Les dynamiques des parcours sociaux. Temps, territoires, professions. V. Caradec, S. Ertul, J.P. Melchior. PUR, 2012. 272 pages, 17€. Préface : Raymonde Séchet.

 

Le laboratoire ESO définit la géographie comme « la discipline spécialisée dans l’analyse de la dimension spatiale des sociétés, s’intéressant à toutes les échelles, du micro au macro -, la dite dimension n’étant pas réduite à la matérialité. » Par conséquent, l’étude des parcours sociaux qui a occupé le colloque de 2010 intitulé « Les parcours sociaux entre nouvelles contraintes et affirmation du sujet », dont il est rendu compte ici, est bien un sujet qui intéresse les géographes.

 

Au cours des années 2000, la place de l’individu s’est affirmée en géographie sociale. « Le sens des espaces et des lieux est d’abord celui qui lui donnent les individus, hommes et femmes, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, malades ou bien portants, lorsqu’ils en parlent, s’y déploient et y vivent avec d’autres. » Le parcours social est donc central dans cette approche. Il faut entendre par là une succession de fragments de trajectoires, « celles-ci ayant été tronquées, interrompues ou déviées par les évènements vécus, par les choix opérés et par les contraintes subies. » Il ne se limite pas à une carrière de type professionnel. « Les parcours sociaux sont faits à la fois d’ancrages dans les territoires et de mobilités entre territoires. »

 

C’est autour de trois axes que s’organisent les textes présentés : la temporalité (parcours social vu à travers le prisme de l’âge), le territoire (en fonction des milieux spécifiques, dont le périurbain), la profession. A la fin de l’ouvrage, les résumés des communications permettent de retenir l’essentiel des propos développés.

 

Deux textes sont détachés de l’ensemble : celui de Christian Lalive d’Epinay qui estime que les parcours sociaux doivent être étudiés dans une perspective historique afin de comprendre quel impact la globalisation a sur nos existences et celui de Claudine Attias – Donfut qui réfléchit sur la maturescence (mot calqué sur celui d’adolescence). « La « maturescence », la plus longue et la plus significative période de l’existence, se prolonge dans les premières années de la retraite, lieu de création d’un imaginaire de liberté et d’autonomie. »

 

La première partie, consacré à l’échelle temporelle, est organisée autour de la question de l’autonomie. Conquête de celle-ci dans le cas des enfants, préservation de celle-ci dans le cas des personnes âgées. Les cas retenus sont très divers et rendent de situations très différentes : entre les enfants burkinabés et les élèves de classes préparatoires. L’analyse de l’impact de la parentalité sur les carrières féminines montre à quel point la maternité pèse sur les évolutions professionnelles. Etat qui n’est pas égal par ailleurs pour les hommes !

 

La deuxième partie de l’ouvrage rassemble des contributions qui prennent en compte la dimension spatiale du parcours social. Frédéric Leray examine les choix faits par des mères seules en Bretagne au moment de la décohabitation avec le père de leurs enfants. Le pourcentage de propriétaires parmi ces femmes fond à la suite de la séparation. Le choix du nouveau domicile est guidé par des contraintes matérielles, financières, familiales (proximité avec les parents recherchée pour alléger les frais de garde des enfants) voire affectives (logique d’évitement de l’espace fréquenté par l’ex conjoint dans le cas d’une séparation réalisée dans des conditions difficiles). Rodolphe Dodier examine les stratégies résidentielles des couples périurbains, fruit d’un compromis entre désir de propriété dans un environnement verdoyant et contraintes financières. Myriam Baron montre que les étudiants réalisent, eux aussi, des arbitrages à l’heure du choix des lieux d’étude. Cet état de fait est valable y compris pour les élites napolitaines qui ont privilégié l’émigration, sans toutefois « couper les ponts » avec le territoire d’origine.

 

Enfin, à l’échelle de la carrière professionnelle, cette fois-ci, sont examinés dans la dernière partie de l’ouvrage le cas des footballeurs béninois immigrés en France, des ouvriers d’une entreprise picarde délocalisée dans le Sénonais ainsi que les trajectoires de femmes d’origine maghrébine habitant à Strasbourg et bien investies dans le réseau associatif local.

 

Catherine Didier-Fèvre ©Les Clionautes

 

 

 

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Espace et lieu dans la pensée occidentale. De Platon à Nietzche. Thierry Paquot et Chris Younès (dir.) La découverte, 2012. 316 pages, 26 euros.

A chaque fois qu’un ouvrage pluridisciplinaire a été consacré à la notion d’espace, les philosophes étaient sous-représentés (cf. Espaces, jeux et enjeux. Franck Auriac et Roger Brunet. Fayard, 1986. Les espaces de l’Homme, symposium du Collège de France, 2006). C’est pour combler cette lacune que Thierry Paquot et Chris Younès ont réuni 15 philosophes pour leur demander d’écrire un texte sur la relation qu’un philosophe en particulier a tenu avec les notions d’espace et de lieu. Les chapitres se succèdent selon l’ordre chronologique des auteurs étudiés pour former une histoire philosophique de l’espace. Les textes sont d’un accès plus ou moins aisé et l’usage de la prise de notes est fortement recommandée pour suivre le fil des démonstrations ! En voici un compte-rendu, je l’espère fidèle. Les auteurs voudront bien m’en excuser par avance si j’ai travesti leur pensée. Au royaume des philosophes, même causant espace, les géographes y perdent le Nord !

Augustin Berque entame le volume avec Platon. Il montre que le terme chôra (espace) chez Platon (Timée) a plusieurs significations, à la fois intervalle, lieu précis et espace de la campagne qui a un rôle nourricier par rapport à la ville. Ces trois aspects ont rendu difficile l’usage du terme dans la pensée occidentale qui lui a préféré le topos (lieu) aristotélicien (Où est-ce ?). Le terme chôra va au-delà puisqu’il amène à se poser des questions sur la nature de l’espace même (Pourquoi donc cet où ?) et sur l’identité en général d’un être par rapport à un lieu. En ce qui concerne le topos oikeion (lieu propre), concept original d’Aristote, la simplicité n’est pas au rendez-vous car « ce qui est proche de nous et qui nous semble évident, est en réalité confus, composite ; nous devons donc aller chercher les causes, les principes capables de rendre raison de ces choses. […] Nous devons connaître et la nature et les limites de l’espace qui nous entoure pour déterminer la place des choses qui s’y logent et aussi bien notre place sur terre. Le proche et le lointain sont relatifs à une position donnée, laquelle se détermine elle-même par sa relation avec un système de repères fixes. »

Un jugement trop rapide, résultat des raccourcis faits par Kant et Hegel, affirme que l’empereur Marc Aurèle, partisan stoïcien, néglige l’importance des lieux. « L’Asie, l’Europe, coins du monde […]. Tout est petit, inconsistant, en évanescence ! » Pourtant, les Stoïciens manifestent une relation à la spatialité particulière. « Penser profondément l’espace stoïcien signifiera donc : penser les concordances des êtres qui structurent le cosmos et envisager les relations qu’ils entretiennent les uns vis-à-vis des autres dans l’économie de l’intelligence unificatrice de toute réalité : la raison universelle opposée au logos. […] Celui qui ne sait pas ce qu’est le monde ne sait pas où il est. »

Pour les historiens de l’art, la première définition de l’espace date de 1591 et est le fait de Giordano Bruno : « quantité physique contenue se déployant sous trois dimensions, existant par nature avant tous les corps et indépendamment de tous les corps, mais les accueillant tous différemment. » Pourtant, Alberti avec ses « Tre Arti del Desegno » (1563) est bien le premier en tant que peintre et architecte à réfléchir sur les pratiques de l’espace. Il voit l’espace comme un tout, contrairement aux peintres du Moyen Age, qui construisent leur tableau par juxtaposition de figures hétérogènes choisies dans un catalogue par le commanditaire. De même, ces architectures sont pensées comme un tout. Edifier, c’est « l’art d’aménager l’espace en le divisant. » L’homme a un place centrale dans ses conceptions.

Les mathématiciens ou physiciens, comme Descartes ou Newton, réfléchissent aussi sur l’espace. Pour Descartes, l’espace est divisible, étendu de manière infinie. Cette notion d’infini, mise en avant par Descartes, était absente chez les Grecs. Cet espace ne peut être vide. C’est un espace géométrique et physique où la théorie du mouvement a toute sa place. Leibniz considère comme fondamentaux à la fois les concepts d’espace et de lieu en géométrie. L’espace est vu comme la diffusion du lieu. Pour Newton et les Newtoniens, l’espace absolu est l’ensemble des lieux immobiles où peuvent se trouver les choses. Ils rapprochent ses qualités avec celles de Dieu. « Dieu ne se diffuse pas dans l’espace, on n’est pas présent par diffusion, mais il est un (il n’a pas de parties) et est donc présent dans tout l’espace. » Locke rejoint Newton sur ce sujet.

Les philosophes sont loin d’appréhender l’espace comme les géographes. Ainsi, pour Rousseau, l’espace est né avec la société qui a fondé le principe de propriété et s’est mise à enclore le terrain. Diderot s’est peu intéressé à l’espace mais plutôt aux lieux et aux processus de spatialisation de la pensée. Dans Le traité des sensations de Condillac, c’est par le corps (et plus précisément celui d’une statue) que se fait l’expérience de l’espace. « En commençant par l’apprentissage des limites de notre corps, la connaissance de l’espace nous permet de satisfaire nos désirs autrement qu’en les imaginant. » La manière de percevoir l’espace par Condillac n’est pas pour autant une phénoménologie. Elle se traduit spatialement par la géométrie. Condillac dénonce ses dérives : la mise en place d’un espace marchand. Il conseille de revenir à la sensibilité des lieux.

Dix sept auteurs s’expriment dans ce volume. La facilité de lecture des textes tient beaucoup à la plume de chacun. Certains chapitres s’avèrent très difficiles à comprendre pour le non spécialiste. De nombreux auteurs partent du postulat que le lecteur a des pré-requis philosophiques minimums. Les textes de Thierry Paquot, et notamment celui sur l’opposition ville – campagne vue par Marx et Engels, sont une bouffée d’oxygène. Les deux compères s’intéressent à « l’état des relations économico-territoriales entre les villes et les campagnes, au moment même où l’industrialisation d’une part et la mécanisation des transports d’autre part les modifient profondément. » C’est plus particulièrement dans les « Onze thèses sur Feuerbach » (in L’idéologie allemande, écrite en 1845, publiée en 1932) que la vision spatiale des deux auteurs est la plus présente. Si les villes ont d’abord dépendu des campagnes (pour le ravitaillement) en raison de la présence de « groupes sociaux improductifs (prêtres, guerriers, marchands…) », elles ont réussi à s’imposer comme lieux de pouvoir. C’est pour cette raison que la révolution peut se faire là et pas ailleurs. Paquot n’ose, au risque de faire un anachronisme, de qualifier Marx et Engels d’écologistes avant l’heure. Pourtant, « D’autres relations entre les villes et les campagnes sont souhaitables, confient Marx et Engels, pour corriger les inégalités entre les paysans et les ouvriers, entre les propriétaires et les locataires, entre les campagnes et les villes elles-mêmes. Le circuit court, l’autoproduction, la propriété coopérative du sol sont, par d’autres actions, des moyens de rectifier les écarts qui existent entre les populations des villes et celles des campagnes. » Du développement durable, avant la lettre !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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L’imaginaire des cartes. Alberto Castoldi. L’Harmattan, Bergamo University Presse Sestante Edizioni, 2012. 98 pages, 15€.

Les cartes ont le vent en poupe ! Télérama consacre une de ses séries de l’été aux cartes et à leur histoire. Les éditions L’Harmattan, en collaboration avec les éditions Bergamo University Press, publient au seuil de l’été l’ouvrage d’Alberto Castoldi L’imaginaire des cartes. Professeur de littérature française à la faculté de Bergame, c’est la problématique de l’imaginaire qui l’intéresse à travers ce support. Il veut analyser comment les hommes ont vu le monde par le biais de la feuille de papier, au cours des siècles.

La carte, reflet de notre vision du monde

Ainsi, la carte en TO est le reflet d’une vision très chrétienne alors que celle de 1549 s’émancipe de l’influence religieuse. Cela se traduit par les changements opérés au niveau des encadrements des cartes. Sur la carte d’Hereford (1300), le Christ du jugement dernier surplombe le cadre alors que sur la carte de Waldseemüller, il a été remplacé par Ptolémée et Vespucci. Avec la production d’atlas, la vision du monde est parcellisée mais elle se veut encyclopédique. « L’atlas, ainsi que l’expansion vertigineuse de ses planches, reflète une nouvelle forme de curiosité ainsi que le plaisir d’avoir le monde entier dans son espace domestique, réserve virtuelle de rêves et de connaissances. »

Typologie des cartes

Au XVIIème siècle, apparaît un nouvel usage de la carte : la transformation du texte en carte avec la « carte du Tendre ». « Le désir d’un corps devient désir d’espaces, la cartographie émotionnelle s’habille de curiosité sexuelle. » C’est ce que l’auteur appelle les cartes allégoriques présentes dans de nombreux ouvrages littéraires. Ces cartes ou croquis illustrent le texte ou sont à la base de la trame narrative (voir l’ouvrage relatant les aventures de Robinson Crusoé mais aussi les plans-croquis de paysage de Zola, aides à l’écriture des Rougon-Macquart). Les cartes anthropomorphes, qui se développent à partir du XIVème siècle avec Opicinus de Canistris, figurent les continents ou pays sous forme de personnes. L’auteur opère des rapprochements avec des tableaux de surréalistes tels que Max Ernst ou Marcel Duchamp sans que la démonstration ne soit convaincante. Enfin, les cartes de l’abstrait occupent la fin de la réflexion de l’auteur. Il devient difficile de le suivre quand il veut, comme Didi-Huberman, voir dans les reflets de marbre d’un œuvre, telle la Madonna delle ombre de Fra Angelico, un message caché. Il faudrait y voir des « similitudes dissemblables », c’est-à-dire des images qui ne doivent pas être interprétées par rapport à ce qu’elles représentent, mais par ce qu’elles suggèrent au-delà de leurs aspects, en tant qu’indices du mystère (pas le visif, mais le visuel). » Le renfort des nombreuses illustrations couleurs du volume s’avère de peu d’utilité pour adhérer à la démonstration, dans le cas présent. Ainsi, l’auteur voit dans les plis des statues du Bernin ou dans les tentures ou les drapés d’Ingres un sens caché comme les enfants voient dans les nuages des personnages se composer au fil de leur avancée. L’auteur achève sa réflexion ainsi « imaginaire qui n’est pas passif, mais qui constitue la réponse aux sollicitations de l’esprit et du monde extérieur. »

Si les dernières pages de ce petit ouvrage laissent dubitatif, il faut reconnaître à l’auteur d’être très convaincant dans les deux premières parties de l’ouvrage. L’historique des cartes qu’il dresse mérite de trouver sa place dans le cours d’histoire de seconde consacré aux nouveaux horizons des Européens. De même, la partie sur les cartes allégoriques peut tout à fait constituer une amorce ou une clé de voute à l’enseignement d’exploration Littérature et Société, au croisement de la littérature et de l’histoire de la cartographie. L’interprétation des cartes anthropomorphiques et notamment celle d’Opicinus de Canistris à la description, semble-t-il, inversée par rapport à la représentation donnée, annonce la dernière partie de l’ouvrage qui suscite le moins d’engouement. Il faudrait y voir « une gigantesque copulation « géographique » (…) La géographie terrestre est la représentation littérale d’un monde lubrique. » A méditer !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

 

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Pour une critique de la ville. La sociologie urbaine : 1950 – 1980. Eric Le Breton. PUR, 2012. 298 pages. 16€

Vous vous mélangez les pinceaux entre les différents courants de la sociologie urbaine française ? Eric Le Breton, maître de conférences en sociologie à Rennes 2, a pensé à vous en vous proposant une synthèse raisonnée des différents courants qui ont marqué cette époque.

L’auteur a eu le souci d’ordonner les auteurs et les producteurs de la sociologie critique en cinq courants de recherche aux effectifs et unités parfois discutables. C’est ainsi qu’il consacre une place à part à Henri Lefevre dans la généalogie des courants qu’il distingue : « Henri Lefebvre incarne à lui seul un premier courant. » Inspiré par la pensée marxiste, il lui apporte une touche personnelle dans les sept ouvrages de sociologie urbaine qu’il publie en moins de 10 ans. Au contraire des marxistes, menés par Manuel Castells, qui estiment que la ville n’est que le résultat des intérêts du capitalisme et de l’Etat qui lui est allié, Henri Lefebvre pense que le capitalisme industriel présente un danger pour la ville. Il veut croire à la mise en place d’une société urbaine émergente. Les marxistes constituent le groupe numérique le plus important de la sociologie critique des Trente Glorieuses. La société de consommation, l’urbanisation de la France leur offre du grain à moudre. Eric Le Breton fait une place à part aux « Cerfistes », c’est-à-dire « ceux qui ont abordé la ville dans la perspective conceptuelle développée au sein du Centre d’Etudes, de Recherches et de Formations Institutionnelles, le CERFI ». Menés par Michel Foucault, ils analysent la ville comme le résultat d’une « dynamique d’hyper-rationalisation de la société et de production de citoyens obéissants. » Ces trois courants ont comme point commun d’aborder « les réalités urbaines comme le produit historique de rapports de force entre acteurs sociaux. » Les deux autres courants distingués voient la ville sous un autre œil « celle de la production habitante de l’urbain. » L’analyse des rapports de force sont secondaires dans les deux dernières approches. Le courant mené par Paul-Henry Chombart de Lauwe cherche à comprendre comment les habitants créent et s’approprient leur environnement de vie. L’espace est un laboratoire de la société. Le dernier courant distingué par Eric Le Breton est désigné sous le terme de la sémiologie même si l’unité de ces travaux n’a jamais été affichée par ces chercheurs qui n’ont pas nécessairement travaillé ensemble. Malgré tout, ils voient la ville « comme univers signifiant et signifié par les habitants. » La ville est vue comme une langue.

La sociologie urbaine des Trente Glorieuses est donc multiple. Malgré tout, la posture critique adoptée est le point commun qui réunit les cinq courants. « Sociologie critique dans le sens où les questions urbains sont abordées à partir de la posture intellectuelle des pensées critiques qui se déploient au cours des Trente Glorieuses, à la confluence des Sciences Humaines et sociales et des débats politiques. » Tous ces courants partent du postulat que la société est structurée par des mécanismes de pouvoir et de domination. Pour eux, l’acteur individuel n’est pas autonome dans la société des Trente Glorieuses. Les travaux des chercheurs doivent orienter le changement social. Si La question urbaine de Manuel Castells, La poétique de l’espace de Pierre Sansot ou Le droit à la ville de Henri Lefebvre font aujourd’hui partie du panthéon des sciences humaines, la plupart des travaux de la sociologie critique sont aux oubliettes. Dans les années 1980, la sociologie s’oriente vers des travaux plus opérationnels, en lien avec l’aménagement. La sociologie urbaine s’attache désormais à des objets tels que les mobilités, l’environnement, les banlieues, le périurbain. La recherche est le reflet de son époque. Elle répond à un besoin. « Si la sociologie urbaine critique est radicale, son époque l’est autant, ces Trente Glorieuses sont « Trente furieuses » en matière de transformation des villes. »

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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Alain Dubresson et Yvette Veyret (Dir.)
Dix défis pour la planète
Éditions autrement, hors collection, en librairie le 25 avril 2012,18 euros

 

Reçu ce 14 avril, cet ouvrage de 160 pages mérite assurément d’être mis dans les mains de tout professeur de géographie qui se respecte. En dix petits chapitres, les auteurs des différents articles qui composent cet ouvrage présente 10 questions fondamentales sur le devenir de la planète. Ces auteurs participent au comité national français de géographie. Ils sont pour certains, comme Gérard-François Dumont connus de la Cliothèque. C’est d’ailleurs cet auteur qui ouvre le feu, avec une présentation du vertige démographique intitulé le retour des grandes peurs. Le phénomène qui affecte la population mondiale est multiforme. La population augmente et devrait se situer au-delà des 9 milliards en 2050, elle ne cesse de se concentrer dans les villes, pour atteindre 70 % en 2050 également, la population mondiale vieillit et devrait représenter pour les plus de 65 ans 1,5 milliard d’habitants, toujours en 2050 et enfin cette population bouge, avec le processus de migration. La question qui est posée est bien celle de savoir si la planète sera en mesure de supporter au sens premier du terme une telle croissance de population. Toutefois l’auteur relativise et note que par exemple la géographie de la population apporte trois éléments de réflexion sur la question de l’urbanisation. Le phénomène d’urbanisation est polymorphe, et l’évolution urbaine dépend de variable géopolitique interne et externe, au choix de gouvernance de la ville et à leur degré d’autonomie fixée par le système institutionnel. Cet article est enrichi par des cartes commentées, ce qui est le cas des autres articles d’ailleurs, avec des sources citées ce qui permet de les retrouver très facilement.

La Question du changement climatique est évoquée bien évidemment, par Pierre Carrega et Yvette Veyret. L’article permet de faire le point sur l’état actuel des connaissances en la matière. Il existe aujourd’hui deux types de réponses pour faire face aux changements climatiques à venir, et qui sont incontestables, y compris du point de vue des climato-sceptiques. Une tente de réduire la quantité de gaz à effet de serre rejetée dans l’atmosphère afin de diminuer, à terme la hausse des températures ; c’est le processus appelé atténuation. L’autre envisage des réponses sociales, économiques, spatiales au changement ; c’est ce que l’on nomme l’adaptation. Les auteurs font un rappel sur le protocole de Kyoto qui n’a pu être complété lors de la conférence de Copenhague de 2008, avant d’envisager les solutions d’adaptation qui se heurte à deux problèmes principaux : le prix tout d’abord car les changements structurels seraient forcément coûteux et surtout les incertitudes à propos de l’avenir climatique.

Richard Laganier et Laurent Simon s’interrogent sur la nécessaire préservation de la ressource « biodiversité ». Celle-ci est considérée comme une ressource inestimable mais la prise de conscience de son importance pour les sociétés humaines est relativement récente. Les services rendus par les écosystèmes aux activités humaines ne sont pas chiffrables économiquement. Et pourtant, cette biodiversité est également l’objet de bien des convoitises. De plus les deux auteurs s’interrogent sur les conséquences sociales de cette volonté de préservation de la biodiversité, et notamment sur ce qui peut différencier le traitement des populations locales et celui de ces écotouristes fortunés, premier utilisateur de ces programmes de protection.

L’article de Thierry Ruf présente avec beaucoup de clarté la question du partage et de la gestion de l’eau. Au-delà de ce que l’on affirme de plus en plus souvent sur « les guerres de l’eau », l’hydroconflictualité, et autres scénarios catastrophes, l’auteur remet en question des notions que l’on voit de plus en plus fréquemment utilisées, comme le stress hydrique ou la responsabilité de l’agriculture irriguée dans le désordre hydraulique. En la matière, rien n’est véritablement simple. Depuis 1992, la gestion intégrée des ressources en eau s’appuie sur quatre principes : l’eau est une ressource finie à gérer dans une unité hydrographique ; l’eau doit être gérée entre planificateurs, décideurs et usagers ; les femmes doivent avoir une place reconnue dans sa gestion ; et l’eau doit être considérée comme un bien économique. L’auteur note que l’aspect géographique de sa gestion ne semble pas poser de problème particulier. Pourtant, alors que l’élément de référence pour l’étude des ressources hydrauliques est le bassin versant, la notion de territoire de l’eau, associant les usagers, leurs besoins, leurs usages, et leur participation à la gestion ne semble pas être considérée comme suffisamment pertinente.

Autre question fondamentale traitée dans ces dix défis : peut-on nourrir l’humanité ? Le monde est confronté à des besoins croissants et si la production alimentaire mondiale a augmenté plus vite que la population, il n’est pas évident que dans l’avenir un tel rythme de croissance soit soutenable. Pour répondre à la demande à consommation constante par individu, il faudrait produire plus de 300 millions de tonnes de grain supplémentaire chaque année, soit l’équivalent de la production des États-Unis. À l’échelle mondiale le bilan alimentaire actuel paraît inquiétant mais en réalité si les familles n’existent elle semble davantage liée à des problèmes politiques et les problèmes de production. La question qui est également posée est celui du prix de la production. L’augmentation de la productivité agricole a permis une baisse tendancielle des prix, mais cela s’est fait au prix d’une consommation accrue d’énergie, d’eau, d’espaces agricoles. Toutes ses ressources sont de plus en plus rares. Dans ce domaine, Jean-Louis Chaléard qui rédige cet article note que les différences entre pays riches et développés, bénéficiant d’un soutien efficace à leurs agriculteurs et les pays du sud contraints à une agriculture largement dépendante des achats des pays riches, avec les cultures d’exportation, sont toujours aussi fortes.

Les autres articles traitent de la santé, des villes, des transports ainsi que de la place de la Chine dans le nouvel ordre mondial.

Le dernier article rédigé par Frédéric Dufaux, Sophie Moreau, Philippe Gervais-Lambonny interroge la notion de justice spatiale ? L’appropriation de l’espace, les inégalités sociales que cette appropriation peut traduire sont effectivement des sujets importants qui montrent que la justice sociale se traduit dans l’espace mais que réciproquement, l’organisation sociale de l’espace et productrice d’injustice. Ces dynamiques complexes qui se déploient dans l’espace et dans le temps ne sont pas faciles à décrypter même si l’on peut en percevoir très rapidement les effets autour de soi.

Bruno Modica

 

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