Le Monde, 2 juin 2012

De 30 % à 40 % de la population vit entre ville et campagne, dans des pavillons, sans voisin direct, et cette proportion s’accroît. Attirés par les partis extrêmes ou par l’abstention, rejetant le  » système « , les périurbains restent mal étudiés

Un beau matin, les Français se sont réveillés en découvrant qu’un baobab avait poussé dans leur jardin. Il aura fallu la présidentielle de 2012 et la plongée dans les profondeurs du pays pour que l’opinion prenne conscience de ce qu’elle avait pourtant sous le nez : en moins d’un demi-siècle, et dans un silence à peu près total, la carte de la France s’est transformée.

En se frottant les yeux, les citoyens de l’Hexagone ont dû se rendre à l’évidence : la fameuse opposition ville-campagne, qui permettait de penser l’espace depuis des siècles, n’était plus opérationnelle. A la place, une autre forme d’occupation du territoire, à la fois plus complexe et plus vague, incontestablement plus difficile à saisir, mais qui pèse lourd dans les urnes. D’un côté le vote urbain, très majoritairement de gauche dans les villes grandes ou moyennes ; de l’autre celui des périphéries, où progressent à la fois l’abstention et le vote tribunitien, qu’il soit en faveur des tribuns d’extrême gauche ou d’extrême droite.

L’affaire ne s’est pas produite en une nuit mais, hormis les spécialistes, personne ne semble avoir vu le phénomène – comme si, à force d’être partout, il était devenu transparent. Au fil des ans, et de lotissement en lotissement, l’espace rural a été insidieusement grignoté par les constructions, surtout individuelles. Une révolution, cachée derrière un mot technique : périurbanisation. Et surtout un coup de pied dans les représentations traditionnelles du pays.

Désormais, la ville a gagné, ou plutôt une forme d’urbanisation indécise, ni vraie ville ni campagne, qui étend l’espace urbain en cercles plus ou moins concentriques autour des agglomérations. On estime aujourd’hui qu’entre 30 % et 40 % de la population française vit dans ces zones situées en dehors des villes, et parfois même très à l’écart, mais rattachées à elles par des liens économiques. Une commune est dite périurbaine si elle est séparée de ses voisines par 200 m non bâtis et si au moins 40 % de ses habitants travaillent dans l’aire urbaine de rattachement. Or ce chiffre concerne maintenant près de la moitié des communes françaises. Et le mouvement continue : selon Stéphane Cordobes, de la délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (Datar), l’espace périurbain est celui où la population connaît le plus fort taux de croissance.

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Eric Charmes. La ville émiettée. Essai sur la clubbisation de la vie urbaine. Ville en débat, PUF, 2011, 288 pages.

Le dernier opus à la collection La ville en débat vient de paraître !

Cette collection lancée en 2008 par Jacques Donzelot, sociologue spécialiste reconnu de la question urbaine, s’enrichit d’un volume qui retiendra l’attention de tous ceux qui s’intéressent à la question de l’étalement urbain et aux phénomènes d’exclusion au sein de la ville. il est question ici d’émiettement et de clubbisation, deux idées développées par Eric Charmes, dans ce texte synthétique issu d’une habilitation à diriger des recherches. Cette réflexion s’inscrit dans la durée puisqu’il a précédemment publié en 2005 chez L’Harmattan La vie périurbaine face à la menace des gated communities. Il élargit ici le propos puisque les gated communities sont un phénomène très minoritaire en France. Il s’intéresse aux outils de sélection locale mis en œuvre par les communes.

« La périurbanisation peut être décrite comme un émiettement de la ville ».

Pour traiter de ce sujet, il est nécessaire de revenir sur la définition du périurbain par l’INSEE.   L’auteur estime qu’elle est trop restrictive. Elle ne retient que les communes qui envoient au moins 40% de leurs actifs dans une autre commune. Eric Charmes propose de considérer comme périurbains tous ceux qui habitent un village mais travaillent dans une métropole. Il met en garde contre le danger d’émiettement que constituent toutes les « formes d’exclusivisme local ». Si le phénomène des gated communities est anecdotique en France, en revanche, les règlements d’urbanisme mis en œuvre par les communes pour empêcher l’installation de nouvelles populations font légion. L’émiettement caractérise le tissu périurbain. L’émiettement politique (différence territoriale des pouvoirs métropolitains en matière d’urbanisme), paysager (avec la fragmentation du tissu bâti) et émiettement social sont le terreau de la clubbisation. Eric Charmes s’inspire du modèle dit « de Tiebout » (1956) qui équivaut à dire que les habitants choisissent leur commune de résidence en fonction des services proposés et non de son affirmation identitaire. Cette interprétation s’oppose à celle de celle de M. Hirschhorn et de J.M Berthelot (Mobilités et ancrages. Vers un nouveau mode de spatialisation. L’Harmattan, 1996).

Clubbisation

La clubbisation se traduit par le fait que les communes périurbaines développent des stratégies visant à éviter l’installation de telle ou telle population. Pour rendre compte de ce phénomène de fermeture, il s’agit de décrypter les outils de la sélection locale en œuvre dans des communes de moins de 2000 habitants : ne pas construire de logements sociaux, autoriser des permis de construire sur de grandes parcelles, malthusianisme foncier (qui consiste à geler l’urbanisation d’espaces). La question de l’exclusivisme scolaire est d’ailleurs fortement bien développée par l’auteur. Un sujet passionnant pour les enseignants que nous sommes ! Les stratégies mises en œuvre par les communes pour éviter d’être rattachées à un collège « mal noté » sont multiples. Les pressions sur les conseils généraux sont importantes, quitte à faire faire aux élèves un trajet en car démesuré, sans compter ce que cela coûte à la collectivité ! Le sujet est tellement brûlant que l’auteur est aujourd’hui de modifier les noms des communes du Lyonnais pour présenter le sujet !

Mettre en place un gouvernement métropolitain

La clubbisation est la conséquence d’une culture de la mobilité. « L’horizon quotidien des périurbains ne se borne pas à leur commune mais est métropolitain. » C’est parce que les habitants d’une commune peuvent profiter des équipements d’une commune voisine (piscine), que leur commune d’origine peut se dispenser de s’équiper d’infrastructures qui pèseraient sur son budget. Eric Charmes estime que la fiscalité locale n’est pas adaptée à l’aire urbaine. « Les gouvernements locaux n’ont pas été pensés pour les bassins de vie contemporains. » Tous les espaces qu’ils soient clubbisés ou pas interagissent au sein de l’aire urbaine. L’auteur milite pour un véritable gouvernement intercommunal, même s’il convient que cela relève de l’utopie. Dans les faits, avec la mobilité résidentielle et quotidienne, il est possible pour les habitants d’échapper à la solidarité sociale en s’installant dans des communes n’accueillant pas de ménages pauvres. En France, le phénomène est moins marqué qu’aux Etats Unis puisque, chez nous, la solidarité nationale existe encore. Malgré tout, l’exemple développé de Verquigneul et de sa dé fusion avec Béthune illustre parfaitement une volonté de sécession au niveau de la fiscalité locale. De même, si les lois de 1982 et de 1999 sur l’intercommunalité visent à permettre aux communes périurbaines d’intégrer un gouvernement métropolitain, elles « ont été détournées au profit de la clubbisation résidentielle » par le biais des communautés de communes périurbaines. On constate que les communes riches tendent à se mettre ensemble et que les communes pauvres du périurbain lointain sont contraintes de s’associer. On est donc loin d’un gouvernement métropolitain !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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