L’imaginaire du voyage. Sciences Humaines, N°240S, juillet-août 2012.

A l’heure du grand chassé-croisé de l’été et des traditionnels bouchons automobiles, comme il est bon de savourer, à l’ombre dans son jardin, la lecture du numéro estival de Sciences Humaines ! Consacré à la thématique de l’imaginaire du voyage, ce recueil d’articles est d’une grande qualité. Les meilleurs spécialistes du sujet ont été convoqués et livrent leur réflexion sur ce qu’est voyager.

Jean-Didier Urbain, célèbre auteur de L’idiot du voyage, Histoires de touristes, reprend l’analyse développée dans l’ouvrage publié en 1991 mais l’approfondit pour reconnaître que le touriste n’est pas seulement un abruti mais un « voyageur complexe qui transporte avec lui ses désirs et ses rêves. » Voyager, c’est aller à la rencontre de l’altérité, quelque soit le mode de vacances que l’on choisisse. « C’est l’imaginaire du voyageur, modelé par ses désirs, qui détermine sa vision du monde (des lieux et des milieux) comme de l’expérience du voyage (parcours ou séjour) ». Il distingue une typologie du tourisme : « les quatre désirs capitaux » dans laquelle tout un chacun peut se reconnaître à différents moments de sa vie ou de l’année : l’appel du désert, la tentation sociétale, la rêverie cénobite et le rêve altruiste et humanitaire. Sylvie Brunel revient sur le concept qu’elle a élaboré dans son récit de voyage publié en 2006 aux éditions Sciences Humaines. Elle entend par là la mise en scène touristique de certains lieux conçus pour recevoir le touriste. Elle n’est plus dans la dénonciation comme en 2006 puisqu’elle montre que l’activité touristique a du bon. C’est « la meilleure chose qui soit arrivée à l’humanité (…) La disneylandisation est d’abord et avant tout une démocratisation : elle met le merveilleux à portée de tous. C’est aussi un moteur de reconnaissance et de développement qui valorise les cultures et souligne les points forts des territoires. » Elle milite pour une disneylandisation responsable. La mise en tourisme ne doit pas se faire au détriment des populations et elle dénonce le syndrome de Tarzan (la mise sous cloche de la nature au détriment des populations autochtones). Cécile Bagault comme Héloïse Lhérété analysent le phénomène du tourisme sportif, que ce soit la conquête de sommets (« Les conquérants de l’inutile ») ou l’engouement pour la marche des Français tandis que Xavier Molénat décortique le phénomène Sea, Sex and Sun à Ibiza. Le dossier se clôt sur une sélection d’ouvrages « La bibliothèque idéale du voyageur » que les lecteurs peuvent enrichir sur le site de Sciences Humaines.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

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Sylvie Brunel, géographe, économiste et écrivain est professeur à Paris IV. Elle dénonce une vision pessimiste de l’humanité qui ne serait que nuisible et destructrice en montrant que c’est bel et bien l’homme qui est à la source de la mise en valeur de la beauté de la Terre. Pour elle, il est possible d’habiter notre planète de façon durable en étant bien conscients de deux éléments : d’une part, le fait que la Terre est effectivement la seule planète accueillante pour l’homme ; d’autre part, notre devoir de mettre en œuvre un développement durable pour pouvoir donner un avenir au couple Terre-hommes. S. Brunel s’intéresse particulièrement aux chevaux et au développement, ce pourquoi elle semble particulièrement à l’aise sur le sujet de la Camargue.

Sylvie Brunel met en lumière le paradoxe de la Camargue : si elle met tout en œuvre pour attirer un maximum de touristes afin d’en vivre, elle vit cependant sur des artifices.  C’est pour cette raison que l’auteur intitule son étude : « la Camargue, ce fascinant mensonge » .

 

  • Brunel pose la question suivante : Comment ce territoire répulsif a-t-il pu devenir une des terres les plus attractives en moins de 50 ans ?

 

I-                   La Camargue, une région aux confluents

A/ Sur le plan des activités

Aménagements agricoles

 

L’existence de la Camargue tient à l’union de la Durance, du Rhône et de la Méditerranée. Cette alliance des eaux salées et douces crée un delta toujours en mouvement.

Pour « domestiquer » cet espace voué à la chasse et à la pêche, l’homme a tenté de le dominer. Les premières digues remontent au milieu du XIIIème puis à 1856, à l’initiative de gouvernement de Napoléon III.

On plante du riz afin de nettoyer le sol avant de l’affecter à sa nouvelle vocation agricole, grâce au pompage des eaux du Rhône. Sylvie Brunel remarque un cycle dans l’exploitation agricole de la Camargue : si aujourd’hui le riz domine, c’est que la vigne a évincé le blé puis que le riz a chassé la vigne.

L’auteur montre que la Camargue est bien le fruit d’aménagements humains qui tentent sans cesse d’équilibrer des intérêts contradictoires.

 

La Camargue et le sel

 

La Camargue est un espace côtier que la tradition consacre aussi au commerce du sel. On y remarque cependant des intérêts contradictoires entre agriculteurs et saliniers. L’activité salinière remonte à l’ancien régime (la gabelle assurait une rente de situation à la région). Plus tard, la révolution industrielle et la chimie ouvrent de nouvelles perspectives.

 

B/ sur le plan historique

 

Une identité inventée

L’identité de la Camargue se fait au travers de symboles qui sont les piliers de l’identité régionale : gardians, taureaux, chevaux…. Cependant, il s’agit d’un mythe.

Plusieurs personnalités ont contribuées à l’élaboration de la mythologie de la région : le marquis de Baroncelli, Frédéric Mistral… L’action du marquis vise en effet à recréer la culture du delta en réactivant des traditions en voie d’extinction.

L’auteur montre  la façon dont ce mythe de la Camargue a été reconstruit de toutes pièces dans l’optique de se forger une image soi-disant authentique : la croix des gardians a été conçue en 1924 par un peintre ami de Baroncelli afin de synthétiser les forces identitaires de la « nation camarguaise ».

Sylvie Brunel emploie le terme de rêve : la Camargue est la réponse fabriquée par certains pour répondre aux aspirations oniriques d’autres.

 

Un « poumon » volontairement préservé

Avec André Malraux, la vocation de la Camargue sera celle de « poumon respiratoire » entre les complexes industriels de Fos-sur-Mer et  les usines chimiques de l’étang de Berre. Cet espace vert devient le Parc régional de Camargue en 1970, créant de nouvelles tensions entre propriétaires fonciers et écologistes.

Un nouveau paradoxe apparait au cœur du mythe camarguais. Depuis qu’elle incarne un espace protégé, un écrin de nature brute, les infrastructures touristiques s’y multiplient.

 

C/ sur le plan des aménagements

 

Un tourisme de masse soigneusement cantonné

D’innombrables infrastructures touristiques se sont construites autour des Saintes-Maries-de-la Mer afin de répondre à un tourisme populaire, défigurant un territoire qu’elles prétendent mettre en valeur. L’auteur reprend le terme d’espace « disneylandisé » pour parler des Saintes pendant la saison estivale.

L’exemple des cabanons de Beauduc, détruits sur décision préfectorale en 2004, montre cependant qu’une population autochtone subsistait. Mais au nom de la protection de la nature, cet espace a été « bulldozerisé » au profit de complexes touristiques neufs.

 

Un monde menacé

Cependant, la Camargue reste un territoire précaire. En effet, les dynamiques climatiques et géographiques mettent en lumière le fait que la mer envahit le delta. Depuis 1993, la Camargue est devenue l’archétype du milieu naturel menacé par l’homme malgré les 14 textes qui régissent le classement du delta en espace protégé

 

II-                Une terre de l’adaptation

Composer avec les éléments

Sylvie Brunel rappelle que bâtir des territoires durables suppose de tenir compte des forces de la nature, comme l’a montré l’exemple du tsunami au Japon en mars 2011.

Selon l’auteur il faut « composer plutôt que s’opposer ».En Camargue, les aménageurs ont adopté une stratégie d’acceptation maîtrisée du littoral. Il s’agit de rendre à la mer certaines zones afin d’en sauver d’autres. Sylvie Brunel montre ainsi que si la Camargue se transforme, au moins elle vit.

 

Nécessité de faire des concessions

La Camargue apparait comme le produit de l’intervention humaine : elle est entretenue voire recrée.

Ainsi, Sylvie Brunel montre que si la région fascine et avant tout existe, peu importe qu’elle soit artificiellement crée par l’homme. Si elle est ce qu’elle est, c’est parce que les éléments naturels ont su se conjuguer de façon à former cet espace attractif. En outre, Brunel rappelle qu’un écosystème n’est jamais immobile : il évolue, quitte à disparaître.

La région de la Camargue, en raison de son équilibre instable, demande donc une politique interventionniste constante. Pour cela, des projets d’écotourisme sont à l’étude concernant l’écologie.

 

Exalter un espace tout en l’interdisant : le subterfuge camarguais

Sylvie Brunel dénonce un double subterfuge quant au message véhiculé par la Camargue. D’une part, la région est l’archétype d’une nature produite par la culture, entre rentabilité et tourisme. Or, ce dernier menace les autres activités, bien qu’il en découle directement.  D’autre part, Sylvie Brunel dénonce également le subterfuge suivant : après avoir attiré le visiteur, on lui dit qu’il est une menace pour l’espace et on lui interdit l’accès à ce qu’il reste de plus sauvage et naturel.

L’artifice est devenu plus vrai que nature.

 

III-              La Camargue, un laboratoire du développement durable

L’histoire de la Camargue montre que ce qui semble le plus naturel est souvent le produit d’une construction humaine.

Aujourd’hui, la Camargue est un véritable laboratoire de développement durable, qu’il s’agisse de préservation de la biodiversité, de l’adaptation aux changements climatiques, de la gestion d’un espace morcelé, de la recherche de nouvelles ressources d’énergie.

L’ouverture du territoire devient une nécessité. Le fascinant mensonge de la Camargue  montre que le développement durable doit avant tout mobiliser l’intelligence des civilisations, c’est-à-dire réconcilier l’histoire et la géographie.

 

Ainsi, si la Camargue est « sauvage », c’est parce que sa vocation historique de polder agricole et industriel a permis la création d’un milieu unique pour la faune et la flore.  L’industrie touristique et l’engouement actuel pour la protection de la nature ont achevé de créer une « identité camarguaise » à cet espace « naturel » qui est en réalité, selon Bernard Picon, un « hydrosystème anthropisé ».

 

ð  Ce que Brunel présente peut apparaitre comme une sorte de compromis, une conciliation entre préservation de l’environnement et nécessités humaines et techniques. Son texte, qui s’apparente presque plus au récit historique qu’à l’analyse géographique est agréable à lire et fait voyager autant qu’il instruit : et cela semble être la vocation d’un ouvrage intitulé Géographie amoureuse du monde.

ð  Son approche du développement durable, en prenant en compte les trois piliers (social, économique et écologique) montre comment appréhender les enjeux d’une région complexe comme la Camargue en tenant compte autant de sa tradition que des exigences économiques actuelles. En cela, il aide à comprendre les obstacles auxquels se heurte le développement durable aujourd’hui et la place qu’on lui accorde dans l’aménagement d’un territoire.

Crystal Carletto, HK/AL

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Patrimoine et tourisme. Histoires, lieux, acteurs, enjeux. Olivier Lazzarotti. Belin Sup, 2011. 302 pages.

En 2006, Sylvie Brunel partait faire le tour du monde en famille et rendait compte à son retour dans un essai de ses déceptions. Elle dénonçait la disneylandisation de la planète et démontrait ainsi que la mise en valeur d’un patrimoine par des acteurs touristiques amenait à des dérives. Patrimoine et tourisme semblaient alors incompatibles. Olivier Lazzarotti veut croire que patrimoine et tourisme peuvent très bien s’entendre. Il développe « l’idée que l’articulation entre tourisme et patrimoine permet, tout à la fois, de comprendre une des manières de produire le monde contemporain et d’en dégager quelques-unes des grandes logiques. » « Le patrimoine et le tourisme, issus des conditions du monde contemporain, participent en retour à sa construction. »

Patrimoine et tourisme : une co-construction

La réflexion sur les deux termes est centrale dans l’ouvrage d’Olivier Lazzarotti. Il montre, à partir de multiples documents (iconographiques, textes, graphiques…) commentés, comment la notion de patrimoine est née du glissement de celle de monument (Commission des Monuments historiques, œuvre de Guizot en 1837). L’exemple développé de la forêt de Fontainebleau est particulièrement intéressant. Il s’agit de l’invention de la première forêt urbaine grâce à l’action de Claude – François Denecourt qui, à partir de 1844, a ouvert 150 km de chemins pour rendre le massif accessible aux urbains. Il transforme ainsi une forêt paysanne (bois et pacage dans les clairières) ou domaine réservé des puissants (chasses à courre royales) en une forêt urbaine. Le succès de ce nouvel usage est garanti quand les artistes s’emparent du sujet (école de Barbizon) et s’en font les porte-paroles (cf. opposition à l’enrésinement). En 1853, la notion de « monument de nature » est donnée à la forêt de Fontainebleau avec la création de la première réserve (antérieure à la création du parc de Yellowstone en 1872). « L’invention monumentale ne réfléchit donc par seulement les bouleversements du regard du premier XIXème siècle. Au-delà, elle participe à cette révolution romantique de la sensibilité, indissociable de l’esthétique et de l’émotion monumentales ». Ce mouvement de classification est liée à un contexte : la construction étatique centralisée parallèle à la révolution industrielle qui brouille les repères.

Au-delà du fait que le tourisme est une mobilité (se caractérisant par au minimum une nuit passée à l’extérieur du domicile) et qu’il se distingue en cela du patrimoine, le tourisme est une « pratique du hors quotidien, soit une rupture avec le familier, celui de la vie courante. (…) En s’arrachant du banal, les touristes recherchent un effet recréateur. » Repos, jeu, découverte se conjuguent pour caractériser le tourisme. La rencontre de l’Autre est aussi centrale dans cette activité. « La rencontre touristique, en particulier, et les pratiques touristiques, en général, changent ceux qui les mettent en œuvre et ceux, qui, sans bouger, les reçoivent. » Si Le Corbusier, dans la charte d’Athènes (années 1930), est le premier à énoncer l’idée de « patrimoine urbain des villes », le terme n’est employé qu’à partir des années 1960 et remplace celui de monument.

Les dialogues du patrimoine et du tourisme

Olivier Lazzarotti met en évidence, contre les discours néo-malthusiens ambiants, la corrélation entre tourisme et patrimoine. « Car ce que l’on peut dire est que, sans les touristes, Venise, Versailles, et avec eux quantité de villes, châteaux, églises, mais aussi forêts, montagnes et plages, n’auraient pas été prises en considération. Sans les regards extérieurs, y compris ceux des touristes, bien des éléments du passé ne seraient pas dans leur état actuel. » Il part en guerre contre ceux qui dénoncent « les parasites du Monde » (Nancy Bouché, 1998) et mettent en avant une « capacité de charge » maximale des lieux, y compris au nom du développement durable. « On ne peut réduire le tourisme à un fait insupportable pour le patrimoine ; l’application radicale d’une limite indépassable est inapplicable. » Trop souvent, la mise en place de périmètres de protection d’un patrimoine naturel se fait aux dépens des populations locales qui vivent dans la forêt (exemple : interdiction de chasser). C’est aussi une manière pour l’Etat de contrôler des espaces marginaux et peu contrôlés, comme c’est le cas au Cameroun avec la réserve de faune du Dja. Les Aborigènes d’Australie sont un des exemples de réussite de mise en tourisme. Ils en sont les acteurs et non les sujets. Car tourisme et patrimoine sont avant tout une question économique. Ils génèrent des secteurs d’activités qui peuvent se concurrencer ou s’appuyer l’un sur l’autre. L’action du Conservatoire du Littoral se trouve au croisement du patrimoine et du tourisme. Né en 1975, il est un agent foncier qui acquiert des espaces « naturels », les restaure et les aménage avant d’en confier la mise en valeur touristique aux communes. C’est tout le paradoxe de sa mission. L’accueil du public doit être compatible avec la protection des milieux naturels.

Des lieux, des territoires et du monde

« La co-construction avérée du patrimoine et du tourisme ne réfléchit finalement que celle des lieux et des territoires. (…) Invoquer le patrimoine et le faire valider par des touristes, c’est une manière de faire les lieux. Etre touriste et choisir les lieux que l’on fréquente pour ce qu’ils ont de singulier, c’est une manière de produire des territoires. (…) Les uns ne vont pas sans les autres. » Le site kmer d’Angkor est davantage protégé depuis sa mise en tourisme (315 000 visiteurs payants en 2006) depuis le début des années 1990 que d’autres « monuments qui demeurent encore invisibles (et) sont de fait les plus menacés. » La mise en tourisme construit les territoires (développement de la région pauvre de Siem Reap : 4000 chambres en 2003 contre 680 en 1994) et permet de lutter contre le trafic de biens arrachés aux différents temples. Elle participe à « la construction territoriale d’une société, de son unité et de sa prospérité. » Angkor est un de ces « lieux-Monde », « c’est-à-dire des lieux qui, parce qu’ils sont singuliers et uniques, donc irremplaçables, comportent tous les traits qui les attachent, directement, au Monde. Le Monde est en eux autant qu’ils sont dans le Monde. »

Une réflexion dont la lecture est à recommander tant aux professeurs d’histoire des arts que d’histoire de terminale qui, à la rentrée 2012, entameront le programme en traitant du rapport des sociétés à leur passé autour de la notion de patrimoine.

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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Sylvie Brunel, Géographie amoureuse du monde

  Sylvie Brunel est agrégée de géographie et est aujourdhui professeur à la Sorbonne. Pendant près de 20 ans, elle a travaillé dans l’humanitaire. Ce n’est que depuis 2002 qu’elle en dénonce les dérives et sa perte de fiabilité. Elle avait été envoyée dans le Nordeste du Brésil par Médecin Sans Frontière en 1985, pour déterminer les raisons de son sous-développement. À l’époque, la thèse dominante voulait que ce sous-développement soit dû au non-respect des droits de l’homme. Dans son article << Le Nordeste du Brésil: de la région épave à la côté de lumière >>, la conclusion qui s’impose 25 ans plus tard est qu’il était dû aux fortes inégalités sociales du Brésil.

  Une géographie de la faim

  Une des causes de la pauvreté du Nordeste est le modèle de développement agricole qui avait été décidé par les généraux au pouvoir après le coup d’état militaire de 1964. Il s’agissait d’un modèle de développement agricole fondé sur l’agribusiness. Les paysans ne possédant que de petites exploitations familiales furent marginalisés.

  Ce paragraphe révèle aussi les concurrences qui existent entre les ONG. Toutes se battent pour trouver des financements, attirer l’attention des médias, etc… Il n’est pas rare que des recherches d’investisseurs trop désorganisées (l’auteur prend l’exemple d’un mailing effectué à partir de l’annuaire téléphonique) portent ces ONG à la ruine. L’expérience de Brunel dans l’humanitaire la fait affirmer qu’aujourd’hui les ONG sont plus organisées au niveau du recrutement de leurs donateurs.

  Le souffle du sertão

  Le Nordeste se divise en trois parties distinctes:

            _ le Mata littorale, qui a longtemps cultivé la canne à sucre. C’est la partie la plus industrialisée et urbanisée.

            _ l’Agreste, où sont produit des aliments variés.

            _ le sertão, ie: l’intérieur des terres, semi-aride et où se trouvent des élevages extensifs de bovins.

  Ces régions sont d’autant moins peuplées qu’elles s’enfoncent dans les terres. C’est dû au fait que les précipitations se font plus rares. C’est une région très inégalitaire, où 1% de la population possède 1/4 des terres. Il s’agit d’une oligarchie foncière fortement hiérarchisée. Au XVIIIe siècle, la Mata approvisionnait le monde entier en canne à sucre. Les premiers à en exploiter les terres ont fait venir des esclaves d’Afrique. Aujourd’hui encore, cette société est très proche du modèle féodal.

  Dès son voyage en 1985, Brunel avait observé que le Nordeste n’est pas la région aride que l’on nous présente, ni une zone de famine. La famine, dans la mesure où elle existe peut être facilement combattue. Les précipitations sont irrégulières, favorisant les mouvements migratoires. Ce sont après de tels mouvements migratoires nordestins que se sont constituées les premières favelas.

  Des sécheresses bien utiles

  Chaque sécheresse permet d’attirer des aides financières. À la fin du XIXe siècle, le gouvernement avait fait creuser des réservoirs (açudes). Aujourd’hui la région en possède 70 000 plus quelques barrages. Seulement l’eau emmagasinée est mal redistribuée. Les grands propriétaires fonciers préfèrent l’utiliser pour abreuver leur bétail. Ainsi ils peuvent fournir de la nourriture aux paysans qui viennent travailler sur la construction d’infrastructures. Il s’agit d’une << industrie de la sécheresse >>, ie: l’image de cette région comme région aride renforce la popularité des grands propriétaires fonciers envers les paysans. De plus ils constituent un énorme lobby au parlement brésilien.

  Industrialiser le Nordeste ou le déverser en Amazonie

  Il existe deux tendances pour favoriser la croissance du Nordeste:

            _ d’une part depuis les années 1980, le gouvernement a mené une politique de développement volontariste, avec comme but de désenclaver la région. La Sudene (Surintendance pour le développement du Nordeste), financée par la Banque du Nordeste a permis d’industrialiser les littoraux. Problème: depuis il y a un phénomène marqué d’exode rural.

            _ d’autre part, le gouvernement veut déverser les flux humains du Nordeste en Amazonie. Le but est de remédier à la pauvreté. Mais en fait il s’agit pour le gouvernement brésilien d’empêcher que l’Amazonie ne devienne un territoire international surveillé, et de continuer à exploiter ses richesses. Les paysans qui partent pour l’Amazonie (les caboclos) sont obligés de s’enfoncer dedans à cause du peu de fertilité des sols. Le gouvernement brésilien en profite pour construire des routes et ainsi quadriller le territoire.

  Une nouvelle Californie

  En retournant dans le Nordeste, le constat s’impose: en 25 ans la région a changé. Les propriétaires fonciers ont abandonné les discours misérabilistes. Il y a désormais trois sources de croissance:

            _ la canne à sucre. Le Brésil veut devenir le leader mondial des technologies renouvelables.

            _ le développement des secteurs agricole et agroalimentaire. Ils sont valorisés grâce à la demande internationale de produits agricoles à forte valeur ajoutée.

            _ le tourisme.

  Une politique sociale active

  Les paysans de l’intérieur du Nordeste ne bénéficient pas des nouveaux marchés de l’emploi. Le gouvernement combat la pauvreté en favorisant leur accès aux nouveaux marchés. Ainsi les entreprises publiques sont incitées à acheter leurs matières premières chez ces paysans, car en faisant de la sorte elles bénéficient d’exemptions fiscales.

  La côté de la lumière

  La dernière source de croissance du Nordeste est le tourisme. Une avant-garde touristique découvre la région. Ainsi Salvador de Bahia est devenue le troisième site le plus visité du pays. Les promoteurs immobiliers en profitent pour faire construire de nombreux immeubles et l’aéroport a été rénové. L’accès aux loisirs pour les touristes s’est développé aussi, et les entreprises privées comme les services publiques veillent à leur sécurité.

  L’aridité comme atout

  L’article se finit sur la conclusion suivante: aucun Etat ne peut se développer pleinement sans une juste politique de redistribution. Sylvie Brunel fait du concept de << bonne gouvernance >> une notion irréductible à l’adoption d’une économie de marché. La croissance d’un pays/d’une région est d’autant plus durable qu’elle se fait par la correction permanente des inégalités sociales.

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  L’article commence par une description du Nordeste d’il y a 25 ans, accompagné du récit de l’expérience de Sylvie Brunel dans les ONG. Ce regard critique nous informe sur leur fonctionnement ainsi que sur leurs relations avec les subventions, les médias,… ce qui laisse présager les dérives marchandes que Sylvie Brunel a, depuis, dénoncées. L’auteur tempère tout de même son propos en énoncant que l’organisation des ONG s’est améliorée depuis.

  Le côté apparemment peu rigoureux du texte (il s’agit, en plusieurs passages d’un récit à la première personne) n’est au final pas un véritable défaut puisque l’article n’a aucune prétention à apporter des éclairages inédits sur la situation actuelle du Nordeste et sur son évolution depuis 25 ans. Pour alimenter sa réflexion, Sylvie Brunel reprend les raisonnements de divers auteurs et les valides. Il s’agit donc d’une synthèse très claire.

Alexis Torello, HK BL.

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Sylvie Brunel. Géographie amoureuse du monde, 2011

            Sylvie Brunel est une géographeéconomiste et écrivain française. Elle a travaillé pendant plus de quinze années dans l’humanitaire (Médecins sans frontièresAction contre la faim). Elle est à ce jour professeur de l’Université Paris IV-Sorbonne.

            Son livre Géographie amoureuse du monde, remet en question une vision pessimiste du monde.

            Dans ce Huitième chapitre, elle écrit sur un thème qui lui est cher : L’Afrique. Après une présentation géographique de ce continent, et de sa diversité, elle nous raconte l’Afrique telle qu’elle l’a vue, montrant sa beauté et sa douceur, mêlées à la brutalité et à la violence. Maintenant nous parlons de « rising Africa »

            Elle décrit l’histoire de l’Afrique depuis sa décolonisation. Tous les espoirs sont en Afrique, qui ne seront jamais accomplis,  en raison de la guerre Froide qui soutient des dictateurs oubliant l’agriculture. Le manque d’aide rend les populations vulnérables aux changements climatiques. L’ingérence économique est déclarée dans les années  80.

            A la chute de l’URSS, les dictateurs perdent leurs soutiens, c’est l’ingérence politique. Mais la démocratie trop soudaine aboutit à des guerres civiles. L’aide humanitaire remplace l’aide stratégique. Les services publics disparaissent, des écoles évangéliques ou coraniques les remplacent.

            En août 1998 les ambassades américaines du Kenya et de la Tanzanie ont subi des attentats, revendiqués par Al Qaida. Les Etats-Unis prennent conscience d’une Afrique mondialisée, et de ses enjeux.

            L’Afrique devient une sorte de terre promise. Mais en vue d’une économie saine, l’Afrique doit sortir de la « décennie du chaos ». Les « démocratures » sont nées. Ce sont des régimes forts qui ont l’aspect d’une démocratie : la démocratie n’étant plus défendue que par la France (la Chine ne met pas de conditions institutionnelles à son intervention économique sur le continent).

            L’Afrique obtient des investissements (50 milliards de dollars dans cette dernière décennie) et des aides humanitaires contre les pandémies.

            C’est une des terre les plus riches du monde, d’où l’enjeu qu’elle représente. Elle possède la rente bleue (hydroélectricité), la rente noire (12% des réserves de pétrole), la rente jaune (le soleil), la rente géothermique (le rift), et la rente verte. L’Afrique possède 60% des réserves de terres, seulement 10% sont utilisées actuellement, avec une faible rentabilité. (1 tonne par hectare)

            Les pays manquant de terre, se précipitent sur ces terres, et délocalisent. Ceci est vu par les occidentaux, comme une dépossession des terres et des ressources.

            Ces états tout-puissants sont bien souvent indifférents au sort des paysans, grands perdants du « décollage africain ».

            Ces mesures permettent à l’Afrique de posséder des taux de croissance comparables à la Chine. De plus L’Afrique attire le tourisme, nouvel Eldorado.

            Il faut préserver cette éden contre l’irresponsabilité des africains. C’est le syndrome Tarzan. L’Afrique est accusée d’ingérence écologique. Pourtant si on lit Tintin au Congo on s’aperçoit que les occidentaux procédaient à de véritables massacres.

            Aujourd’hui 14% du continent est classé. Les ouvertures des parcs nationaux empêchent les villes de s’étendre et les migrants s’entassent dans des quartiers précaires.

            Sylvie Brunel se demande alors, si l’Afrique restera la banlieue du monde. On peut observer l’émergence d’une classe moyenne de 300 millions d’individus, mais la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté.

            De plus les démocratures sont accusées de détourner l’argent. Les famines sont d’ailleurs un indicateur de l’état de la politique, révélatrices des dysfonctionnements politiques. Mais permettent des « primes d’urgence ».

            Ce chapitre montre la diversité de l’Afrique. Il expose la vue biaisée occidentale, notre responsabilité et nos erreurs.  En cela elle  arrive à changer quelque peu notre vision. Cependant sa position n’apparait pas clairement, elle se montre dubitative sur la « rising Africa » est incertain. Pourtant elle tente d’apporter des solutions, par exemple pour les famines, et surtout pour réduire les inégalités : « Seules de véritables politiques visant à rééquilibrer les territoires », permettront que les jeunes voient  leur futur en Afrique.

Livia Haulot, HK/AL

 

 

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