Si on repensait tout ? Sciences Humaines, Numéro spécial, N°233S, janvier 2012.

En voilà un chouette titre pour débuter une nouvelle année et annoncer la mise en place d’une nouvelle maquette de journal !

Car derrière ce titre se cache une double réflexion.

Celle qu’ont menée les rédacteurs de ce magazine afin de le donner un coup de jeune (20 ans, seulement, pourtant http://www.clio-cr.clionautes.org/spip.php?article3263 ) : « Dès janvier, on repeint la façade. Ca va déménager : nouveau look, nouvelles couleurs, nouveau logo, nouvel esprit. La prochaine une sera ébouriffante. » promet Héloïse L’hérété, la médiatrice de Sciences Humaines. A partir de janvier, Sciences Humaines devient SH, le surnom que lui ont donné les lecteurs. Et c’est à eux que fait appel SH pour réaliser son lifting. « J’insiste : nous avons besoin de vous. Sciences Humaines est une entreprise rare, indépendante, qui n’existe que grâce à ses lecteurs. »

Au-delà de l’effet d’annonce, ce numéro spécial offre de quoi nourrir notre réflexion en cette fin d’année 2011 riche en bouleversements. « Ouverte sur les révolutions arabes et la chute de pouvoirs que l’on croyait inamovibles, elle s’est poursuivie avec le tsunami au Japon, la mort d’Oussama Ben Laden, l’affaire DSK… Chaque matin, nous nous levions et assistions, éberlués, à des scénarios improbables. La réalité dépassait la fiction. » Les artisans de ce mensuel voient dans ces changements les prémices d’un changement intellectuel. « Plutôt que de gloser sur la crise, les troubles ou la fin des temps, nous avons choisi dans ce numéro de pister les idées nouvelles, annonciatrices d’un nouvel âge de la pensée. » Pour finir 2011 et commencer 2012, ils proposent à notre réflexion des articles sur des changements en cours dans bien des domaines : la révolution dans les sciences du vivant qui change la vision de la nature, du monde animal et par conséquent celle sur les humains. Les historiens ne sont pas en reste. Ils proposent de repenser l’histoire du monde. Les sociologues défrichent un nouveau terrain : l’universel alors que les sciences cognitives donnent une place centrale à l’imagination afin d’en percer les secrets. Renversant, non ?

Avec un premier numéro annoncé sur la thématique : Inventer sa vie, les jeunes face à leur avenir, on se dit que Sciences Humaines ou plutôt SH a encore un bel avenir devant soi. Belle vie à SH et bonne année !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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Mathieu Flonneau et Vincent Guigeno (dir.), De l’histoire des transports à l’histoire de la mobilité ? État des lieux, enjeux et perspectives de recherche, 2009.
Marion Tillous

Ce volume regroupe les principaux textes du séminaire dirigé par Mathieu Flonneau (Université Paris 1) et Vincent Guigueno (Enpc) depuis 2004. L’ouvrage porte le même titre que le séminaire mais sur un mode interrogatif sur lequel nous reviendrons en conclusion. Leur objectif est de confronter la discipline historique au tournant paradigmatique « de la mobilité » (« mobility turn », Sheller et Urry, 2006) qui traverse les sciences sociales depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, tout autant pour témoigner des mutations induites au sein de la discipline que pour en provoquer de nouvelles. Ce tournant paradigmatique repose sur la prise de conscience en sociologie, en géographie, en science politique, de l’impact considérable et sans cesse croissant qu’ont les mobilités sur le champ social. Pour les spécialistes du transport, quelles que soient leurs disciplines respectives, cela se traduit par la nécessité de mettre en retrait l’approche modale et centrée sur le réseau pour se focaliser sur la mobilité et les pratiques des personnes en déplacement.

La préface proposée par Bruno Latour est, au regard de ce projet, assez déroutante. D’une part parce que celui-ci choisit d’ouvrir son texte par le cas de la chaise à porteurs (avec photo à l’appui !), ce qui constitue une approche indéniablement peu conventionnelle de la thématique des transports. Mais surtout parce qu’il insiste sur la nécessité de prendre conscience de l’importance de l’infrastructure immobile qui rend possible la mobilité. Pas de mouvement, pas de déplacement possible par avion sans un réseau aéroportuaire inscrit durablement dans les territoires, et dont chaque unité est, elle, parfaitement inamovible. Mais dans ce cas, en quoi cela constitue-t-il une progression épistémologique ? Le passage de l’approche par les transports à l’approche par les mobilités ne consiste-t-il pas justement à se détourner de l’infrastructure pour se focaliser sur ce qui est mobile ?

La position de Latour trouve des éclaircissements et devient elle-même éclairante à la lecture de l’ouvrage. Dans une première partie ont été rassemblés les textes qui portent un regard épistémologique sur la discipline historique, sur sa sensibilité au mobility turn et la façon dont celle-ci redéfinit son inscription au sein des sciences sociales. Les quatre suivantes participent plus directement au champ de l’histoire des transports en cours de redéfinition. Elles sont articulées de manière thématique et abordent tour à tour la vitesse, la sécurité, l’histoire visuelle et les institutions. La division thématique et non modale témoigne en tant que telle d’une rupture dans l’approche disciplinaire. Ces quatre grandes parties sont celles qui font le plus directement écho à la préface de Latour.

L’ensemble de textes consacrés à la vitesse (partie 2) dénonce ainsi la prédilection de la recherche académique pour le record et la prouesse technique qui se mesurent par la pointe de vitesse. Car la progression constante des vitesses maximales masque le fait que les voyageurs, eux, ne bénéficient pas de manière linéaire de ces « accélérations » puisqu’ils sont contraints à des ruptures de charge1 de plus en plus nombreuses et que les distances au point d’accès sont plus importantes pour les réseaux à grande vitesse que pour les réseaux classiques. Du côté des territoires, l’émergence des réseaux de la grande vitesse a induit une différenciation de l’accessibilité, source de profondes inégalités ; une situation mise en évidence par Jean Ollivro (2000) et sur laquelle il revient ici. L’implantation au sein des territoires des infrastructures de la grande vitesse est aussi la source d’effets externes négatifs et d’effets tunnel sans précédent. Les infrastructures réapparaissent bel et bien ici, non pas pour elles-mêmes, mais au regard de leurs conséquences socio-spatiales. La focalisation sur le record de vitesse atteint par un véhicule vide, sans voyageur, et sans que les conséquences des implantations des infrastructures nécessaires à ce record ne soient envisagées constitue donc un aveuglement. L’approche par la mobilité ne consiste pas uniquement à s’intéresser à ce qui est mobile, mais surtout à s’intéresser à ceux qui sont mobiles (ou pas), donc à adopter une approche sinon sociologique, tout au moins sociale (Urry, 2005).

lire la suite sur espacestemps.net

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La dimension spatiale des inégalités. Regards croisés sur les sciences sociales. Isabelle Backouche, Fabrice Ripoll, Sylvie Tissot, Vincent Veschambre (dir.). Géographie sociale, PUR, 2011. 357 pages, 22 euros.

La collection Géographie sociale des PUR est très souvent consacrée à la publication d’actes de colloques. C’est ici le cas puisque se trouvent réunis dans ce volume les actes du colloque pluridisciplinaire « Espaces hérités, espaces enjeux : appropriation – (dé) valorisation – catégorisation » qui s’est tenu en 2007 à l’université de Caen Basse Normandie. La dénomination du colloque ; qui fait appel aux termes d’appropriation, de catégorisation et de (dé) valorisation, plutôt qu’à ceux de territoire, identité et de valeur ; vise à montrer que « dans tous les cas et malgré les apparences et les discours de naturalisation ou d’universalisation, les chercheurs ont à faire à des processus et des constructions sociales ». Il s’agit de voir « en quoi l’appropriation, la catégorisation, la valorisation, différentielle des espaces jouent-elles un rôle dans la production des inégalités sociales » ?

Les seize articles qui sont regroupés ici sont très divers quant aux terrains de recherche exploités (la ville, la montagne, la mer, l’industrie, la prison) comme des angles d’étude retenus (conflits d’usage, valorisation des espaces ou dévalorisation en raison de la présence de groupes à faibles ressources) à partir d’exemples présents sur différents continents : Afrique, Europe, Moyen Orient.

La partie consacrée aux enjeux de la catégorisation des espaces propose matière à réflexion sur la mise en place d’espaces au sein de la ville et comment ceux-ci évoluent. Est aussi analysée la manière avec laquelle la ZUP est passée d’un espace valorisé à un lieu d’exclusion. De la même manière, est décortiqué le transfert d’image qui s’est opéré pour les lotissements périurbains qui sont devenus le « symbole de la dérive des classes moyennes repliées sur leur espace d’habitation ». Cette modification n’est pas obligatoirement le résultat de l’enclosure même si, lui est reproché « la création d’un entre soi, protecteur ou sélectif, que renvoie leur rapport à l’espace. » Pour Stéphanie Vermeersch, il faut comprendre ces installations de classes moyennes dans les quartiers centraux ou périphériques dans le contexte des « velléités anti-individualistes de ma 1968 ». En partant du cas d’une opération d’habitat social autogéré, situé dans la périphérie d’Anger, et entamée dans les années 1983 sous le titre de « Habitat différent. Vivre ensemble mais chacun chez soi », elle montre comment s’est constitué un entre-soi qui se maintient, y compris, lors de la sélection de nouveaux locataires. L’analyse des discours développés par la presse écrite lors de la campagne présidentielle de 2007, par Jean Rivière, montre que ce sont surtout les « quartiers où Darty n’ose plus aller » qui retiennent l’attention des journalistes (dans 62% des articles du corpus). Les espaces périurbains, le « Tiers espace » de Martin Vanier, est quasi absent en tant que tel. Les communes citées par les journaux font partie de l’espace à dominante urbaine dont la définition est basée sur les mobilités. Le périurbain est « invisible », il est assigné à l’espace rural, comme si rien n’avait jamais changé et que la dichotomie ville – campagne existait encore !

Une place est faite aussi aux « dépossédés » : prisonniers, enfants des rues, locataires du logement social. Le cas des prisonniers étudiants est particulièrement intéressant. Ces détenus étudiant dans le cadre de leur incarcération ont un rapport à l’espace différent. Ils sont des sortes de privilégiés. Plutôt issus de catégories socioprofessionnelles plus favorables que la moyenne des autres détenus, ils ont un niveau scolaire de base supérieur par rapport aux autres prisonniers. Etre étudiant facilite l’accès à une cellule individuelle ou partagée avec un autre détenu étudiant. Il permet aussi d’être plus mobile au sein de la prison (accès à la bibliothèque, possibilité de travailler en groupe). Tout cela n’est possible qu’en échange d’un bon comportement en détention (« système bonbon » de Gilles Chantraine, 2006). Ces privilèges s’apparentent en partie à ceux des auxiliaires, des détenus faiblement rémunérés qui travaillent au sein de la prison et peuvent ainsi sortir de leur cellule. Il est aussi possible d’être auxiliaire et étudiant et de cumuler ainsi les avantages. La cellule devient pour beaucoup un lieu habité, un lieu de refuge, à l’écart de l’ensemble de la population carcérale. Le statut à part des étudiants n’est pas perçu de manière positive par les autres détenus. Le capital scolaire et social des étudiants leur permet de détourner un système contraint à leur avantage. Ils sont les gagnants de la « lutte des places » mise en avant par Michel Lussault.

Voici, au final, dans ce volume, une grande variété des cas proposés. De quoi alimenter une réflexion fructueuse et non déterministe ! L’un des mérites de cet ouvrage est bien de présenter des articles qui posent la question de savoir si c’est l’installation de populations qui déclenche la valorisation d’un espace ou si c’est une « intervention sur l’espace (aménagements divers, désenclavement) qui attirent les groupes sociaux » dans certains espaces. Il apparaît ainsi qu’il ne suffit pas de mettre en œuvre des équipements pour que ceux-ci soient appropriés par des populations, le « génie des lieux » est le résultat d’une alchimie complexe qui échappe en partie aux aménageurs comme aux chercheurs en sciences sociales !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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Se déplacer pour se situer. Places en jeu, enjeux de classes. Sandrine Depeau et Thierry Ramadier. PUR, 2011. 193 pages. 18€.

C’est un petit livre (193 pages) qui « donne du grain à moudre » pour qui s’intéresse aux mobilités et à leur évolution épistémologique. Les actes du Colloque « Mobilités, Identités, Altérités » de 2006, aujourd’hui édités par les Presses Universitaires de Rennes, offrent une matière à réflexion de qualité sur les thématiques d’identité et de mobilité. Thierry Ramadier et Sandrine Depeau, tous deux psychologues et directeurs de recherche à l’université de Strasbourg (pour le premier) et de Haute-Bretagne (pour la seconde) présentent ici les actes du colloque et replacent le rôle que la psychologie peut jouer dans la question d’identité de déplacement.

La mobilité questionne l’identité. « Se déplacer dans un espace géographique, c’est exprimer son rapport aux autres par le trajet et le lieu de destination, par le mode utilisé, par son rapport au temps et à ceux que l’on croise lors du déplacement. » Pour autant, cela ne signifie pas que la mobilité soit productrice d’identité sociale. Les auteurs estiment, au contraire, que c’est l’identité qui détermine les rapports à l’espace géographique. La question de l’identité est centrale dans le basculement opéré entre géographie des transports et géographie des mobilités. Aux analyses d’infrastructures physiques des déplacements s’est substitué un questionnement centré sur l’individu. Les auteurs regrettent que cette nouvelle approche soit trop centrée sur les compétences de l’individu en termes de mobilités. Les effets sociaux, en tant que tels, ne sont pas assez étudiés.

L’article d’Hélène Bailleul et de Benoît Feildel introduit le volume par une mise au point épistémologique de haute volée ! Après avoir fait la genèse du concept de mobilité, ils montrent que, pour appréhender cette notion, il est nécessaire de focaliser son attention « sur l’acteur et non uniquement sur ses pratiques ». Et c’est en cela que psychologues et sociologues ont leur mot à dire dans ce domaine. « La déclinaison essentiellement géographique de la mobilité n’est plus satisfaisante, celle-ci étant envisagée comme « fait socio-spatial » (Carpentier, 2007). » Cette réflexion les amène ensuite à exposer la technique d’enquête « récits de vie spatialisés » dans la lignée de la « Time Geography ». Et, c’est là qu’il vaut mieux avoir sous la main du papier et un crayon car c’est passionnant à lire mais costaud !

Les autres articles apparaissent nettement plus faciles. Nathalie Ortar et Caroline Legrand analysent les mobilités des « célibataires géographiques », ces personnes hyper-mobiles dans le cadre de leur travail. A partir de l’exposé de quatre cas d’hyper-mobiles, la mobilité apparaît bien comme constitutive de l’identité de ces personnes et questionne la notion d’ancrage. L’approche par l’étude de cas rend très concrète l’ensemble. De la même manière, l’article d’Hadrien Dubucs, qui a réalisé sa thèse sur les migrants japonais à Paris (environ 20 000 en Ile de France), se base sur des profils types de migrants et montre ainsi les limites de leur ancrage parisien, souvent  proportionnel à la durée de leur séjour (le plus souvent temporaire et organisé dans un cadre professionnel ou étudiant). Le cas des travailleurs intérimaires (qu’Yves Jouffe désigne sous le terme de « précaires flexibles ») permet de voir en quoi la mobilité, condition indispensable à l’obtention d’un contrat, est cruciale pour des personnes qui ne sont pas autonomes (pas de voitures, situation d’illettrisme). Une approche historique des mobilités et de l’identité est présente dans ce recueil avec l’article d’histoire des arts qui montre le fonctionnement des avant-gardes au XXème siècle à partir du cas de deux écrivains italiens. Dans un autre registre, Guillaume Courty étudie la constitution de l’identité des Routiers et son évolution depuis l’apparition de ce métier en tant que tel dans les années 1930. Le groupe de recherche qui a travaillé sur la co-territorialité dans le périurbain de l’estuaire de la Seine, à la suite de la construction du Pont de Normandie, comme Samuel Carpentier, qui travaille sur l’identité d’habitation au Luxembourg, réfutent que le territoire soit premier dans la construction de l’identité. L’approche déterministe qui « supposait un ancrage fort au territoire et une conjonction entre celui-ci et les réseaux sociaux » n’a plus lieu d’être avec « l’augmentation des mobilités tant résidentielles que quotidiennes (qui) indique un changement profond des modes d’habiter et ce faisant, du rapport de l’individu à l’espace et aux groupes sociaux. » Michel Koebel, à qui revient l’honneur de conclure l’ouvrage, met toutefois en garde contre un centrage sur l’individu au détriment des groupes sociaux. Il souligne l’effort fait par les contributeurs pour classer et quantifier alors que « classer socialement des pratiques n’est plus tellement dans l’ère du temps ». Il faut toutefois reconnaître que ces pratiques « qui flattent profondément l’ego » sont bien plus séduisantes à découvrir que la présentation de modèles théoriques de classement !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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http://spqr7.wordpress.com/2007/02/09/rechauffement-global-non-au-catatrophisme-mediatique/

Sylvie Brunel, Géographie amoureuse du monde, « Petite géographie à l’usage du monde » (chapitre 1)

Le livre Géographie amoureuse du monde de Sylvie Brunel est une réaction à la tendance actuelle d’accuser l’humanité de détruire à petits feux la planète dans un élan d’égoïsme. Sylvie Brunel crie son amour pour le monde et l’humanité à travers ce livre en espérant que son optimiste soit contagieux. Elle s’appuie sur ses propres expériences pour convaincre son lecteur, ce qui en fait un livre très personnel. Le premier chapitre de ce livre est une introduction présentant le regard qu’elle porte sur le monde.

« Je suis amoureuse du monde. Je le trouve beau, accueillant, hospitalier partout où l’homme a imprimé sa marque, façonné des paysages, apprivoisé l’eau […] C’est lorsqu’il abandonne un territoire que celui-ci s’ensauvage, devient friche, ronce et orties » Ce sont par ces mots que débute le livre de Sylvie Brunel. Son lyrisme, assez surprenant pour une géographe, laisse transparaitre tout son amour pour l’homme. Elle s’oppose d’emblée au discours fataliste que les médias ressassent sans arrêt : l’homme ne serait qu’un pion face à la nature qu’il maltraite. D’après Sylvie Brunel, c’est au contraire grâce à l’homme que la nature est aussi belle, c’est lui qui l’a entretenue et rendue habitable. L’homme n’est pas un être de destruction et ne peut être rendu coupable de vivre, ni d’aménager son territoire.

Strabon définit la géographie comme la science du monde habité par l’homme. Elle est ce qui « saisit ce que cachent les paysages ». Pour Sylvie Brunel, « être géographe, c’est lire le monde ». Un paysage est le reflet d’une histoire écrite par une civilisation.

Pendant des millénaires, la nature a imposé sa loi à l’homme. L’histoire de l’humanité est une lutte pour la survie (contre la faim, les maladies). Malthus à la fin du XVIIIe prédit une famine généralisée : « Au banquet de la terre, tous les pauvres ne peuvent pas avoir leur place ». Pourtant, ce discours n’est plus d’actualité : le niveau de vie de chacun n’a jamais été aussi élevé. Les populations n’ont jamais été autant ouvertes les unes aux autres grâce aux nouveaux moyens de transports et de communication. Chacun est aujourd’hui libre de choisir son destin alors qu’avant un individu le subissait (mariages forcés, travail incessant).

Pourtant l’homme continue à entretenir une culture du pire. Sylvie Brunel s’insurge contre ceux qui oublient qu’ils sont le produit de cette amélioration de la science et de la vie. L’homme n’a jamais aussi bien vécu en dépit des problèmes auxquels il est confronté chaque jour (angoisses, difficultés financières). Il ne faut pas négliger ces inégalités, mais travailler ensemble pour les atténuer. Cela devrait être le but de toute action politique. Au lieu de cela, les hommes se trouvent des boucs émissaires et entrent dans une logique fataliste en se voilant la face : ce n’est pas en prenant moins de bains que les problèmes de la planète se règleront. La science a amélioré le quotidien de chacun. D’ailleurs, les pays n’ayant pas accès à cette science se voient déserter par leurs populations. C’est avec cette logique que des aberrations telles que la peur des vaches voient le jour.

Pour construire des solutions durables, il faut aller de l’avant et ne pas s’ancrer dans un fatalisme qui au final ne propose rien de concrètement utile et réalisable. La géographie doit aider à trouver des solutions. Les hommes ont toujours surmonté les obstacles qui se sont imposés à eux, pourquoi aujourd’hui n’y arriveraient-ils pas ? Les aménagements qu’a du effectuer l’homme pour se prémunir contre le danger apparaissent aujourd’hui comme des évidences.

La nature reprend ses droits en rendant inhabitables les terrains délaissés par l’homme. Elle peut causer des catastrophes naturelles à tout instant, mais les sociétés n’en disparaissent pas pour autant. Elles migrent et évoluent pour survire. Au lieu d’avoir une peur de l’inconcevable, l’homme doit mobiliser ses connaissances pour mieux habiter le monde. Il n’existe pas d’obstacle infranchissable.

« Il n’existe pas de terre maudite. Juste des hommes qui décident ou non de se donner une chance de mieux vivre ensemble sur la même planète. »

Réflexion personnelle.

Sylvie Brunel surprend par son style qui se rapproche de celui d’un roman autobiographique empreint d’envolées lyriques.

Sylvie Brunel a raison de dédramatiser la situation actuelle. Laisser la nature reprendre ses droits ne rimerait à rien puisque cela conduirait à l’extinction de l’espèce humaine. De plus, si les discours fatalistes disent vrai, ce n’est pas la terre qui sera détruite, mais la civilisation humaine. La planète a survécu à la disparition des dinosaures, elle survira à la disparition de l’espèce humaine. Ainsi, quoique l’homme fasse, son avenir semble compromis. Pourtant, ce dernier a toujours cherché sa survie. Pourquoi se laisserait-il détruire aujourd’hui ? Surtout qu’avec un peu de lucidité, il paraît évident que ce n’est pas en éradiquant toutes les vaches ou en cessant de se laver que l’homme sauvera la planète.

Ce n’est en effet pas la planète qui est en danger, mais la survie de l’espèce humaine. L’homme doit donc essayer d’améliorer son quotidien, et rester à son échelle. Il ne faut pas qu’il régresse et perde ce qu’il a mis tant de temps à acquérir.

Mais Sylvie Brunel semble laisser de côté un problème qui ne peut être nié : la disparition de la biodiversité. Même si l’homme ne peut à priori rien faire à son échelle pour sauvegarder cette biodiversité, il doit s’adapter à cet environnement changeant. L’homme doit alors se tourner vers de nouvelles ressources. Grâce à la science,  de nouvelles ressources sont créées, mais à quel prix ? Il n’y a aucun doute, l’homme saura s’adapter. Mais si c’est pour en arriver au même stade que le film Soleil Vert de Richard Fleischer où l’homme n’a plus d’autres solutions que de se servir de ses morts pour survivre, est-ce une réussite ?

Yael Benayoun, HK/BL

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