Habiter les espaces périurbains. Rodolphe Dodier, Laurent Cailly, Arnaud Gasnier et François Madoré. PUR, 2012. 219 pages. 16 €.

 

Les espaces périurbains ont le vent en poupe ! Voilà que Télérama a fait sa Une de son numéro de rentrée sur cet espace. Si le titre « Loin des villes, un rêve qui tourne mal » est moins catastrophique que le précédent numéro « Halte à la France moche » (février 2010, N°3135), le tableau dressé demeure toutefois assez sombre. Il faut dire que le très médiatique « La tentation du bitume » a inspiré les auteurs du dossier !

 

Les auteurs d’Habiter les espaces périurbains veulent croire à l’avenir de cet espace et s’attachent à comprendre ce qui pousse les Français à venir s’y installer. Ils se refusent à ne voir dans cet espace que l’expression d’une individualisation de l’espace et croient aux logiques collectives qui s’y maintiennent. C’est parce que c’est un espace en devenir qu’il faut mieux « parler d’espace – laboratoire plutôt que de ‘terrain’ ». Tout jugement de valeur doit être laissé de côté, sans compter le fait que toutes les populations périurbaines ne se ressemblent pas. Arnaud Gasnier montre qu’à La Bazoge (Sarthe), la population y est très diverse. Cela va des CSP + installées sur de grandes parcelles boisées à des populations précaires, locataires de maisons de village.

 

Pour rendre compte de cette diversité, des enquêtes qualitatives et quantitatives ont été réalisées dans le cadre du PUCA (Plan Urbanisme Construction Architecture) PERIURB. Celles-ci ont porté sur les stratégies résidentielles des ménages et elles ont montré qu’il n’y a pas de déterminisme du marché du logement et de l’emploi. La rationalité du choix résidentiel n’est pas toujours au rendez-vous. Des contraintes de toutes sortes (y compris culturelles) pèsent sur les ménages. La part du hasard n’est pas négligeable, non plus (importance du « coup de cœur »). Les auteurs rejettent la position de Jacques Lévy (2003) et refusent de stigmatiser les habitants périurbains comme des individualistes. « Le repli côtoie l’ouverture, l’entre soi s’oppose au vivre ensemble. »

 

C’est l’ouest de la France qui a été étudié avec ce PUCA et plus particulièrement la région autour du Mans. Les cartes réalisées lors de ce programme de recherche permettent de constater la rapidité de l’étalement de l’aire urbaine du Mans entre 1982 et 2006. Les bassins d’emploi périphériques sont désormais intégrés à l’aire mancelle. Celle-ci est parcourue par des flux liés au travail, au lieu d’étude (renforcement des polarités secondaires dans le cas des collèges périurbains), aux loisirs, shopping compris. On est loin d’un modèle centre / périphérie : les flux internes au périurbain étant nombreux et d’autant plus variés en fonction de la position géographique du périurbain (proche ou lointain, périurbain des petites et moyennes ou périurbain des grandes villes).

 

L’enquête PERIURB montre très précisément la diversité des modes d’habiter. L’ouvrage constitue un recueil précis des habitudes des périurbains. Et c’est plus particulièrement dans le dernier chapitre que Rodolphe Dodier rend compte de ces comportements. Dans la lignée de l’HDR (http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00430480) qu’il a soutenue en 2009, il fait vivre, par son récit, les habitants du périurbain en mettant en œuvre des exemples concrets. La typologie des modes d’habiter le périurbain (cf. petits croquis portant sur les pratiques spatiales des périurbains) comme les exemples mobilisés peuvent servir de supports à l’enseignant de classe de troisième ou de première qui a à enseigner l’espace périurbain dans sa classe de géographie. Rodolphe Dodier veut croire que « l’archétype périurbain, dans sa façon d’être exprimé dans la littérature scientifique ou plus encore dans les discours des urbanistes, ne coïncide pas exactement avec la réalité des habitants des espaces périurbains. » La périurbanité n’est en rien un état de seconde zone. Encore faut-il pour éviter d’enseigner une caricature du périurbain prendre le temps d’expliquer aux élèves que tous les périurbains ne sont pas des vilains individualistes pollueurs d’extrême droite. Pas évident quand on dispose de 4 heures dans l’année pour enseigner cette question à des élèves de troisième !

 

Catherine Didier-Fèvre ©Les Clionautes

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Quartiers sécurisés. Un nouveau défi pour la ville ? Gérald Billard, Jacques Chevalier, François Madoré et Fanny Vuillant. Les Carnets de l’Info, janvier 2011. 205 pages.

La ville est le lieu de l’altérité, en raison de la concentration des hommes et des activités qui la caractérise. La rencontre de l’Autre est source de richesses, d’échanges mais aussi d’inquiétudes et de craintes diverses.

Pour se protéger de l’Autre, quoi de mieux que de se barricader ! C’est ainsi que les quartiers sécurisés (ou gated communities) ont vu le jour. Phénomène né aux Etats-Unis, le syndrome de la fermeture de quartiers fermés est arrivé en France. Il est étudié ici depuis les années 2000. Les auteurs de cet ouvrage ont en commun d’avoir participé aux deux programmes de recherche menés sur cet objet. Chercheurs à l’UMR ESO (Espaces et Sociétés), en poste au Mans, ils travaillent sur la question de la fermeture, de la sécurisation et de la surveillance des espaces urbains. Ils entendent par ensemble résidentiel fermé et/ou sécurisé des « complexes d’habitations présentant trois caractéristiques » : mise en place d’un dispositif physique de fermeture, accompagné d’un contrôle d’accès réel (gardien) ou symbolique (télésurveillance) sur un territoire régi par une entité juridique spécifique (copropriété, association syndicale de propriétaires). Cette définition large va au-delà de la simple image des gated communities américaines.

En 2011, ils s’interrogent sur la réalité du phénomène en France en s’appuyant sur les déclarations faites par les promoteurs immobiliers concernant les groupes de logements neufs qu’ils commercialisent. Cette base de données, dont le caractère exhaustif est limité, confirme la prégnance du phénomène dans l’hexagone (40% des 148 promoteurs identifiés mettent en avant la fermeture du bien immobilier à vendre). Se dessine une géographie des quartiers sécurisés centrés sur les villes centres des régions du sud et de l’est de la France ainsi que sur la banlieue de l’agglomération parisienne. Leur étude cherche à montrer que les ensembles résidentiels fermés se banalisent et que les riches ne sont plus les seuls à s’emmurer. Au delà de l’apparition des classes moyennes dans ce parc de logements, le concept de quartiers sécurisés s’étend à l’habitat social.

Cela se fait dans le contexte du « tout sécuritaire » fortement relayé par les médias. Le chapitre « vendre de la sécurité » est particulièrement éclairant pour comprendre les enjeux du discours sécuritaire. Les auteurs travaillent à partir des enquêtes de victimisation et plus particulièrement sur celles qui portent sur l’Ile de France. Ils montrent que si le nombre de délits a fortement augmenté (28 pour 1000 habitants en 2009, en recul par rapport à 1993 mais en forte augmentation par rapport aux années 1950), c’est surtout le résultat de la politique des sociétés d’assurance qui exigent un dépôt de plainte afin de dédommager les assurés. Quoi qu’il en soit, la société dans laquelle on vit est de plus en plus sensible aux phénomènes de sécurité. La privatisation de ce domaine est confirmée : pour quatre gendarmes ou policiers en 2008, on compte désormais trois vigiles ! Même la gauche a cédé aux sirènes sécuritaires. Les maires de gauche ont entamé l’équipement en vidéosurveillance de leur cité.

Le retour sur expérience des habitants à propos de leur choix résidentiel les amène à reconnaître l’ambigüité de leur choix. Pour expliquer leurs choix résidentiels, ils insistent avant tout sur le fait d’habiter un environnement privilégié tant au niveau paysager que social. Le critère sécuritaire ne semble avoir été que secondaire dans leur choix. Ils sont conscients des limites des éléments sécuritaires de leur environnement, d’autant plus que des dégradations à l’intérieur de l’espace fermé peuvent être le fait des habitants eux-mêmes ! Ils légitiment leur choix résidentiel par le fait de se retrouver avec des gens qui sont censés avoir les mêmes valeurs qu’eux. Dans les faits, l’anonymat l’emporte le plus souvent et la convivialité, mise en avant comme argument de vente par le promoteur, n’est pas toujours au rendez-vous.

Les médias sont avides de communiquer sur cette nouvelle manière d’habiter. Ils mettent en avant les dangers de la privatisation de l’espace urbain au détriment de l’idée de territoire et de société républicains. La focalisation sur ces espaces participe paradoxalement à leurs succès.  La fermeture est le gage d’un habitat de qualité. Le bilan réalisé par les quatre auteurs tend à confirmer cet engouement pour la sécurisation de l’habitat. Cela va à l’encontre du bilan réalisé par Eric Charmes dans un ouvrage paru au même mois de janvier. Il nie l’essor des gated communities pour  mettre en avant l’idée de clubbisation, c’est à dire l’accès réservé à certaines catégories de populations dans certains espaces périurbains par la mise en œuvre du malthusianisme foncier. Finalement, les auteurs de cet ouvrage comme Eric Charmes s’accordent pour reconnaître que les quartiers sécurisés ne sont que les reflets de mécanismes fonciers en œuvre depuis longtemps. « Nul besoin de barrière, ni de portail, ni de grille pour créer des isolats résidentiels : les mécanismes du marché, les politiques foncières, y compris municipales, et les stratégies individuelles ont dressé implacablement et en toute légalité une géographie du logement bien plus imperméable. »

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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Le Monde, 26/12/10

Ce type d’habitat clos, jusque-là exceptionnel, se développe, porté notamment par des préoccupations sécuritaires

Les annonces fleurissent sur les sites Internet immobiliers et dans les brochures des promoteurs :  » Résidence entièrement close « ,  » sécurisée « , cadre  » protégé « , portail de fermeture pour interdire les voitures,  » Digicode pour l’accès piéton « … Jusque-là exceptionnelles, les résidences collectives fermées derrière des grilles se développent en France, portées par la recherche de l’entre-soi et les préoccupations sécuritaires, construites par des promoteurs qui veulent faire du calme et de la tranquillité des arguments de vente.

Quelque 13 % des nouvelles résidences commercialisées présenteraient ces caractéristiques, jusqu’à 20 % dans le sud de la France, selon le recensement effectué par un collectif de chercheurs spécialistes des questions d’urbanisme. Leurs travaux, réalisés à partir du recensement des programmes de quelque 320 promoteurs et de l’analyse de milliers d’annonces immobilières, montre une  » banalisation  » des quartiers fermés avec la volonté de filtrer ou de réguler l’entrée dans les espaces résidentiels.

Comme les Digicodes à l’entrée des immeubles, dont le nombre a explosé dans les années 1980 et 1990, les résidences closes, souvent des copropriétés, modifient le paysage urbain et l’utilisation des espaces publics et privés.  » La forme la plus courante, c’est un immeuble entouré de grilles, avec une haie qui la dissimule, un petit parc, parfois une piscine, et un grand portail à l’entrée et un portillon pour les piétons « , décrit Gérald Billard, professeur d’urbanisme à l’université du Mans, un des auteurs de l’étude (publiée en janvier par Les Carnets de l’info, sous le titre  » Quartiers sécurisés : un nouveau défi pour la ville ? « ).

Le phénomène n’a pas grand-chose à voir avec les gated communities, ces résidences importées des Etats-Unis, fermées, sécurisées et dotées de multiples services, destinées aux plus riches, pour qu’ils protègent leurs pavillons derrière barrières, grilles et Digicodes. En France, le mouvement se révèle assez différent, beaucoup moins spectaculaire mais plus diffus, concentré dans l’habitat collectif plutôt que dans les pavillons.  » Nous nous sommes focalisés dans les années 1990 et 2000 sur les cas les plus spectaculaires, ce qu’on a appelé des ghettos dorés, sans voir la banalisation de la fermeture, sans voir aussi que ce phénomène touchait tous les milieux sociaux, et pas uniquement les plus fortunés « , explique François Madoré, professeur d’université à l’Institut de géographie et d’aménagement de Nantes.

De fait, le modèle des gated communities est resté ultra-minoritaire en France : à peine une soixantaine d’ensembles pavillonnaires fermés recensés en région parisienne, soit 1 500 logements, une goutte d’eau dans la production immobilière, d’après le recensement effectué par l’institut d’aménagement et d’urbanisme (IAU) d’Ile-de-France.  » On reste sur un phénomène mineur d’un point de vue quantitatif « , relève Céline Loudier-Malgouyres, chargée de mission à l’IAU.  » Les gens très riches n’ont pas besoin de fermeture. Grâce à leur pouvoir d’achat, ils peuvent choisir leur entre-soi de façon plus insidieuse. Ce sont plutôt les classes favorisées ou moyennes qui ont besoin de résidences fermées « , ajoute Gérald Billard.

La  » banalisation  » des résidences collectives fermées touche tous les types de publics.  » Les promoteurs immobiliers ont très largement intégré dans leurs discours et leurs réalisations des impératifs de sécurisation et de contrôle des accès « , signale François Madoré, en notant que la référence sécuritaire, comme celle au développement durable, est devenue un passage obligé.

D’anciennes copropriétés font aussi le choix de fermer leurs espaces pour limiter les problèmes de sécurité et de stationnement intempestif – une autre préoccupation majeure. Même chose pour le logement social qui  » résidentialise  » à tour de bras ses immeubles HLM afin de séparer espaces privés et publics et ainsi tenter d’attirer ou de retenir les rares classes moyennes.

Mais la recherche de tranquillité emprunte aussi des voies plus discrètes. Le survol des espaces périurbains met en évidence le succès de ce que les urbanistes appellent joliment des lotissements  » en raquette «  – des mini-quartiers avec une route d’accès unique, en impasse, qui limite la circulation de personnes étrangères au territoire.  » Aux yeux des habitants, l’enclavement d’un lotissement permet d’éviter les effets négatifs des rues traversantes. Cela construit de la sécurité, de la cohésion sociale entre propriétaires « , relève Renaud Le Goix, maître de conférences à l’université Paris-I. Avec l’immense avantage de construire de l’entre-soi discret.

Luc Bronner

Lire sur Le monde.fr le cas de la municipalité d’Etiolles

Lire aussi sur Géoconfluences l’étude de François Madoré

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