaucoup d’exemples portant sur le Nord même s’ils ont eu le souci de varier les études de cas (Alsace, Massif central). Le volume papier présente des séances toutes prêtes à photocopier (où les réponses sont inscrites en jaune, couleur qui est sensée ne pas être visible à la photocopieuse). Pour approfondir, des pages Informations enseignant ponctuent les exercices et proposent la lecture d’articles de presse sur le thème traité, ainsi qu’une petite sélection bibliographique (lien vers des articles de type universitaire ou références disponibles en documentaire jeunesse). Si, avec tout ça, les élèves qui arrivent en classe de sixième n’ont pas fait de la géographie, c’est que leur professeur y a mis de la mauvaise volonté !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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En kiosque depuis le début de la semaine, le numéro 3 du Hors-série Télérama – Horizons consacré à l’exposition qui ouvre ce jour à la BNF (Bibliothèque nationale de France).

Un numéro succulent à déguster. Les photos de paysage de Depardon sont accompagnés d’interview et de récit sur leur auteur et leur fabrication. Des textes de Michel Lussault et d’Armand Frémont complètent le tout. Une réflexion intéressante sur ce qu’est un paysage en géographie et sur le côté culturel de celui-ci qui trouve toute sa place dans un travail de carte postale géographique.

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Vianney Huguenot (dir.) et Georges Roques (coor.) La GEOgraphie, quelle Histoire ? Les grands témoins racontent le Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges. Gérard Louis éditeur, 2009. 174 pages.

Voilà vingt ans que le FIG existe. C’est pour fêter cet anniversaire qu’un ensemble d’acteurs publics (Ville de Saint-Dié, Région Lorraine) et privés ont confié à Gérard Louis éditeur le soin de publier un album souvenir dirigé par Vianney Huguenot et par Georges Roques. C’est un beau livre qui nous est offert : grand format, illustrations en couleurs, sans oublier la reproduction de la célèbre carte de Martin Waldseemüller, père de la dénomination America (1507, gymnase vosgien de Saint-Dié). Le feuilleter est un grand plaisir pour ceux et celles qui ont fréquenté de manière assidue les rues de cette petite ville dédiée chaque année à la géographie pendant 4 jours. Au-delà des photographies de personnalités invitées au fil de ces 20 années, on se prend à chercher des têtes connues ou bien encore la sienne dans les photographies du public. Comme Le Quotidien du FIG, quatre pages qui paraît 4 jours dans l’année pendant le festival et dont la lecture est très courue chez les festivaliers (pour notamment rendre compte de l’actualité et les bons plans à ne pas manquer), La GEOgraphie, quelle Histoire ! est tel un album de famille (celle des géographes) dans lequel on aime à se plonger pour revivre de bons moments.

Ce livre va bien au-delà du plaisir de regarder les illustrations. Plus de 50 auteurs ont contribué au texte. Vianney Huguenot, directeur de la promotion de la Ville de Saint-Dié-des-Vosges, a dirigé l’ensemble. Mais, il revient à Georges Roques, géographe montpelliérain (IUFM et Montpellier III) d’avoir coordonné les productions des géographes auteurs et notamment veillé à diversifier ces productions afin que les redites soient minimales. Le but double de ces contributions était aussi, par le biais du récit de cette grande aventure, de rendre compte des évolutions qu’a connu la géographie en 20 années : rôle croissant des SIG et des géographes au sein des collectivités territoriales, alors que le nombre de géographes dans l’enseignement secondaire décroît inexorablement, rôle crucial joué par l’inspection générale pour rendre accessible le FIG (plan de pilotage national) et ses actes (mise en ligne)… sans compter la diffusion de la géographie, y compris dans des lieux incongrus, tels les Cafés.

Deux personnes tiennent une place à part dans cet ouvrage : Christian Pierret (le président-fondateur du FIG, maire de Saint-Dié-des-Vosges, ancien ministre) et Jean-Robert Pitte (le géographe de « la bonne bouffe » et président de l’ADFIG – association pour le développement du FIG-). La passion de tous deux pour la bonne chair se retrouve sur des photographies où ces deux vedettes, toquées, se prêtent au jeu des leçons culinaires qui sont données parallèlement aux conférences de géographie dans le cadre du Salon de la Gastronomie. Car, ce qu’il faut bien comprendre dans ce bilan de vingt années, c’est que mettre sur pied en 1989 un Festival International de Géographie, cela n’avait rien d’évident dans une petite ville de l’est de la France, en carence de notoriété. Loin de devenir le « Davos de la géographie », le FIG est désormais une grande fête ouverte à tous et à tous les domaines et qui attire 50 000 visiteurs chaque année. La genèse de l’évènement est racontée avec force témoignages élogieux, voire attendrissants. Mais, ce n’est pas pour autant une hagiographie du FIG (même si Armand Frémont parle de « miracle »). La mauvaise réception de la première édition par les journalistes parisiens n’est pas éludée comme le peu d’engouement rencontré par Christian Pierret à l’énonciation de son idée d’organiser un Festival de géographie. Désormais, Saint-Dié est un « repère (repaire ?) pour les géographes » (Bernard Debarbieux). C’est aussi un matériau d’une étude de cas. Car, ici, s’est joué un acte de l’aménagement des territoires, grâce à de multiples acteurs : géographes, politiques, médias. Mis sur pied grâce à une aide accordée par le FEDER, la ville doit se passer, depuis 2005, de cette subvention non négligeable (34% du budget du FIG en 2003). Elle a du pour cela se tourner vers le mécénat public et privé. Car, le festival est bien plus que la réunion annuelle de géographes autour d’un thème choisi, il est à la fois un enjeu identitaire, un outil de développement, un vecteur d’ouverture culturelle et un facteur d’animation locale.

Aujourd’hui, le FIG est victime de son succès (manque de salles et de places) comme le rappelle Laurent Carroué (directeur scientifique du FIG de 2002 à 2008). Il faut désormais réfléchir à la mise en œuvre d’une nouvelle logistique pour accueillir le flot des festivaliers. L’exercice de prospective, auquel se sont prêtés quelques auteurs dans la dernière partie de l’ouvrage, clôture le volume sur une note d’humour et d’ « optimisme » ( ?). Le FIG et Saint-Dié en 2029, cela donne une ville de deux millions d’habitants dotée d’un stade olympique Christian Pierret (les Jo y ont eu lieu en 2028), une cité de la Géographie (présentant tous les équipements nécessaires à l’accueil des festivaliers), un aéroport international (Vautrin Lud), un vaste complexe balnéaire aux bords de la Meurthe (Saint-Dié Beach) mais aussi un vaste vignoble qui a remplacé une partie des forêts, sous l’effet du réchauffement climatique. Par ailleurs, la ville a changé de statut. Elle est devenue Capitale de l’Europe, organisation à la tête de laquelle se trouve un président géographe. Le discours de clôture du 40ème FIG, par Christian Pierret, s’achève sur cette phrase : « L’humanité peut être rassurée. La survie de la planète est aux mains – et aux têtes – des géographes… » Alors, pour sûr, je suis impatiente de vivre cela !

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       Armand Frémont doit sa notoriété à l’élaboration d’un concept géographique nouveau, apparu dès 1976, celui de l’espace vécu. Ce terme, qui définit ainsi le territoire comme espace approprié par un sujet, a quelque peu modifié les représentations que se faisaient les géographes de la notion d’espace. En effet, selon l’auteur, faire de la géographie ne se résout pas seulement à analyser ni à maîtriser un territoire, puisque c’est l’individu qui, par ses actions, va modifier l’espace. Ainsi, se serait l’homme lui-même qui serait producteur de sa propre géographie. Armand Frémont est agrégé de géographie, qu’il a enseigné à l’université de Caen pendant 25 ans.

 

      Dans la deuxième partie de son ouvrage Aimez-vous la géographie ?, le géographe traite de la notion d’espace vécu. Il révèle ainsi que ce concept, riche de sens, prend en compte 4 facteurs (l’âge de l’individu, son sexe, la classe sociale à laquelle il appartient, sa culture) qui en constituent l’essence. Il renouvelle ainsi l’approche géographique puisque c’est désormais le sujet qui perçoit un espace en formation, selon le temps. Le géographe illustre sa thèse avec le roman de Flaubert Madame Bovary, qu’il considère comme une véritable représentation de la géographie de notre monde.

 

      Pour amorcer sa réflexion au sujet de l’espace vécu, Frémont commence par montrer que Madame Bovary apparaît comme une véritable géographie, puisque les trois espaces constitutifs d’une vie y sont présentés : un monde clos dans lequel est enfermé l’individu, un monde extérieur qu’il se forge, enfin un monde auquel il aspire. La géographie, selon Frémont, serait constituée par cette interaction entre l’individu, le paysage, et son milieu.

Cette première approche permet au géographe d’introduire la notion d’espace vécu. Il précise  que trois courants principaux ont inspiré les recherches sur ce concept : des géographes qui refusaient de poursuivre l’étude d’une géographie trop classique, à un courant qui avait recours aux sciences sociales, en passant par la « géographie de l’esprit » prônée par les géographes anglo-saxons. Frémont affirme alors que ces considérations ont abouti à une géographie française qui a cherché à inverser les perspectives de la géographie classique, en faisant des individus les propres acteurs de leur géographie. L’auteur tente alors de définir cette géographie qui prend en compte le concept d’espace vécu :

 

Cette géographie est phénoménologique, pédagogique, puisque l’espace perçu se vit en formation, l’intelligence de l’espace nécessitant construction avec le temps. En outre, Frémont montre que des notions fondamentales telles que la distance et l’espace doivent être définis pour tenter de comprendre ce qu’englobe la notion d’espace vécu. Frémont souligne d’abord que le calcul des distances doit tenir compte d’autres facteurs tels la vitesse de déplacement, l’affectif dans la perception de la distance, qui viennent défier les calculs préalablement établis. L’espace, quant à lui, se définit comme un espace de vie dont la subjectivité du sujet vient modifier la perception. Il aboutit ainsi à la conclusion que l’espace vécu intègre à la fois les distances, les complexités du paysage, et la perception de celles-ci par un sujet. Ainsi, étudier ces espaces vécus se résout à analyser les différents groupes sociaux occupant un même espace.

 

Après avoir expliciter le concept d’espace vécu, le géographe fait à nouveau référence au roman de Flaubert pour affirmer que l’espace y construit véritablement l’individu. Emma a en effet rêvé de la vie mondaine pendant sa jeunesse ; ainsi lorsqu’elle arrive à Rouen, l’espace réel et l’espace imaginaire viennent se mêler, tout comme l’espace de vie et l’espace perçu.

 

       Dans un second temps, Frémont énumère les 4 facteurs à l’origine des variations de l’espace vécu :

-L’âge : l’espace vécu se dilate, se diversifie avec l’âge, pour se rétracter à la fin de la vie.

-Le sexe : il existe un espace masculin et un espace féminin, particulièrement marqués dans les sociétés islamisées.

-Les classes sociales: plus le niveau social de l’individu est élevé, plus l’espace lui est étendu.

Frémont montre en outre qu’il existe une réelle géographie sociale, car les plus riches ne cessent d’exploiter l’espace, tandis que les plus pauvres vivent confinés dans un espace restreint.

-La culture : elle façonne l’espace vécu. Frémont fait référence à Jean Gallais qui montre comment un même espace peut être perçu différemment par diverses cultures.

 

          Enfin, Frémont soulève une question fondamentale : existe-t-il une géographie objective, ou les hommes se créent-ils eux-mêmes une géographie par leurs perceptions ?

Le géographe distingue alors deux géographies : l’une se nourrit de la matière depuis les origines, tandis que l’autre découvre un espace qui se construit en intelligence. La bonne attitude du géographe consiste donc à analyser ce qui se construit entre les deux géographies.

 

Une nouvelle interrogation se pose alors : si les hommes construisent l’espace général de par leur espace vécu, comment la géographie peut-elle assurer une connaissance de l’espace général ?

Frémont parle d’espaces de stabilité, lieux stables depuis plusieurs siècles sur lesquels les hommes ont fixé leur espace. Ils les distinguent des espaces de mobilité, dont l’analyse est plus difficile en raison des mobilités que connaissent les individus. Il y a alors nécessité de mener une analyse subjective de ces espaces, en plus d’une analyse quantitative. Enfin, en évoquant les espaces de marginalité, liés aux conditions difficiles, Frémont rappelle que la géographie doit sans cesse renouveler son savoir, car ces espaces là, elles ne les maîtrisent pas.

 

         A l’heure où notre monde évolue dans un contexte de mondialisation, il me semble important de considérer la géographie d’une manière nouvelle. En effet, le réseau Internet effaçant peu à peu les frontières, les moyens de transport et de communication connaissant une accélération visible, peut-on encore s’en tenir à une géographie classique qui ne tiendrait pas compte des évolutions du siècle et de leur impact sur le milieu ? Il me semble que Frémont a pris conscience qu’un renouvellement géographique devait s’opérer, puisque ce n’est plus la géographie qui fait l’homme, mais bien l’homme qui se crée sa propre géographie. Jusqu’au 20ème siècle, les hommes ont vécu dans des endroits déterminés, qu’ils ont choisis en raison d’atouts (relief, climat..). Aujourd’hui, l’homme est capable de transformer le paysage, de le modifier. Ainsi, les données ne sont plus les mêmes. Le nouveau rôle de la géographie consisterait-il donc désormais à déchiffrer ces nouvelles relations étroites que l’homme entretient avec son milieu ?

 

Charlotte Ferré

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