Pour une critique de la ville. La sociologie urbaine : 1950 – 1980. Eric Le Breton. PUR, 2012. 298 pages. 16€

Vous vous mélangez les pinceaux entre les différents courants de la sociologie urbaine française ? Eric Le Breton, maître de conférences en sociologie à Rennes 2, a pensé à vous en vous proposant une synthèse raisonnée des différents courants qui ont marqué cette époque.

L’auteur a eu le souci d’ordonner les auteurs et les producteurs de la sociologie critique en cinq courants de recherche aux effectifs et unités parfois discutables. C’est ainsi qu’il consacre une place à part à Henri Lefevre dans la généalogie des courants qu’il distingue : « Henri Lefebvre incarne à lui seul un premier courant. » Inspiré par la pensée marxiste, il lui apporte une touche personnelle dans les sept ouvrages de sociologie urbaine qu’il publie en moins de 10 ans. Au contraire des marxistes, menés par Manuel Castells, qui estiment que la ville n’est que le résultat des intérêts du capitalisme et de l’Etat qui lui est allié, Henri Lefebvre pense que le capitalisme industriel présente un danger pour la ville. Il veut croire à la mise en place d’une société urbaine émergente. Les marxistes constituent le groupe numérique le plus important de la sociologie critique des Trente Glorieuses. La société de consommation, l’urbanisation de la France leur offre du grain à moudre. Eric Le Breton fait une place à part aux « Cerfistes », c’est-à-dire « ceux qui ont abordé la ville dans la perspective conceptuelle développée au sein du Centre d’Etudes, de Recherches et de Formations Institutionnelles, le CERFI ». Menés par Michel Foucault, ils analysent la ville comme le résultat d’une « dynamique d’hyper-rationalisation de la société et de production de citoyens obéissants. » Ces trois courants ont comme point commun d’aborder « les réalités urbaines comme le produit historique de rapports de force entre acteurs sociaux. » Les deux autres courants distingués voient la ville sous un autre œil « celle de la production habitante de l’urbain. » L’analyse des rapports de force sont secondaires dans les deux dernières approches. Le courant mené par Paul-Henry Chombart de Lauwe cherche à comprendre comment les habitants créent et s’approprient leur environnement de vie. L’espace est un laboratoire de la société. Le dernier courant distingué par Eric Le Breton est désigné sous le terme de la sémiologie même si l’unité de ces travaux n’a jamais été affichée par ces chercheurs qui n’ont pas nécessairement travaillé ensemble. Malgré tout, ils voient la ville « comme univers signifiant et signifié par les habitants. » La ville est vue comme une langue.

La sociologie urbaine des Trente Glorieuses est donc multiple. Malgré tout, la posture critique adoptée est le point commun qui réunit les cinq courants. « Sociologie critique dans le sens où les questions urbains sont abordées à partir de la posture intellectuelle des pensées critiques qui se déploient au cours des Trente Glorieuses, à la confluence des Sciences Humaines et sociales et des débats politiques. » Tous ces courants partent du postulat que la société est structurée par des mécanismes de pouvoir et de domination. Pour eux, l’acteur individuel n’est pas autonome dans la société des Trente Glorieuses. Les travaux des chercheurs doivent orienter le changement social. Si La question urbaine de Manuel Castells, La poétique de l’espace de Pierre Sansot ou Le droit à la ville de Henri Lefebvre font aujourd’hui partie du panthéon des sciences humaines, la plupart des travaux de la sociologie critique sont aux oubliettes. Dans les années 1980, la sociologie s’oriente vers des travaux plus opérationnels, en lien avec l’aménagement. La sociologie urbaine s’attache désormais à des objets tels que les mobilités, l’environnement, les banlieues, le périurbain. La recherche est le reflet de son époque. Elle répond à un besoin. « Si la sociologie urbaine critique est radicale, son époque l’est autant, ces Trente Glorieuses sont « Trente furieuses » en matière de transformation des villes. »

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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http://www.blog.terracites.fr/habitat-collectif-cohabitat-biens-mutualises-concept-exportable-france/

Nouvel Obs, 28/01/2012

Selon un rapport américain, les villes doivent « s’étaler dans l’espace ». « L’endiguement n’est pas adapté pour les pays en voie d’urbanisation rapide » où les villes se préparent à une forte croissance démographique.

La Banque mondiale a appelé jeudi 27 janvier les villes à ne pas se limiter dans l’espace, en soutenant un rapport qui prône des « limites généreuses » afin de se préparer à leur croissance démographique, plutôt que la densité et l’instauration de « ceintures vertes ».

Les villes doivent « s’étaler »

L’organisation d’aide au développement a indiqué dans un communiqué qu’elle partageait les conclusions d’un rapport du Lincoln Institute of Land Policy, un institut de recherche américain sur l’aménagement du territoire. « Le modèle urbanistique dominant qui guide aujourd’hui l’expansion des villes et des aires métropolitaines est basé sur l’endiguement de l’étalement, mais cet endiguement n’est pas adapté pour les pays en voie d’urbanisation rapide où se situe la plupart de la croissance démographique », explique cet institut.

La Banque mondiale préconise de « faire de la place dans une planète de villes ». « Ce qui est nécessaire, c’est non pas une stratégie de confinement et de restriction, mais de limites généreuses aux métropoles, de protection sélective des espaces ouverts, et une bonne planification des transports et des routes », a commenté la responsable de l’Unité pour le développement urbain, Abha Joshi-Ghani.

La population mondiale devrait doubler

Le rapport explique que les « ceintures vertes » censées marquer une limite à l’urbanisation finissent trop souvent par être piétinées, et risqueraient d’engorger les villes des pays en développement, pour la plupart déjà saturées. « Les densités de population dans les pays en développement sont le double de celles de l’Europe et du Japon, elles-mêmes le double de celles des Etats-Unis, du Canada et de l’Australie », a rappelé la Banque.

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Etre logé, se loger, habiter. Regards de jeunes chercheurs. Martine Berger et Lionel Rougé (dir.) L’Harmattan, 2011. 320 pages, 33€

Issues de deux journées organisées en 2005 et en 2007 par le laboratoire LADYSS, les contributions ici rassemblées ont toutes pour point commun de présenter le stade de réflexion de jeunes chercheurs doctorants ou post doctorants sur la thématique de l’Habiter. Inscrite aux programmes scolaires (programme de géographie de sixième) depuis 3 ans, ce concept témoigne d’une évolution épistémologique touchant à la fois la géographie, l’histoire, la sociologie et l’ethnologie. Une conception large de l’habitat et de l’habiter est retenue. La distinction villes – campagnes, dans le cadre de cette thématique n’a plus lieu d’être « lorsqu’il s’agit d’analyser les stratégies résidentielles et les pratiques spatiales des ménages. »

L’ensemble des contributions est organisée en deux parties aux titres assez énigmatiques et peu encourageants. La première partie, intitulée : Quand les pratiques et les politiques s’ajustent, vise à mettre sur l’accent sur les politiques publiques en œuvre et sur les acteurs. Dans les faits, c’est passionnant à lire. Cela commence par le métier d’agent immobilier pour ensuite glisser vers celui des bailleurs sociaux afin d’aborder la question de la rénovation urbaine. Puis, la seconde moitié de cette partie est consacrée à l’autre pendant de la question plus connue : celle de la gentrification. Ces articles sont riches d’enseignement car ils dévoilent des aspects méconnus de la question du logement.

Les stratégies territoriales des agents immobiliers sont analysées selon qu’ils travaillent en réseau franchisé (type Century 21) ou en indépendants. La pratique du mandat exclusif ou libre est décryptée selon le type de réseau auquel appartient l’agence. Instructif pour ceux qui ont un bien à vendre ! Le texte de Pascale Dietrich-Ragon, contenant des tableaux au contenu énigmatique (cf. tableaux de régression), pose une question fondamentale : celle de l’attribution du logement social. Elle décrypte les mécanismes traditionnels d’attribution (mérite, logique des statuts, respect de la loi) qui sont bafoués lors des relogements intervenant suite à des problèmes d’insalubrité. Pour faire face à l’urgence de la situation, l’ordre des demandes est modifié et favorise ceux qui étaient en situation de squat, surtout quand ils ont des enfants. L’auteur ne prend pas position et donne la parole aux habitants demandeurs de logements sociaux qui vivent cela comme une injustice. Un autre article (celui de Sophie Bretesché) décortique la réforme opérée au sein des organismes HLM dans le but d’une rationalisation du travail : mise en place des centrales d’appel. Si certains salariés appliquent les consignes de la direction à la lettre (envoi cadencé de lettres de rappel), d’autres le font aussi mais cherchent à ménager des temps pour recevoir en direct les locataires qui ont des problèmes d’impayés. Ils créent du lien, dans un système qui ne le valorise pas (notamment parce que ces actions ne sont pas évaluables et chiffrables). La politique de la ville, y compris Loi Borloo, est analysée dans le cadre mal connu des copropriétés en difficultés de Clichy/Bois et Montfermeil. Le processus de paupérisation est lié à un fort taux d’endettement qui empêchent les propriétaires de payer les charges et les investissements nécessaires dans la copropriété. Les mesures mises en œuvre ont été multiples mais leurs résultats sont bien peu probants. Au final, ces courts chapitres traitant de rénovation du logement social sont plutôt pessimistes. Le ton est finalement assez proche pour les articles qui portent sur les processus de gentrification. A partir d’un exemple moins connu que celui de Montreuil (étudié par Anaïs Collet), Marie Chabrol et Anne Clerval analysent les processus de gentrification à proximité du métro Château Rouge (à proximité de Barbès) ou de l’impasse Cour de Bretagne (X° arrondissement). Si le patrimoine immobilier a été considérablement valorisé depuis les années 2000, l’emploi du terme mixité sociale reste vain. Les nouvelles catégories socioprofessionnelles (issues des classes moyennes à tendance créatrice) ne se sont pas appropriées le quartier investi. Elles ne fréquentent pas les commerces ethniques du quartier et entretiennent un « entre soi » exclusif qui se traduit spatialement par la mise en place de portillons fermés à l’entrée de l’impasse. Politiques publiques, stratégies privées ont bien du mal à mettre en place du lien et la mixité sociale voulue par tous, y compris par les gentrificateurs eux-mêmes.

La seconde partie du volume : Concepteurs, habitants : s’approprier des lieux et des modèles traite du point de vue des habitants, eux-mêmes, même si un article, assez compliqué de Marilena Kourniati, revient sur les propositions faites par le groupe Team 10 (groupe d’architectes issus du mouvement moderniste) pour rénover les principes de la Charte d’Athènes. De nombreuses études de cas sont exposées dans cette partie. L’approche historique est retenue par Olivier Berger à partir du cas du Parc d’Ardenay (Essonne) à Palaiseau. Dans ce parc de 9 hectares, ont été construites dans les années 1950 des résidences collectives de grand standing pour l’époque dont les appartements ont été achetés par des catégories socioprofessionnelles assez homogènes : fonctionnaires, membres du CEA, enseignants, nombreux rapatriés d’Algérie… Le parc d’Ardenay est surnommé par les habitants de Palaiseau « la cité des Polytechniciens ». Olivier Berger analyse comment les habitants d’Ardenay sont vus par les habitants locaux mais aussi comment ceux-ci se voient. Ce différentiel est surtout le fait des premières décennies. « Aujourd’hui plus aucune barrière ne les sépare des Palaisiens. Le Parc n’étant plus nouveau, il n’est donc plus porteur d’une nouvelle identité. » Le point de vue des habitants est aussi celui retenu par Sabrina Bresson, sociologue, qui travaille, dans une optique historique, sur deux ensembles collectifs : l’unité d’habitation de Le Corbusier à Rezé et les Etoiles de Jean Renaudie à Ivry-sur-Seine. L’approche par les ressentis des habitants permet bien de rendre compte de ce qu’est habiter un espace. La place du jardin et des espaces collectifs dans des petits ensembles d’habitat collectif est une autre clé d’entrée dans la problématique de l’habiter. Ainsi, Magali Paris s’intéresse à la manière avec laquelle les habitants s’approprient leur balcon, leur bout de cours par la pratique du jardinage. «  (…), habiter son jardin c’est s’adapter à une situation et l’adapter à soi à travers différentes modalités d’interactions plus ou moins hospitalières ou plus ou moins défensives. » Le jardin est un lieu « synthétique » : « Michel Foucault (1967) le qualifiait d’hétérotopie : capacité d’un lieu à rassembler en son sein plusieurs espaces en eux-mêmes incompatibles. Selon lui, le jardin est la forme la plus ancienne des hétérotopies, la plus petite parcelle du monde qui rassemble en son sein la totalité du monde. » Valérie Lebois, elle, s’intéresse aux espaces collectifs : cour – jardin d’habitat social à Paris et sur le rôle tenu par ces espaces dans la vie collective de la résidence. Ces espaces sont une alternative à la ville dense. Pour cela, il est nécessaire de réunir plusieurs conditions : le calme, l’impression d’espace, la lumière, la présence de végétation. Si l’auteure met bien en avant que, trop souvent, ces espaces sont considérés par les maîtres d’ouvrage comme des espaces inutiles car non rentables financièrement, elle n’aborde pas l’appropriation de ces espaces par des individus extérieurs aux résidences : jeunes qui viennent squatter bruyamment la nuit ces espaces au mépris du repos des résidents. Au-delà d’autres articles qui traitent de la question d’habiter dans des champs géographiques divers (Maroc, Hongrie, Burkina Faso), l’article de Nathalie Ortar approche, par le biais des résidents secondaires, la question de l’habiter selon le concept de l’ancrage qu’elle a précédemment développé dans la lignée des travaux de J. Remy (1996). Posséder une maison de vacances est central pour pouvoir avoir un ancrage, surtout dans le cas de mobilités professionnelles non choisies. « La maison est utilisée comme un épicentre de la vie familiale.  Elle représente une attache, une référence dans la vie familiale qui permet d’aller de l’avant vers de nouveaux projets et surtout de nouvelles destinations professionnelles. » C’est tout le paradoxe de la question des mobilités appliquée à notre société. Etre mobile nécessite d’être « de quelque part » : l’habitat permanent ou secondaire participe à la construction de l’identité.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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Géopolitique d’une périphérisation du bassin caribéen. Romain Cruse. Presses de l’Université du Québec, 2011. 153 pages. 25 $

C’est un drôle d’ouvrage que livre ici Romain Cruse. Si le lecteur n’est pas forcément d’accord avec l’auteur, cela ne le laisse pas indifférent ! Enseignant à l’université des Antilles et de la Guyane basée en Martinique, Romain Cruse analyse ici le bassin caribéen sous l’angle du concept de « périphérisation ». Celui-ci s’inscrit dans la ligne du Centre / Périphérie d’Alain Reynaud (1981) mais aussi des travaux de Samir Amin ou d’autres géographes marxistes. Cet espace régional connaît ce processus en raison des circonstances géographiques (proximité des Etats-Unis) et historiques particulières (mise en application de la doctrine Monroe à partir de 1823, reconnaissant aux Etats-Unis leur droit et ambition sur les périphéries américaines). Harvey dénonce les effets de cette politique (croissance des inégalités sociales et appauvrissement des populations périphériques depuis les années 1970). Romain Cruse compare cette politique avec celle de la Francafrique.

La définition des Caraïbes retenue est large : Petites et Grandes Antilles, Guyanes, Venezuela, Colombie, Belize et Panama. Miami est considérée comme « la capitale du bassin Caraïbe ». Le bassin Caraïbe collectionne les superlatifs : taux d’homicides le plus élevés au monde, taux d’incarcération des plus élevé au monde. Pour R. Cruse (contrairement à ce que pensent Roger Brunet ou Olivier Dollfus), cela n’a rien à voir avec l’insularité mais est à rapprocher de « l’inégalité, le degré de libéralisation de l’économie (…) et à l’exploitation de la lutte contre le trafic de drogues illicites. »

Le propos est très engagé et antiaméricain. « L’analyse géopolitique présentée dans cet ouvrage montre que les Grandes Antilles furent en réalité recolonisées au cours du XXème siècle par les Etats-Unis ». R. Cruse ne se cache de son implication idéologique. « La neutralité est un mythe. ». Il revendique l’héritage d’Howard Zinn et une démarche scientifique pour déconstruire la théorie de la « domination bienveillante » des centres. « Ceci n’a rien à voir avec de l’antiaméricanisme », une approche partisane ou « non objective » comme on peut trop souvent l’entendre. Les analyses « conservatrices » de l’espace ne peuvent plus prétendre au monopole de l’objectivité. » Nous voilà prévenus !

Qu’en est-il au final ?

Le cœur de l’ouvrage est de la même veine. Le propos est corrosif. La périphérisation est analysée à l’aune d’une « logique parasitaire ». Les processus de mise en dépendance sont passés à la moulinette de logiques géographiques, historiques et économiques. La mondialisation et le modèle libéral sont au cœur de la critique. Même Toussaint Louverture n’est pas épargné, accusé d’avoir dévoyé la révolution haïtienne ! Cuba tire son épingle du jeu dans la démonstration grâce à la révolution castriste. Pour être tout à fait honnête, il faut reconnaître à R. Cruse que l’exploitation de cet exemple ne se fait pas de manière aveugle. S’il insiste sur le classement IDH du pays, il reconnaît que « Cuba n’est pas un modèle démocratique » mais s’empresse d’ajouter « il faut cependant tempérer cette affirmation. Peut-on instaurer un régime démocratique à Cuba pendant que l’extrême droite américano-cubaine, avec l’appui du gouvernement, tente de renverser le régime par la force depuis près d’un demi-siècle ? »  C’est un livre engagé comme peut en donner un avant goût la couverture. Deux photos sont mises en parallèle. Celle d’en haut montre un pauvre type courbé sous l’effort à pousser un énorme chariot bricolé et rempli de fruits ou de légumes dans une rue d’un bidonville. En dessous, un policier baraqué, de dos, portant le gilet jaune du New York City Police Departement somme un automobiliste d’avancer. D’un côté, la soumission et l’exploitation des pays du Sud. De l’autre : l’autoritarisme du géant américain. Voilà de quoi bien résumer le contenu de cet ouvrage !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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Kinshasa. Planification et aménagement. Francis Lelo Nzuzi. L’Harmattan, 2011. 381 pages. 34€

Il est amusant de voir que Francis Lelo Nzuzi a choisi comme sous-titre de son ouvrage : planification et aménagement pour qualifier la ville de Kinshasa. Faut-il y voir une marque du légendaire humour congolais ? Mégalopole de 10 millions d’habitants, à l’aune de 2015 (d’après le FNUAP – Fonds des nations unies pour la population), la capitale du RDC (République Démocratique du Congo) connaît une croissance urbaine sans précédent. Cette dernière se fait sans organisation d’ensemble. Les schémas directeurs ne sont pas appliqués et s’avèrent totalement inappropriés pour gérer le phénomène en cours. Ville coloniale née au XIXème siècle, « Kin-la-belle » est devenue « Kin-la-poubelle ». Kinshasa est « dans une immense putréfaction, défigurée, laide, repoussante, indigne d’être le phare d’un pays-continent ». Ainsi, commence l’ouvrage rédigé par Francis Lelo Nzuzi, professeur à l’université de Kinshasa, qui y enseigne l’aménagement, le développement urbain et l’environnement urbain. Pourtant, ce constat est rapidement contrebalancé. La ville est qualifiée de « fantastique ». Cette population met en œuvre la débrouille (le supposé article 15 de la Constitution) à la fois comme un état d’esprit et comme une stratégie de survie.

Aménager : une idée restée sur le papier

La ville d’aujourd’hui occupe, suite à l’étalement urbain sur des terrains no aedificandi, un site d’amphithéâtre naturel composé de collines entourant une plaine. La ville coloniale belge instaure un plan en damier où quartier européen et quartiers indigènes sont séparés d’un cordon sanitaire de près de 1500 m (rayon maximal d’un moustique porteur de la malaria), composé de barrières naturelles (espaces verts où prendront place des voies de communication). Pendant cette période (jusqu’à la fin des années 1950), la mise en œuvre de ce plan a été possible grâce aux moyens financiers dégagés par la production et l’exportation de minerais et de produits agricoles. Des quartiers de logements sociaux sortent de terre et sont peuplés de familles nombreuses dont le chef de famille dispose d’un emploi stable. L’urbanisation planifiée prend fin en 1960 avec l’indépendance. Suite à un exode rural massif, la nécessité de faire face à l’apparition de quartiers d’habitat spontané oblige le nouvel Etat à repenser l’organisation de la ville par le biais de schémas directeurs. Si ceux-ci existent, ils resteront lettre morte sur le terrain. Il faut reconnaître à la loi Bakajika de 1966 (sur le régime foncier des terres) une grande responsabilité dans cet état de fait. A partir de cette date, seul l’Etat congolais est le propriétaire foncier. Les occupants de terrains ne disposent alors plus que d’un droit de jouissance de ceux-ci. Le pouvoir coutumier « contrôle » tout cela, contre monnaies sonnantes et trébuchantes, dans un contexte politique électoral mouvementé. Ces méthodes touchent essentiellement les zones périurbaines : des villages rattrapés par l’étalement urbain. Cela n’empêche pas ces quartiers illégaux d’avoir un plan en damier : le lotissement illégal se faisant dans les règles de l’art ! Ainsi, tous les interstices de l’espace urbain laissés vacants jusque là se comblent de manière illégale. Le front d’urbanisation n’a pas cessé d’avancer depuis. Les successifs schémas directeurs (1967, 1975, 1985) n’ont pas pu être mis en œuvre, faute de moyens. Dans le contexte de la crise des années 1970 (chocs pétroliers mais surtout la nationalisation des entreprises étrangères, qui a conduit au départ des investisseurs), seuls les bâtiments de prestige (« les éléphants blancs ») ont été construits.

L’agriculture au défi de l’étalement urbain

Les ceintures maraîchères pourvoyeuses du vivrier marchand sont les principales cibles de l’étalement urbain. Le front urbain avance aux dépens des terres agricoles et met en cause l’approvisionnement urbain en légumes. Les interstices naturels laissés par l’aménagement colonial sont comblés, eux aussi. Malgré tout, il est difficile de mesurer le recul spatial du maraîchage en raison, notamment, de l’importance du secteur informel (autour de 70% de la production maraîchère d’après le BIT). La part de l’autoconsommation y est essentielle aussi sans qu’il soit facile de la chiffrer. Les femmes sont les principales « petites mains » du maraîchage. Cette activité, menée à leur compte, leur permet de nourrir leur famille et même de payer les frais de scolarité des enfants. Les opérations de déguerpissement des maraîchers sont légions suite à l’attribution de lots par les chefs coutumiers dans le cadre de la pression foncière. Les maraîchers n’ont souvent a aucun titre légal leur permettent de défendre leurs droits. Face à ce recul de la superficie, « le moindre espace public est investi par les cultures maraîchères » : trottoirs, terrains de sport, cours des écoles, cimetières. Les pouvoirs publics ont lâché prise face à la forte pression foncière.

Quand périurbanisation rime avec enclavement

Suite à l’exode rural, la ville a vu sa population croître très rapidement. Elle s’est étalée en suivant le tracé des voies de communication (voies ferrées, routes), le long des cours d’eau et à proximité des zones industrielles. Les Kinois, en quête de grandes parcelles, ont quitté le centre et la seconde couronne pour aller s’installer en périphérie. Le logement à étages est peu plébiscité : les familles préfèrent le logement horizontal autour d’une cour. Résultat : la ville est fortement consommatrice d’espace même si la tendance récente est à l’élévation verticale sous forme de petits immeubles : une manière pour les propriétaires de rentabiliser par la location l’achat d’une parcelle. L’étalement urbain est synonyme pour les habitants de l’allongement des distances entre le centre et la périphérie (30 km entre Kingasani et le centre-ville, 82 km entre Ngaliema et le centre-ville) même si « ce sont surtout des quartiers hybrides où toutes les fonctions cohabitent parfois dangereusement (…) dortoirs, ludiques, industrielles et maraîchères. » Au final, ces extensions en doigts de gants souffrent d’enclavement. Les routes n’arrivent pas toujours. Ni les taxis, ni les transports collectifs ne desservent ces quartiers. Marche à pied et taxi-moto sont les seuls moyens existants pour se déplacer. Les problèmes de mobilités prennent tous leurs sens dans un espace urbain horizontal comme celui-ci avec une trame viaire caduque  et en mauvais état. Tout cela est à l’origine d’un trafic routier congestionné. Pour régler les problèmes de transports, nombreux sont les Kinois qui préfèrent s’entasser dans des taudis du centre-ville plutôt que d’être contraints à des déplacements compliqués. Cela ne signifie pas, pour autant, que les bidonvilles et les quartiers mal équipés ne soient pas aussi légions en périphérie.

Au final, cet ouvrage, aux accents catastrophistes dans ses premières pages, se révèle être de grande qualité. Il s’agit d’une étude très complète sur le tissu urbain de Kinshasa. Francis Lelo Nzuzi propose des solutions pour l’aménagement et l’organisation spatiale de cette « mégaville complexe » à la fin de l’ouvrage. Le côté historique est important car la colonisation a marqué à la fois l’histoire du pays comme le plan urbain de départ. Les rappels historiques permettent de replacer l’ensemble dans l’histoire du pays. L’absence de cartes à moyenne échelle se fait sentir toutefois lorsqu’il s’agit de se repérer dans le cadre d’un espace régional. De même, la qualité des cartes ne permet pas d’en saisir toutes les subtilités. Les dégradés de gris sont mal rendus et compliquent la lecture, surtout quand la taille de la carte est réduite pour des raisons pratiques de mise en page. Seules quatre vignettes photographiques, présente sur la couverture, illustrent le texte. Même si celui-ci rend bien compte de l’atmosphère urbaine et du paysage, le recours à quelques photographies aurait achevé de rendre cette promenade urbaine plus réaliste. Le visionnage du film « Kinshasa Symphonie » (encore projeté dans une salle en ce mois d’octobre http://www.lentrepot.fr/default.asp ) s’avère être un excellent complément à ce livre publié chez L’Harmattan. Ce documentaire qui relate la préparation d’un concert de l’orchestre philharmonique de Kinshasa est le témoin de l’ingéniosité mise en œuvre pour faire face à la pénurie de moyens matériels comme financiers. Une mise en application de la débrouille qui laisse augurer, si le contexte politique actuel (élections présidentielles en novembre 2011) se maintient, un avenir un peu plus radieux à cette ville « fantastique » sur le long terme. Comme Francis Lelo Nzuzi, nous voulons y croire.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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