source :  http://culture.france2.fr/art-et-expositions/expos/la-france-de-depardon-224-la-bnf-65119375.html

Supplément Livres du Monde, daté du 22 avril 2011

Comment notre perception de l’espace se modifie-t-elle sous l’effet de la mondialisation et de l’accélération du temps ?

Des écrivains se confrontent à cette question par le biais de la littérature : Jean-Christophe Bailly, Antonin Potoski, Sylvie Germain, Olivier Rolin et Mathias Enard.

Entretien avec le photographe Raymond Depardon

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A quoi servent les sciences sociales (II). Tracés. Revue de Sciences Humaines. 2010, Hors série.

Au printemps 2009, les chercheurs et les enseignants du supérieur se mobilisent contre la réforme impulsée par le gouvernement qui vise à refondre complètement le paysage de la recherche. Au-delà d’un réflexe corporatiste, cette mobilisation met à jour un aspect sinistre de l’état de la recherche en France, et plus particulièrement des sciences humaines : ce qui préoccupent les chercheurs de sciences sociales n’intéresse pas grand monde. Leur action est peu relayée par les médias et est mal comprise par la société. De ce contexte est née la volonté d’entamer une réflexion sur l’utilité des sciences sociales dans notre société. Mais cette réflexion se devait d’aller au-delà de la simple réflexion : « à quoi ça sert ? » pour proposer des clés de lecture répondant à la question : « comment on s’en sert ? ». Pour cela des journées d’étude ont été organisées afin de problématiser le dialogue entre chercheurs et non chercheurs. La question de la recherche appliquée est centrale dans une société qui demande des retours sur investissements rapides. Ainsi en est-il de la question de l’articulation entre savoir scientifique et connaissance ordinaire et des passerelles possibles entre recherche et milieu professionnel.

Le présent volume rend compte de ces débats. Deux dossiers occupent le volume : sciences sociales et monde de l’entreprise dirigé par Charles de Froment et A quoi sert la géographie ? coordonné par Yann Calbérac et Aurélie Delage. C’est ce second dossier qui a retenu notre attention, suite à sa présentation rapide lors d’une carte blanche animée par Yann Calbérac au cinquième Salon du Livre de Sciences Humaines (4 au 6 février 2011).

Cette journée d’étude consacrée à la géographie (4 février 2010) a réuni pas moins d’une douzaine d’auteurs : des enseignants chercheurs, des experts et des professionnels formés à la géographie. La question n’est plus en 2010 vraiment de savoir à quoi sert la géographie ? comme Yves Lacoste en 1976 mais de réfléchir à la demande sociale à laquelle elle doit répondre. Car il n’est plus question de prouver la légitimité de la géographie mais de montrer en quoi le renouvellement des paradigmes, ces dernières années, a contribué au renforcement de la discipline. Malgré tout, un constat demeure. La géographie est partout mais les géographes sont peu présents dans les médias. Ils sont souvent convoqués comme auxiliaires pour fournir les clés de lecture de notre espace. Patrick Poncet estime que le savoir-faire va bien au-delà que la réalisation de supports cartographiques. Il met en avant la communication spatiale, produit de la combinaison de l’intelligence spatiale et des technologies.  Les géographes ont leur place dans la société, au service des entreprises comme de celui de la cité. Il faut cesser, comme l’indique Martin Vanier, de scinder les géographes en deux groupes : ceux qui cherchent et ceux qui l’utilisent. C’est une vision erronée. On peut être à la fois universitaire et expert et c’est même recommandé si on veut que les géographes aient une mission dans notre société. C’est à Michel Lussault que revient la conclusion de cette journée. Il résume à la perfection les enjeux de la journée d’étude :  « La géographie ne sert à rien, mais il importe de se demander [qui et ce qu’elle] sert. »

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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En kiosque depuis le début de la semaine, le numéro 3 du Hors-série Télérama – Horizons consacré à l’exposition qui ouvre ce jour à la BNF (Bibliothèque nationale de France).

Un numéro succulent à déguster. Les photos de paysage de Depardon sont accompagnés d’interview et de récit sur leur auteur et leur fabrication. Des textes de Michel Lussault et d’Armand Frémont complètent le tout. Une réflexion intéressante sur ce qu’est un paysage en géographie et sur le côté culturel de celui-ci qui trouve toute sa place dans un travail de carte postale géographique.

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hall

Résumé

Expérience spatiale: un hall d’immeuble sans immeuble

En France il existe une tendance au rejet de l’habitat social collectif, où se trouvent des fauteurs de trouble. Ils restent dans les halls d’immeuble et gênent les habitants, d’où l’idée de créer un faux hall d’immeuble à Graville-la-Vallée. Notons que son étrangeté est due au contexte spatial (dans un parc de loisirs ç’aurait été différent par exemple). Les premières réactions sont perplexes plus qu’hostiles, puis on fustigea l’action, jugée comme désinvolte. Pour finir, le faux hall subit des dégradations, et même un début d’incendie volontaire, ce qui entraîna l’interruption de l’expérience.

Un fait spatial total

Quelle morale à cet épisode? On peut lire cet événement de différentes façons : les conditions de vie des « classes » inférieures, le fonctionnement aberrant des technostructures, la crise du lien social ou encore les ravages du politiquement correct. Ici l’auteur se penche sur la spatialité des individus, c’est-à-dire la façon dont ils maîtrisent l’épreuve spatiale.

En observant l’épisode du hall, on peut remarquer deux choses :

–        C’est une pièce jouée sur une scène sociale, politique et médiatique, à l’encontre de l’intention des instigateurs du projet. Le hall n’est plus un lieu mais un acteur, au même titre que les jeunes, le directeur ou le journaliste.

–        On peut penser cet épisode « en termes de rapports spatiaux entre des réalités sociales ». Ce n’est pas une approche sociologique qui n’étudierait que les rapports sociaux. Ici, on s’intéresse au jeu des acteurs avec l’espace.

=> Cet épisode forme un « fait spatial total »: « un assemblage, dans une situation donnée, de réalités variées dont l’arrangement construit dans l’événement, institue un état spécifique du réel social qui donne à comprendre l’importance de […] la spatialité. »

Quand l’espace fait problème…

Tout part d’un fait spatial qui pose problème: le stationnement de jeunes dans des halls.  L’observateur de ces habitats est frappé par la mise en scène spatiale de la vie: chacun y tient un rôle, lié à l’espace qu’il peut occuper ou emprunter. Par exemple, « aller en ville » s’accompagne de rites vestimentaires, langagiers etc. Cette « culture » des jeunes se heurte aux rites des résidents « normaux » au sens où ils représentent la norme sociale. Or ces résidents sont soutenus politiquement, et peuvent ainsi éditer une « police spatiale » sensée faire cesser le sentiment d’insécurité. Ainsi, le ministre de l’Intérieur fit du stationnement dans les halls un acte répréhensible (loi du 18 mars 2003).

Un diagnostic partiel et une mauvaise stratégie

L’exemple de Graville nous montre un écart apparemment impossible à résorber entre le mode de gouvernement des résidents « normaux » et des jeunes, en l’occurrence incarné par le stationnement dans les halls d’immeubles. C’est pour cette raison que l’État a légiféré sur le contrôle de l’espace, après l’échec d’une action architecturale (digicode…). Quant au faux hall, son échec résulte de deux erreurs:

–        il a bien cerné les rites et les codes des jeunes, mais il « réduit la réalité spatiale à la matérialité d’une configuration », c’est-à-dire qu’il crée en quelque sorte un contenant, alors que l’espace est aussi et surtout un contenu de l’expérience sociale, un ensemble de ressources et de contraintes. En ce sens le terme d’environnement n’est pas adapté puisqu’il laisse suggérer que l’espace nous est extérieur, que nous devons nous y adapter.

–        L’espace est « plus grand que la matière », justement: il exprime les relations des individus à différentes notions (distance, limite…). Les créateurs du faux hall ont sous-estimé son impact politique, le problème étant: que faire de « l’espace qui est entre les hommes » (Hannah Arendt)? Celle-ci écrivait que la politique prend naissance dans cet espace : « elle se constitue comme relation » et vise à traiter ce problème de l’espace entre les hommes. Les systèmes totalitaires détruisent cet espace, veulent résorber toute distance sociale et culturelle. Cette définition de la politique donne une fonction éminente à l’espace.

Le bon usage des lieux

On peut donc comprendre pourquoi ce qui peut sembler anodin (l’utilisation des halls) peut entraîner de si vives réactions : au-delà de la nuisance sonore et du sentiment d’insécurité, l’auteur veut insister sur la question spatiale.

–        On assiste à une privatisation des espaces publics des immeubles, qui deviennent des enclaves et où il faut maintenir une distance entre soi et les autres (cf référence de la maison individuelle pour la majorité des Français, cf gated communities aux Etats-Unis)

–        Dans notre monde, la mobilité est à la fois une règle et une valeur, le stationnement pose donc problème sauf s’il est utile.

Cette survalorisation de la mobilité est à l’origine des contestations. C’est ainsi qu’on considère les grèves des transports comme des « prises en otage » des usagers. Les jeunes, eux, stationnent.

L’instigateur du projet fut donc victime de la chose suivante: l’espace (réel ou représenté) contribue à établir « le régime de visibilité des réalités sociales », ici le conflit entre deux cultures spatiales, entre « deux manières d’adopter l’espace ».

Vivre-ensemble vs vivre-séparé

Il n’y a pas de « culture spatiale partagée », on parlera donc de vivre-séparé dans le cas de Graville, et qui existe en parallèle avec de nombreux contacts résidentiels. L’exemple de Graville est révélateur si on l’envisage comme un fait spatial total et non comme un simple fait local: il pose la question du « vivre-ensemble », de la lutte des places dans le cadre d’une volonté de définir les espaces, qui diffère selon les codes spatiaux des groupes. C’est pour cela que des lois ont été promulguées, plaçant le problème au cœur du politique.

L’ouvrage de Lussault va traiter de la régulation politique par la gestion de l’espace entre les hommes d’une part, d’une éthique de l’espace habité d’autre part, et ce en trois chapitres: dimension spatiale de la société, lutte pour les places, procédures de franchissement.

Réflexion personnelle

Michel Lussault propose ici une analyse très intéressante de l’espace comme acteur et non comme lieu dans la vie quotidienne des habitants, ayant tout particulièrement de l’importance dans le cadre d’habitats concentrés, par exemple dans les barres de Graville-la-Vallée. En outre, la différenciation de groupes auxquels correspondent des codes spatiaux donnés permet de montrer pourquoi la question de la gestion de l’espace, dans les cités mais aussi en général, est si difficile à régler. Si l’espace est éminemment politique, on comprend à quel point toute législation relative à l’espace ou à un droit à l’espace peut choquer, dans un monde où la mobilité est une règle. D’autre part, la législation sur les espaces favorise nécessairement un des groupes spatiaux et sociaux concernés et fixe donc une norme d’utilisation de l’espace, sans pour autant régler le problème réellement. Elle peut même accroître les tensions: en normalisant le système de codes spatiaux d’un groupe, elle met à l’écart un autre groupe sans montrer de légitimité véritable, d’autant plus que les espaces collectifs sont, par définition, ouverts. On comprend donc pourquoi Michel Lussault consacre plusieurs chapitres à cette question épineuse de la régulation politique de l’utilisation de l’espace et d’une éthique de l’espace.

Eléonore Du Boisbaudry, HK AL

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