Armand Frémont doit sa notoriété à l’élaboration d’un concept géographique nouveau, apparu dès 1976, celui de l’espace vécu. Ce terme, qui définit ainsi le territoire comme espace approprié par un sujet, a quelque peu modifié les représentations que se faisaient les géographes de la notion d’espace. En effet, selon l’auteur, faire de la géographie ne se résout pas seulement à analyser ni à maîtriser un territoire, puisque c’est l’individu qui, par ses actions, va modifier l’espace. Ainsi, se serait l’homme lui-même qui serait producteur de sa propre géographie. Armand Frémont est agrégé de géographie, qu’il a enseigné à l’université de Caen pendant 25 ans.

 

      Dans la deuxième partie de son ouvrage Aimez-vous la géographie ?, le géographe traite de la notion d’espace vécu. Il révèle ainsi que ce concept, riche de sens, prend en compte 4 facteurs (l’âge de l’individu, son sexe, la classe sociale à laquelle il appartient, sa culture) qui en constituent l’essence. Il renouvelle ainsi l’approche géographique puisque c’est désormais le sujet qui perçoit un espace en formation, selon le temps. Le géographe illustre sa thèse avec le roman de Flaubert Madame Bovary, qu’il considère comme une véritable représentation de la géographie de notre monde.

 

      Pour amorcer sa réflexion au sujet de l’espace vécu, Frémont commence par montrer que Madame Bovary apparaît comme une véritable géographie, puisque les trois espaces constitutifs d’une vie y sont présentés : un monde clos dans lequel est enfermé l’individu, un monde extérieur qu’il se forge, enfin un monde auquel il aspire. La géographie, selon Frémont, serait constituée par cette interaction entre l’individu, le paysage, et son milieu.

Cette première approche permet au géographe d’introduire la notion d’espace vécu. Il précise  que trois courants principaux ont inspiré les recherches sur ce concept : des géographes qui refusaient de poursuivre l’étude d’une géographie trop classique, à un courant qui avait recours aux sciences sociales, en passant par la « géographie de l’esprit » prônée par les géographes anglo-saxons. Frémont affirme alors que ces considérations ont abouti à une géographie française qui a cherché à inverser les perspectives de la géographie classique, en faisant des individus les propres acteurs de leur géographie. L’auteur tente alors de définir cette géographie qui prend en compte le concept d’espace vécu :

 

Cette géographie est phénoménologique, pédagogique, puisque l’espace perçu se vit en formation, l’intelligence de l’espace nécessitant construction avec le temps. En outre, Frémont montre que des notions fondamentales telles que la distance et l’espace doivent être définis pour tenter de comprendre ce qu’englobe la notion d’espace vécu. Frémont souligne d’abord que le calcul des distances doit tenir compte d’autres facteurs tels la vitesse de déplacement, l’affectif dans la perception de la distance, qui viennent défier les calculs préalablement établis. L’espace, quant à lui, se définit comme un espace de vie dont la subjectivité du sujet vient modifier la perception. Il aboutit ainsi à la conclusion que l’espace vécu intègre à la fois les distances, les complexités du paysage, et la perception de celles-ci par un sujet. Ainsi, étudier ces espaces vécus se résout à analyser les différents groupes sociaux occupant un même espace.

 

Après avoir expliciter le concept d’espace vécu, le géographe fait à nouveau référence au roman de Flaubert pour affirmer que l’espace y construit véritablement l’individu. Emma a en effet rêvé de la vie mondaine pendant sa jeunesse ; ainsi lorsqu’elle arrive à Rouen, l’espace réel et l’espace imaginaire viennent se mêler, tout comme l’espace de vie et l’espace perçu.

 

       Dans un second temps, Frémont énumère les 4 facteurs à l’origine des variations de l’espace vécu :

-L’âge : l’espace vécu se dilate, se diversifie avec l’âge, pour se rétracter à la fin de la vie.

-Le sexe : il existe un espace masculin et un espace féminin, particulièrement marqués dans les sociétés islamisées.

-Les classes sociales: plus le niveau social de l’individu est élevé, plus l’espace lui est étendu.

Frémont montre en outre qu’il existe une réelle géographie sociale, car les plus riches ne cessent d’exploiter l’espace, tandis que les plus pauvres vivent confinés dans un espace restreint.

-La culture : elle façonne l’espace vécu. Frémont fait référence à Jean Gallais qui montre comment un même espace peut être perçu différemment par diverses cultures.

 

          Enfin, Frémont soulève une question fondamentale : existe-t-il une géographie objective, ou les hommes se créent-ils eux-mêmes une géographie par leurs perceptions ?

Le géographe distingue alors deux géographies : l’une se nourrit de la matière depuis les origines, tandis que l’autre découvre un espace qui se construit en intelligence. La bonne attitude du géographe consiste donc à analyser ce qui se construit entre les deux géographies.

 

Une nouvelle interrogation se pose alors : si les hommes construisent l’espace général de par leur espace vécu, comment la géographie peut-elle assurer une connaissance de l’espace général ?

Frémont parle d’espaces de stabilité, lieux stables depuis plusieurs siècles sur lesquels les hommes ont fixé leur espace. Ils les distinguent des espaces de mobilité, dont l’analyse est plus difficile en raison des mobilités que connaissent les individus. Il y a alors nécessité de mener une analyse subjective de ces espaces, en plus d’une analyse quantitative. Enfin, en évoquant les espaces de marginalité, liés aux conditions difficiles, Frémont rappelle que la géographie doit sans cesse renouveler son savoir, car ces espaces là, elles ne les maîtrisent pas.

 

         A l’heure où notre monde évolue dans un contexte de mondialisation, il me semble important de considérer la géographie d’une manière nouvelle. En effet, le réseau Internet effaçant peu à peu les frontières, les moyens de transport et de communication connaissant une accélération visible, peut-on encore s’en tenir à une géographie classique qui ne tiendrait pas compte des évolutions du siècle et de leur impact sur le milieu ? Il me semble que Frémont a pris conscience qu’un renouvellement géographique devait s’opérer, puisque ce n’est plus la géographie qui fait l’homme, mais bien l’homme qui se crée sa propre géographie. Jusqu’au 20ème siècle, les hommes ont vécu dans des endroits déterminés, qu’ils ont choisis en raison d’atouts (relief, climat..). Aujourd’hui, l’homme est capable de transformer le paysage, de le modifier. Ainsi, les données ne sont plus les mêmes. Le nouveau rôle de la géographie consisterait-il donc désormais à déchiffrer ces nouvelles relations étroites que l’homme entretient avec son milieu ?

 

Charlotte Ferré

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Fiche de lecture sur Armand Frémont, Aimez-vous la géographie ?, Flammarion, 2001, p.77 à 90.

Introduction :

« Les espaces vécus » est le chapitre 5 d’Aimez-vous la géographie ? d’Armand Frémont. Ce livre a été publié en 2001 chez Flammarion. L’auteur est un géographe français né en 1933, surtout connu pour être à l’origine de la notion d’ « espace vécu ». Normalien, agrégé de géographie, docteur ès Lettres et ès Sciences Humaines, il a été professeur, puis directeur du CNRS pour les sciences humaines et sociales, directeur de la programmation et de développement universitaire au ministère de l’Éducation et président du conseil scientifique de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale, DATAR.

 

Résumé et articulation des idées :

     Le chapitre tend à montrer l’apport des sciences sociales, la psychologie sociale, l’anthropologie, la sociologie, l’histoire, l’économie etc., à la géographie et notamment à la notion d’espace.

     Cette notion doit en effet être précisée, comme celle de distance : les distances sont universellement mesurables objectivement, mais elles prennent différents sens selon le temps qu’on met pour les parcourir, ou l’affection qu’on porte à l’endroit duquel elles nous séparent.

     De même le géographe s’intéresse peu, d’ordinaire, à la façon dont l’espace de vie est construit et défini par les acteurs, extrêmement variés puisqu’ils regroupent tous les humains. C’est une erreur !

 

     Aussi les variations personnelles influent-elles sur cette notion d’espace vécu. Quatre facteurs sont déterminants :

l’âge.

Si l’espace du nourrisson se confond avec le corps de sa mère, celui de l’adulte peut changer à plusieurs reprises (lieu de travail, de vacances…), pour ensuite se rétracter à la vieillesse.

le sexe.

La femme dans les sociétés islamisées vit plutôt à l’intérieur, avec la cour fermée, tandis que l’homme est plus tourné vers l’extérieur, les amis, les affaires.

les classes sociales.

« La richesse est à la fois financière et culturelle » : le milliardaire pourra prendre son jet privé plusieurs fois par jour pour parcourir le monde, tandis que le SDF se limite souvent à la station de métro où il a établi sa résidence.

la culture.

Les sociétés paysannes sont dans une culture de stabilité voire d’enracinement ; la culture des commerçants porte à la mobilité. Selon les cultures, la perception de fleuve n’est nullement la même.

 

     Mais il ne faut pas s’en tenir aux espaces vécus. Une autre question se pose, celle du sujet et de l’objet. Les hommes ont-ils la géographie de leurs perceptions, ou existe-t-il une géographie qui transcenderait l’univers de chacun ?

     Maurice Godelier distingue idéel et matériel, qui participent tous deux de la géographie. Le matériel, c’est les découvertes factuelles depuis celle de la rotondité de la terre, qu’on ne peut remettre en cause. L’idéel, c’est l’espace que chacun se construit, s’approprie, se représente, s’imagine… Ressent.

     Il faut alors analyser les relations entre les sujets qui animent de leur espace vécu l’espace en général. Trois types d’espace se distinguent :

les espaces de la stabilité.

Ils sont les lieux que les hommes ont fixés sur le long terme et habitent depuis longtemps, comme le bassin méditerranéen. Ce sont ceux que la géographie classique étudie le plus.

les espaces de la mobilité.

Ils correspondent aux territoires contemporains, et à la nouvelle modernité permanente des individus. Exemple de la grande ville, attractive pour les travailleurs qui viennent ponctuellement y travailler.

les espaces de la marginalité.

Ils regroupent les nomades, les Eskimos, les vagabonds… Si on a longtemps pensé qu’ils tenaient une place anecdotique dans la géographie d’un monde maîtrisé, on s’aperçoit que ce n’est pas le cas : réfugiés, migrants obligés, mafias et narcotrafiquants sont parfois ceux qui dominent le monde.

 

Avis personnel :

Ce chapitre étant extrait d’un livre plutôt récent (2001), il me semble qu’il est encore tout à fait d’actualité. D’autant plus que, plutôt que d’apporter des réponses définitives, il pose les jalons d’une réflexion nouvelle, livrant aux nouveaux géographes des pistes pour leur enquête. Mais avant tout, ce qui me paraît intéressant et astucieux dans ce livre d’Armand Frémont, c’est qu’il rend les questions géographiques accessibles à tous, et parfois même presque ludiques, notamment dans une référence qu’il fait à Madame Bovary de Flaubert. Il mêle roman palpitant et problèmes géographiques très précis, ce qui est à mon avis une excellente façon d’intéresser les plus jeunes à la géographie, souvent mal aimée comme semble l’indiquer le titre de l’ouvrage.

 

 

Béatrice de La Rochefoucauld

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