The suburbs, Arcade Fire

Longtemps présentées comme le symbole de l’American way of life, les suburbs américaines font aujourd’hui l’objet de vives critiques dans les séries télévisées. De Desperate Housewives à Weeds, les banlieues apparaissent, parfois de façon caricaturale, comme les lieux de la monotonie et du conformisme social, mais aussi comme le terrain de comportements immoraux ou déviants. « Des maisons conçues à l’emporte-pièce, vastes, sans arbre, des routes sans trottoir, des rues banales en cul-de-sac, un paysage de portes de garage – une parodie beige plastique de Leave It to Beaver » : voici comment, dans un ouvrage datant de 2000, les théoriciens du New Urbanism décrivent les banlieues résidentielles (Duany et al. 2000, p. x), reprenant l’idée ancienne mais vivace selon laquelle les suburbs (le péri-urbain) représenteraient une catastrophe urbanistique. La référence à l’une des séries télévisées les plus populaires de la fin des années 1950 (Leave It to Beaver, CBS, ABC, 1957-1963) révèle le décalage entre les réprobations récurrentes exprimées depuis plus d’un demi-siècle par la sphère intellectuelle, souvent très sévère à l’égard d’une forme d’urbanité considérée comme néfaste (Donaldson 1969), et une vision positive des suburbs véhiculée par la culture de masse. Longtemps bienveillants à l’égard des banlieues pavillonnaires (Jackson 1985), les scénaristes des séries télévisées ont préféré magnifier la banlieue (Leave It to Beaver ; The Brady Bunch – ABC, 1969-1974), contribuant, aux côtés des publicitaires et des promoteurs immobiliers, à en faire l’un des symboles de l’American way of life et du bonheur des classes moyennes. Jamais l’évocation des tensions familiales (All in the Family – ABC, 1971-1979), les rapports de genres (Ma sorcière bien aimée – ABC, 1964-1972 ; Madame est servie – ABC, 1984-1992 ; Quoi de neuf, Docteur ? – ABC, 1985-1992) ou les ambitions contrariées de certains personnages (Roseanne – ABC, 1988-1997 ; Mariés, deux enfants – Fox, 1987-1997) ne viennent ternir le mythe en menaçant la logique du happy ending. Jusqu’à une période assez récente, la disqualification des suburbs demeurait cantonnée au discours académique (Lewis Mumford, Jane Jacobs, Robert Fishman, James Kunstler, David Harvey, Mike Davis, etc.), à la littérature (Sinclair Lewis, John Updike, John Cheever, Richard Ford, John Grisham) ou au cinéma d’auteur (David Lynch, Tim Burton, Peter Weir, Sam Mendes, Sofia Coppola, Michel Gondry).

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Quartiers sécurisés. Un nouveau défi pour la ville ? Gérald Billard, Jacques Chevalier, François Madoré et Fanny Vuillant. Les Carnets de l’Info, janvier 2011. 205 pages.

La ville est le lieu de l’altérité, en raison de la concentration des hommes et des activités qui la caractérise. La rencontre de l’Autre est source de richesses, d’échanges mais aussi d’inquiétudes et de craintes diverses.

Pour se protéger de l’Autre, quoi de mieux que de se barricader ! C’est ainsi que les quartiers sécurisés (ou gated communities) ont vu le jour. Phénomène né aux Etats-Unis, le syndrome de la fermeture de quartiers fermés est arrivé en France. Il est étudié ici depuis les années 2000. Les auteurs de cet ouvrage ont en commun d’avoir participé aux deux programmes de recherche menés sur cet objet. Chercheurs à l’UMR ESO (Espaces et Sociétés), en poste au Mans, ils travaillent sur la question de la fermeture, de la sécurisation et de la surveillance des espaces urbains. Ils entendent par ensemble résidentiel fermé et/ou sécurisé des « complexes d’habitations présentant trois caractéristiques » : mise en place d’un dispositif physique de fermeture, accompagné d’un contrôle d’accès réel (gardien) ou symbolique (télésurveillance) sur un territoire régi par une entité juridique spécifique (copropriété, association syndicale de propriétaires). Cette définition large va au-delà de la simple image des gated communities américaines.

En 2011, ils s’interrogent sur la réalité du phénomène en France en s’appuyant sur les déclarations faites par les promoteurs immobiliers concernant les groupes de logements neufs qu’ils commercialisent. Cette base de données, dont le caractère exhaustif est limité, confirme la prégnance du phénomène dans l’hexagone (40% des 148 promoteurs identifiés mettent en avant la fermeture du bien immobilier à vendre). Se dessine une géographie des quartiers sécurisés centrés sur les villes centres des régions du sud et de l’est de la France ainsi que sur la banlieue de l’agglomération parisienne. Leur étude cherche à montrer que les ensembles résidentiels fermés se banalisent et que les riches ne sont plus les seuls à s’emmurer. Au delà de l’apparition des classes moyennes dans ce parc de logements, le concept de quartiers sécurisés s’étend à l’habitat social.

Cela se fait dans le contexte du « tout sécuritaire » fortement relayé par les médias. Le chapitre « vendre de la sécurité » est particulièrement éclairant pour comprendre les enjeux du discours sécuritaire. Les auteurs travaillent à partir des enquêtes de victimisation et plus particulièrement sur celles qui portent sur l’Ile de France. Ils montrent que si le nombre de délits a fortement augmenté (28 pour 1000 habitants en 2009, en recul par rapport à 1993 mais en forte augmentation par rapport aux années 1950), c’est surtout le résultat de la politique des sociétés d’assurance qui exigent un dépôt de plainte afin de dédommager les assurés. Quoi qu’il en soit, la société dans laquelle on vit est de plus en plus sensible aux phénomènes de sécurité. La privatisation de ce domaine est confirmée : pour quatre gendarmes ou policiers en 2008, on compte désormais trois vigiles ! Même la gauche a cédé aux sirènes sécuritaires. Les maires de gauche ont entamé l’équipement en vidéosurveillance de leur cité.

Le retour sur expérience des habitants à propos de leur choix résidentiel les amène à reconnaître l’ambigüité de leur choix. Pour expliquer leurs choix résidentiels, ils insistent avant tout sur le fait d’habiter un environnement privilégié tant au niveau paysager que social. Le critère sécuritaire ne semble avoir été que secondaire dans leur choix. Ils sont conscients des limites des éléments sécuritaires de leur environnement, d’autant plus que des dégradations à l’intérieur de l’espace fermé peuvent être le fait des habitants eux-mêmes ! Ils légitiment leur choix résidentiel par le fait de se retrouver avec des gens qui sont censés avoir les mêmes valeurs qu’eux. Dans les faits, l’anonymat l’emporte le plus souvent et la convivialité, mise en avant comme argument de vente par le promoteur, n’est pas toujours au rendez-vous.

Les médias sont avides de communiquer sur cette nouvelle manière d’habiter. Ils mettent en avant les dangers de la privatisation de l’espace urbain au détriment de l’idée de territoire et de société républicains. La focalisation sur ces espaces participe paradoxalement à leurs succès.  La fermeture est le gage d’un habitat de qualité. Le bilan réalisé par les quatre auteurs tend à confirmer cet engouement pour la sécurisation de l’habitat. Cela va à l’encontre du bilan réalisé par Eric Charmes dans un ouvrage paru au même mois de janvier. Il nie l’essor des gated communities pour  mettre en avant l’idée de clubbisation, c’est à dire l’accès réservé à certaines catégories de populations dans certains espaces périurbains par la mise en œuvre du malthusianisme foncier. Finalement, les auteurs de cet ouvrage comme Eric Charmes s’accordent pour reconnaître que les quartiers sécurisés ne sont que les reflets de mécanismes fonciers en œuvre depuis longtemps. « Nul besoin de barrière, ni de portail, ni de grille pour créer des isolats résidentiels : les mécanismes du marché, les politiques foncières, y compris municipales, et les stratégies individuelles ont dressé implacablement et en toute légalité une géographie du logement bien plus imperméable. »

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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Le Monde, 26/12/10

Ce type d’habitat clos, jusque-là exceptionnel, se développe, porté notamment par des préoccupations sécuritaires

Les annonces fleurissent sur les sites Internet immobiliers et dans les brochures des promoteurs :  » Résidence entièrement close « ,  » sécurisée « , cadre  » protégé « , portail de fermeture pour interdire les voitures,  » Digicode pour l’accès piéton « … Jusque-là exceptionnelles, les résidences collectives fermées derrière des grilles se développent en France, portées par la recherche de l’entre-soi et les préoccupations sécuritaires, construites par des promoteurs qui veulent faire du calme et de la tranquillité des arguments de vente.

Quelque 13 % des nouvelles résidences commercialisées présenteraient ces caractéristiques, jusqu’à 20 % dans le sud de la France, selon le recensement effectué par un collectif de chercheurs spécialistes des questions d’urbanisme. Leurs travaux, réalisés à partir du recensement des programmes de quelque 320 promoteurs et de l’analyse de milliers d’annonces immobilières, montre une  » banalisation  » des quartiers fermés avec la volonté de filtrer ou de réguler l’entrée dans les espaces résidentiels.

Comme les Digicodes à l’entrée des immeubles, dont le nombre a explosé dans les années 1980 et 1990, les résidences closes, souvent des copropriétés, modifient le paysage urbain et l’utilisation des espaces publics et privés.  » La forme la plus courante, c’est un immeuble entouré de grilles, avec une haie qui la dissimule, un petit parc, parfois une piscine, et un grand portail à l’entrée et un portillon pour les piétons « , décrit Gérald Billard, professeur d’urbanisme à l’université du Mans, un des auteurs de l’étude (publiée en janvier par Les Carnets de l’info, sous le titre  » Quartiers sécurisés : un nouveau défi pour la ville ? « ).

Le phénomène n’a pas grand-chose à voir avec les gated communities, ces résidences importées des Etats-Unis, fermées, sécurisées et dotées de multiples services, destinées aux plus riches, pour qu’ils protègent leurs pavillons derrière barrières, grilles et Digicodes. En France, le mouvement se révèle assez différent, beaucoup moins spectaculaire mais plus diffus, concentré dans l’habitat collectif plutôt que dans les pavillons.  » Nous nous sommes focalisés dans les années 1990 et 2000 sur les cas les plus spectaculaires, ce qu’on a appelé des ghettos dorés, sans voir la banalisation de la fermeture, sans voir aussi que ce phénomène touchait tous les milieux sociaux, et pas uniquement les plus fortunés « , explique François Madoré, professeur d’université à l’Institut de géographie et d’aménagement de Nantes.

De fait, le modèle des gated communities est resté ultra-minoritaire en France : à peine une soixantaine d’ensembles pavillonnaires fermés recensés en région parisienne, soit 1 500 logements, une goutte d’eau dans la production immobilière, d’après le recensement effectué par l’institut d’aménagement et d’urbanisme (IAU) d’Ile-de-France.  » On reste sur un phénomène mineur d’un point de vue quantitatif « , relève Céline Loudier-Malgouyres, chargée de mission à l’IAU.  » Les gens très riches n’ont pas besoin de fermeture. Grâce à leur pouvoir d’achat, ils peuvent choisir leur entre-soi de façon plus insidieuse. Ce sont plutôt les classes favorisées ou moyennes qui ont besoin de résidences fermées « , ajoute Gérald Billard.

La  » banalisation  » des résidences collectives fermées touche tous les types de publics.  » Les promoteurs immobiliers ont très largement intégré dans leurs discours et leurs réalisations des impératifs de sécurisation et de contrôle des accès « , signale François Madoré, en notant que la référence sécuritaire, comme celle au développement durable, est devenue un passage obligé.

D’anciennes copropriétés font aussi le choix de fermer leurs espaces pour limiter les problèmes de sécurité et de stationnement intempestif – une autre préoccupation majeure. Même chose pour le logement social qui  » résidentialise  » à tour de bras ses immeubles HLM afin de séparer espaces privés et publics et ainsi tenter d’attirer ou de retenir les rares classes moyennes.

Mais la recherche de tranquillité emprunte aussi des voies plus discrètes. Le survol des espaces périurbains met en évidence le succès de ce que les urbanistes appellent joliment des lotissements  » en raquette «  – des mini-quartiers avec une route d’accès unique, en impasse, qui limite la circulation de personnes étrangères au territoire.  » Aux yeux des habitants, l’enclavement d’un lotissement permet d’éviter les effets négatifs des rues traversantes. Cela construit de la sécurité, de la cohésion sociale entre propriétaires « , relève Renaud Le Goix, maître de conférences à l’université Paris-I. Avec l’immense avantage de construire de l’entre-soi discret.

Luc Bronner

Lire sur Le monde.fr le cas de la municipalité d’Etiolles

Lire aussi sur Géoconfluences l’étude de François Madoré

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