Georges Roques. Paradoxes en Languedoc Roussillon. Une région surfaite ? Editions Cairn, Pau, 2010. 207 pages.

Le destin du très médiatique Georges Frêche, récemment décédé, a été très lié à la promotion de la région Languedoc Roussillon. Cette région, qu’il aurait aimé un temps rebaptiser « Septimanie », est celle qui, en France, accueille le plus d’habitants nouveaux sans pour autant que cet apport n’évite le vieillissement de sa population. C’est aussi la région où se créent le plus d’entreprises mais où leur durée de vie est la plus courte. Les pourcentages de RMIstes comme de chômeurs de la région sont comparables à ceux du Nord-Pas de Calais. Ces contradictions amènent Georges Roques à s’interroger sur les caractéristiques de cette région à la fois géant démographique et nain économique.

Georges Roques parle ici de la région qu’il habite. Ancien professeur à l’université et à l’IUFM de Montpellier, administrateur de la Maison de l’Europe à Montpellier, il s’est intéressé au cours de sa carrière aux villes et à l’Europe. Il analyse l’émergence difficile des régions françaises dans l’espace européen et planétaire et c’est dans le cadre de cette réflexion que la région Languedoc Roussillon est placée au cœur de son analyse.

La démarche de l’auteur est intéressante. L’analyse de ce qu’est une région (interrogation sur les limites de la circonscription régionale et de son unité), la place qu’elle tient (analyse de la situation régionale par rapport aux flux européens mais aussi en termes économiques) ne manquera pas d’intéresser un large public local comme d’étudiants de géographie. On vient à envier les habitants du Languedoc Roussillon qui disposent ici d’une grille de lecture de leur région. La démarche retenue par Georges Roques rejoint celle des manuels de géographie régionale (cf. Jean-Claude Boyer, Laurent Carroué, Jacques Gras, Anne Le Fur, Solange Montagné-Villette. France : Les 26 régions. 2009, 2ème édition) mais ici le format permet d’approfondir et de prendre du recul.

Pour cela, la « propagande régionale » est décryptée et analysée sous l’angle critique du géographe. Il aime à se moquer gentiment de la teneur des textes ou des discours des représentants du conseil régional mais aussi des visiteurs de passage. « A l’occasion du Tour de France 2009, qui faisait étape, dire que la Grande Motte, c’est la Floride, ce ne peut être que l’effet du soleil ou d’un état second pour le directeur du Tour de France ».

Georges Roques montre les carences de l’aménagement de cet espace (activité concentrée dans quelques agglomérations dont Montpellier, situation ubuesque du TGV dont certaines tronçons sont achevés alors que les travaux d’autres tronçons ne sont pas commencés…). Le Languedoc Roussillon est une région petite en Europe et moyenne en France. Roques se pose la question de savoir  si Montpellier, « capitale régionale a un poids économique suffisant au plan européen et dans le monde méditerranéen pour prendre la place qu’elle prétend y occuper ». Si le poids touristique de la région n’est pas négligeable, il apparaît pourtant que le secteur touristique a lui aussi ses faiblesses tant au niveau de l’âge des équipements qu’au niveau de la diversité de l’offre. Même dans le domaine de la recherche et du développement où la région a le plus d’atouts, la comparaison européenne n’est pas favorable au Languedoc Roussillon. Si la présence du premier campus européen (cf. Le Monde, 26/06/2009), de neuf organismes de recherche et de 200 laboratoires comme de six pôles régionaux de compétence forment un environnement favorable à l’innovation et à l’entreprise, la région n’apparaît pas si bien placée dans les classements internationaux. Le développement spectaculaire de la ville de Montpellier dépend pour beaucoup des collectivités territoriales et de l’Etat et c’est une faiblesse que Georges Roques tient à souligner. L’exercice prospectif auquel se livre l’auteur à la fin de l’ouvrage montre que les obstacles sont nombreux pour que la région soit une région moteur à l’horizon 2050. Pour y parvenir, la région, qui dispose d’atouts considérables, doit tout faire pour venir à bout de ces handicaps en réduisant la fracture territoriale actuelle et en mettant en œuvre des moyens qui doivent fournir des solutions pour son insertion à toutes les échelles.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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Vianney Huguenot (dir.) et Georges Roques (coor.) La GEOgraphie, quelle Histoire ? Les grands témoins racontent le Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges. Gérard Louis éditeur, 2009. 174 pages.

Voilà vingt ans que le FIG existe. C’est pour fêter cet anniversaire qu’un ensemble d’acteurs publics (Ville de Saint-Dié, Région Lorraine) et privés ont confié à Gérard Louis éditeur le soin de publier un album souvenir dirigé par Vianney Huguenot et par Georges Roques. C’est un beau livre qui nous est offert : grand format, illustrations en couleurs, sans oublier la reproduction de la célèbre carte de Martin Waldseemüller, père de la dénomination America (1507, gymnase vosgien de Saint-Dié). Le feuilleter est un grand plaisir pour ceux et celles qui ont fréquenté de manière assidue les rues de cette petite ville dédiée chaque année à la géographie pendant 4 jours. Au-delà des photographies de personnalités invitées au fil de ces 20 années, on se prend à chercher des têtes connues ou bien encore la sienne dans les photographies du public. Comme Le Quotidien du FIG, quatre pages qui paraît 4 jours dans l’année pendant le festival et dont la lecture est très courue chez les festivaliers (pour notamment rendre compte de l’actualité et les bons plans à ne pas manquer), La GEOgraphie, quelle Histoire ! est tel un album de famille (celle des géographes) dans lequel on aime à se plonger pour revivre de bons moments.

Ce livre va bien au-delà du plaisir de regarder les illustrations. Plus de 50 auteurs ont contribué au texte. Vianney Huguenot, directeur de la promotion de la Ville de Saint-Dié-des-Vosges, a dirigé l’ensemble. Mais, il revient à Georges Roques, géographe montpelliérain (IUFM et Montpellier III) d’avoir coordonné les productions des géographes auteurs et notamment veillé à diversifier ces productions afin que les redites soient minimales. Le but double de ces contributions était aussi, par le biais du récit de cette grande aventure, de rendre compte des évolutions qu’a connu la géographie en 20 années : rôle croissant des SIG et des géographes au sein des collectivités territoriales, alors que le nombre de géographes dans l’enseignement secondaire décroît inexorablement, rôle crucial joué par l’inspection générale pour rendre accessible le FIG (plan de pilotage national) et ses actes (mise en ligne)… sans compter la diffusion de la géographie, y compris dans des lieux incongrus, tels les Cafés.

Deux personnes tiennent une place à part dans cet ouvrage : Christian Pierret (le président-fondateur du FIG, maire de Saint-Dié-des-Vosges, ancien ministre) et Jean-Robert Pitte (le géographe de « la bonne bouffe » et président de l’ADFIG – association pour le développement du FIG-). La passion de tous deux pour la bonne chair se retrouve sur des photographies où ces deux vedettes, toquées, se prêtent au jeu des leçons culinaires qui sont données parallèlement aux conférences de géographie dans le cadre du Salon de la Gastronomie. Car, ce qu’il faut bien comprendre dans ce bilan de vingt années, c’est que mettre sur pied en 1989 un Festival International de Géographie, cela n’avait rien d’évident dans une petite ville de l’est de la France, en carence de notoriété. Loin de devenir le « Davos de la géographie », le FIG est désormais une grande fête ouverte à tous et à tous les domaines et qui attire 50 000 visiteurs chaque année. La genèse de l’évènement est racontée avec force témoignages élogieux, voire attendrissants. Mais, ce n’est pas pour autant une hagiographie du FIG (même si Armand Frémont parle de « miracle »). La mauvaise réception de la première édition par les journalistes parisiens n’est pas éludée comme le peu d’engouement rencontré par Christian Pierret à l’énonciation de son idée d’organiser un Festival de géographie. Désormais, Saint-Dié est un « repère (repaire ?) pour les géographes » (Bernard Debarbieux). C’est aussi un matériau d’une étude de cas. Car, ici, s’est joué un acte de l’aménagement des territoires, grâce à de multiples acteurs : géographes, politiques, médias. Mis sur pied grâce à une aide accordée par le FEDER, la ville doit se passer, depuis 2005, de cette subvention non négligeable (34% du budget du FIG en 2003). Elle a du pour cela se tourner vers le mécénat public et privé. Car, le festival est bien plus que la réunion annuelle de géographes autour d’un thème choisi, il est à la fois un enjeu identitaire, un outil de développement, un vecteur d’ouverture culturelle et un facteur d’animation locale.

Aujourd’hui, le FIG est victime de son succès (manque de salles et de places) comme le rappelle Laurent Carroué (directeur scientifique du FIG de 2002 à 2008). Il faut désormais réfléchir à la mise en œuvre d’une nouvelle logistique pour accueillir le flot des festivaliers. L’exercice de prospective, auquel se sont prêtés quelques auteurs dans la dernière partie de l’ouvrage, clôture le volume sur une note d’humour et d’ « optimisme » ( ?). Le FIG et Saint-Dié en 2029, cela donne une ville de deux millions d’habitants dotée d’un stade olympique Christian Pierret (les Jo y ont eu lieu en 2028), une cité de la Géographie (présentant tous les équipements nécessaires à l’accueil des festivaliers), un aéroport international (Vautrin Lud), un vaste complexe balnéaire aux bords de la Meurthe (Saint-Dié Beach) mais aussi un vaste vignoble qui a remplacé une partie des forêts, sous l’effet du réchauffement climatique. Par ailleurs, la ville a changé de statut. Elle est devenue Capitale de l’Europe, organisation à la tête de laquelle se trouve un président géographe. Le discours de clôture du 40ème FIG, par Christian Pierret, s’achève sur cette phrase : « L’humanité peut être rassurée. La survie de la planète est aux mains – et aux têtes – des géographes… » Alors, pour sûr, je suis impatiente de vivre cela !

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Source : Le Monde 2, 28 Novembre 2009

L’annonce de la suppression de l’HG obligatoire en TS a beaucoup remué la communauté d’historiens et dans une moindre mesure celle de géographes. Malheureusement ! Georges Roques, comme Laurent Cailly, ont toutefois souhaité s’exprimer sur le sujet. Voici le texte du premier :

La géographie en terminale S

Dans un livre publié en 2006[1], je dénonçais en particulier et entre autres trois aspects sur la place de la géographie dans la société, ceci  de manière en effet assez virulente et volontairement  provocatrice:

  • la place dominante des historiens dans l’enseignement primaire et secondaire français
  •  le déficit d’image des géographes dans les médias et plus généralement dans la société française
  • la mauvaise image de la géographie scolaire malgré le fait qu’elle ait considérablement évolué et qu’elle soit aujourd’hui réellement novatrice

 

Ceci m’avait alors valu quelques réactions me classant comme déclinologue et passéiste, alors que bien évidemment mon analyse avait pour but de faire que tous les géographes, universitaires ou pas, prennent conscience de ce danger. J’y faisais d’ailleurs quelques propositions tendant à changer les choses. La principale consistait à faire l’effort de parler de la géographie hors de ses publics captifs afin d’être connus, puis reconnus. J’y proposais même de créer, à l’image de l’AFP, une agence des géographes. Ce projet n’ayant eu qu’un écho limité chez mes collègues universitaires est aujourd’hui mis en sommeil. Certes, les géographes ont depuis  un peu progressé: le succès du FIG, la création de la revue Géographie vendue en kiosque et la création de  la Librairie de la géographie Bd St Germain à Paris… mais ce qui  se passe actuellement autour de l’enseignement des sciences sociales en général et de la géographie en particulier, et çà n’est certainement pas fini, ne fait que confirmer les craintes que j’exprimais alors. Ce fait qui n’est pas isolé est extrêmement inquiétant pour la conscience politique de la nation.

 

Le projet du ministre de l’éducation nationale est soumis à l’avis consultatif  du conseil national des programmes. La décision finale  reviendra donc au ministre et tout fait craindre qu’après le recul et le retrait  de Xavier Darcos, Luc Chatel ne changera pas d’avis. En quoi cet épisode confirme-t-il de manière éclatante le fait que la géographie est toujours bien soumise sinon à l’histoire, du moins aux historiens ? N’est elle pas toujours « la servante de l’histoire » ? Comment penser l’avenir dans ses dimensions spatiales aujourd’hui plus dominantes que jamais ? Aucun espace n’échappe aux influences de la globalisation. Quelles réactions a-t-on pu voir ou entendre à cette suppression dans les grands médias par des géographes connus et identifiés ? La très grande majorité, sinon la totalité des sommités scientifiques ou politiques qui ont répondu aux sollicitations des médias sont des historiens qui ont eu  le courage de monter vivement au créneau. Mais s’ils le font, c’est qu’ils sont sollicités par les journalistes. A contrario, on voit bien que les géographes ne le sont pas. De plus et surtout, Benjamin Stora, le plus sollicité d’entre eux, ne parle que d’histoire. Lorsqu’il est interpellé sur ce fait par un professeur de classe préparatoire (JL Mathieu), il avoue n’avoir pas pensé à la géographie. Or, la géographie, c’est en théorie 50% du programme de terminale S. On y aborde entre-autres, la mondialisation, les métropoles mondiales, la puissance américaine, la montée de l’Asie, l’UE, les pays émergents, la situation des Suds, les recompositions des territoires soumis aux turbulences liées à la globalisation et la mondialisation, celle des influences européennes, des métropoles…tous aspects dont il est difficile d’accepter que les lycéens n’y aient pas réfléchi. Or, ce que l’on ne dit pas, c’est que ces aspects disparaissent totalement non seulement de la classe de terminale S, mais de l’ensemble du lycée puisque le renforcement de l’horaire en première ne permettra pas de les traiter. On y renforcera certes l’enseignement de la France en Europe. Peut-on sérieusement penser que l’on puisse devenir citoyens du monde en réfléchissant aux seuls niveaux français et européen, en ignorant l’échelle mondiale. Nous ne sommes plus sous la 3e République, et la bible de la citoyenneté ne peut plus être exclusivement hexagonale, comme celle du très célèbre « Tour de la France par deux enfants » de Brono, alias Mme Fouillé. Les échelles du monde ont changé, et changeront encore, et vite…C’est d’autant plus grave qu’il faut redire clairement que l’essentiel des élites de la nation, celle qui va dans les classes préparatoires qui débouchent sur les grandes écoles passe par la terminale S. Cà fait mal à dire, mais c’est vrai.

 

Ce n’est pas en défendant seulement une partie de l’enseignement des sciences humaines dans un esprit étroit et corporatiste que l’on gardera à nos disciplines la place qui leur revient.

 Ce qui se passe actuellement ne me surprend donc pas et montre qu’il n’est jamais très bon d’avoir eu malheureusement raison trop tôt.

Georges Roques

 

 


[1] Décrypter le monde. La crise de la géographie. Autrement, 2006

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