Espace et lieu dans la pensée occidentale. De Platon à Nietzche. Thierry Paquot et Chris Younès (dir.) La découverte, 2012. 316 pages, 26 euros.

A chaque fois qu’un ouvrage pluridisciplinaire a été consacré à la notion d’espace, les philosophes étaient sous-représentés (cf. Espaces, jeux et enjeux. Franck Auriac et Roger Brunet. Fayard, 1986. Les espaces de l’Homme, symposium du Collège de France, 2006). C’est pour combler cette lacune que Thierry Paquot et Chris Younès ont réuni 15 philosophes pour leur demander d’écrire un texte sur la relation qu’un philosophe en particulier a tenu avec les notions d’espace et de lieu. Les chapitres se succèdent selon l’ordre chronologique des auteurs étudiés pour former une histoire philosophique de l’espace. Les textes sont d’un accès plus ou moins aisé et l’usage de la prise de notes est fortement recommandée pour suivre le fil des démonstrations ! En voici un compte-rendu, je l’espère fidèle. Les auteurs voudront bien m’en excuser par avance si j’ai travesti leur pensée. Au royaume des philosophes, même causant espace, les géographes y perdent le Nord !

Augustin Berque entame le volume avec Platon. Il montre que le terme chôra (espace) chez Platon (Timée) a plusieurs significations, à la fois intervalle, lieu précis et espace de la campagne qui a un rôle nourricier par rapport à la ville. Ces trois aspects ont rendu difficile l’usage du terme dans la pensée occidentale qui lui a préféré le topos (lieu) aristotélicien (Où est-ce ?). Le terme chôra va au-delà puisqu’il amène à se poser des questions sur la nature de l’espace même (Pourquoi donc cet où ?) et sur l’identité en général d’un être par rapport à un lieu. En ce qui concerne le topos oikeion (lieu propre), concept original d’Aristote, la simplicité n’est pas au rendez-vous car « ce qui est proche de nous et qui nous semble évident, est en réalité confus, composite ; nous devons donc aller chercher les causes, les principes capables de rendre raison de ces choses. […] Nous devons connaître et la nature et les limites de l’espace qui nous entoure pour déterminer la place des choses qui s’y logent et aussi bien notre place sur terre. Le proche et le lointain sont relatifs à une position donnée, laquelle se détermine elle-même par sa relation avec un système de repères fixes. »

Un jugement trop rapide, résultat des raccourcis faits par Kant et Hegel, affirme que l’empereur Marc Aurèle, partisan stoïcien, néglige l’importance des lieux. « L’Asie, l’Europe, coins du monde […]. Tout est petit, inconsistant, en évanescence ! » Pourtant, les Stoïciens manifestent une relation à la spatialité particulière. « Penser profondément l’espace stoïcien signifiera donc : penser les concordances des êtres qui structurent le cosmos et envisager les relations qu’ils entretiennent les uns vis-à-vis des autres dans l’économie de l’intelligence unificatrice de toute réalité : la raison universelle opposée au logos. […] Celui qui ne sait pas ce qu’est le monde ne sait pas où il est. »

Pour les historiens de l’art, la première définition de l’espace date de 1591 et est le fait de Giordano Bruno : « quantité physique contenue se déployant sous trois dimensions, existant par nature avant tous les corps et indépendamment de tous les corps, mais les accueillant tous différemment. » Pourtant, Alberti avec ses « Tre Arti del Desegno » (1563) est bien le premier en tant que peintre et architecte à réfléchir sur les pratiques de l’espace. Il voit l’espace comme un tout, contrairement aux peintres du Moyen Age, qui construisent leur tableau par juxtaposition de figures hétérogènes choisies dans un catalogue par le commanditaire. De même, ces architectures sont pensées comme un tout. Edifier, c’est « l’art d’aménager l’espace en le divisant. » L’homme a un place centrale dans ses conceptions.

Les mathématiciens ou physiciens, comme Descartes ou Newton, réfléchissent aussi sur l’espace. Pour Descartes, l’espace est divisible, étendu de manière infinie. Cette notion d’infini, mise en avant par Descartes, était absente chez les Grecs. Cet espace ne peut être vide. C’est un espace géométrique et physique où la théorie du mouvement a toute sa place. Leibniz considère comme fondamentaux à la fois les concepts d’espace et de lieu en géométrie. L’espace est vu comme la diffusion du lieu. Pour Newton et les Newtoniens, l’espace absolu est l’ensemble des lieux immobiles où peuvent se trouver les choses. Ils rapprochent ses qualités avec celles de Dieu. « Dieu ne se diffuse pas dans l’espace, on n’est pas présent par diffusion, mais il est un (il n’a pas de parties) et est donc présent dans tout l’espace. » Locke rejoint Newton sur ce sujet.

Les philosophes sont loin d’appréhender l’espace comme les géographes. Ainsi, pour Rousseau, l’espace est né avec la société qui a fondé le principe de propriété et s’est mise à enclore le terrain. Diderot s’est peu intéressé à l’espace mais plutôt aux lieux et aux processus de spatialisation de la pensée. Dans Le traité des sensations de Condillac, c’est par le corps (et plus précisément celui d’une statue) que se fait l’expérience de l’espace. « En commençant par l’apprentissage des limites de notre corps, la connaissance de l’espace nous permet de satisfaire nos désirs autrement qu’en les imaginant. » La manière de percevoir l’espace par Condillac n’est pas pour autant une phénoménologie. Elle se traduit spatialement par la géométrie. Condillac dénonce ses dérives : la mise en place d’un espace marchand. Il conseille de revenir à la sensibilité des lieux.

Dix sept auteurs s’expriment dans ce volume. La facilité de lecture des textes tient beaucoup à la plume de chacun. Certains chapitres s’avèrent très difficiles à comprendre pour le non spécialiste. De nombreux auteurs partent du postulat que le lecteur a des pré-requis philosophiques minimums. Les textes de Thierry Paquot, et notamment celui sur l’opposition ville – campagne vue par Marx et Engels, sont une bouffée d’oxygène. Les deux compères s’intéressent à « l’état des relations économico-territoriales entre les villes et les campagnes, au moment même où l’industrialisation d’une part et la mécanisation des transports d’autre part les modifient profondément. » C’est plus particulièrement dans les « Onze thèses sur Feuerbach » (in L’idéologie allemande, écrite en 1845, publiée en 1932) que la vision spatiale des deux auteurs est la plus présente. Si les villes ont d’abord dépendu des campagnes (pour le ravitaillement) en raison de la présence de « groupes sociaux improductifs (prêtres, guerriers, marchands…) », elles ont réussi à s’imposer comme lieux de pouvoir. C’est pour cette raison que la révolution peut se faire là et pas ailleurs. Paquot n’ose, au risque de faire un anachronisme, de qualifier Marx et Engels d’écologistes avant l’heure. Pourtant, « D’autres relations entre les villes et les campagnes sont souhaitables, confient Marx et Engels, pour corriger les inégalités entre les paysans et les ouvriers, entre les propriétaires et les locataires, entre les campagnes et les villes elles-mêmes. Le circuit court, l’autoproduction, la propriété coopérative du sol sont, par d’autres actions, des moyens de rectifier les écarts qui existent entre les populations des villes et celles des campagnes. » Du développement durable, avant la lettre !

Catherine Didier-Fèvre © Les Clionautes

 

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Manières de voir, décembre 2010 et janvier 2011

L’éditorial : Utopies dévoyées

« Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde », clamait il y a quelques mois la Coordination des intermittents et précaires d’Ile-de-France, sous le coup d’une menace d’expulsion de ses locaux parisiens. Le slogan résonne bien au-delà de ce cas particulier. Jean-Paul Dollé postule que ce n’est pas un hasard si la crise des subprime a touché le « produit maison », l’habitat, c’est-à-dire « la forme la plus élémentaire d’exister en propre et de se situer dans le monde (1 ». L’expulsion, si elle n’est pas toujours aussi littérale que celle des petits propriétaires américains, est bien à l’œuvre partout. Dès la fin du XIXe siècle, les grandes villes ont vidé les centres de leurs artisans et ouvriers, remplaçant, comme l’écrivait Henri Lefebvre, « une centralité productive par un centre de décision et de services » (lire page 20). Aujourd’hui, elles relèguent de plus en plus loin des pauvres dont la définition semble s’élargir sans cesse. Elles éradiquent tous les petits dispositifs et les stratégies de subsistance qui permettaient de tenir contre le darwinisme social. Elles privilégient les parcours voués à la consommation, tout en manifestant une nostalgie de l’authenticité et de l’animation urbaines qui multiplie les décors factices.

La ségrégation — chacun cherchant à fuir plus nécessiteux que lui — est sans conteste la tendance dominante en ce début de millénaire. Les essaims d’hélicoptères transportant les citoyens fortunés dans le ciel de São Paulo, mais aussi l’engouement des milliardaires pour les îles privées, les hôtels de luxe perdus dans la nature sauvage ou les voyages dans l’espace, attestent un « clivage spatial et moral sans précédent entre les riches et le reste de l’humanité (2 ». Aux Etats-Unis, après les gated communities (« résidences sécurisées »), exportées dans le monde entier, un pas supplémentaire est franchi avec les « villes privées » — où les droits constitutionnels ne s’appliquent pas — ou les centres commerciaux de taille démesurée : ce n’est plus l’espace public qui enchâsse un espace privé en expansion, mais un territoire privé qui abrite et régit des activités autrefois publiques.

Le fantasme ultime semble ne pas être simplement de s’isoler du reste du monde, mais de recréer le monde ex nihilo, en niant l’existence même de tout ce qu’il y a autour. Décrivant le Mall of America, gigantesque complexe de shopping et de loisirs près de Minneapolis devenu une destination touristique — on vient le visiter du Japon ou de Corée —, Marco d’Eramo remarque que, vu de loin, il ressemble à une usine ou à un pénitencier parce que « personne n’est censé le regarder de l’extérieur (3 ». Mais l’illustration la plus aboutie de cette logique reste sans conteste l’archipel artificiel en forme de mappemonde créé au large de ses côtes par l’émirat de Dubaï, et baptisé l’« Ile-Monde » (« The World »). Aux utopies progressistes, qui se voulaient le laboratoire d’un monde meilleur, succèdent ainsi les caprices fortifiés des riches : ces derniers abandonnent à son sort une humanité condamnée à une survie chaotique, ne se souvenant d’elle qu’afin de pourvoir à leurs besoins — considérables — en main-d’œuvre la plus docile et la plus invisible possible.

Même l’impératif écologique n’échappe pas à cette mégalomanie nombriliste. Sa prise en compte se traduit le plus souvent par la constitution d’enclaves idylliques, ignorantes de la dévastation planétaire. A petite échelle, ce sont les plantes en pot ou les aspirateurs censés purifier l’air pollué des appartements — une « mégalomanie du pauvre », en quelque sorte. A grande échelle, c’est Masdar, la ville nouvelle en cours d’édification près d’Abou Dhabi, qui devrait être la première au monde « à ne pas émettre de gaz carbonique et à ne pas rejeter de déchets » (lire page 94). Un projet intelligent, mêlant les méthodes de construction traditionnelles de la région et la technologie la plus moderne, juge l’International Herald Tribune, qui constate toutefois qu’il s’agit d’un modèle difficilement adaptable à des communautés plus grandes. Cette cité idéale ne sera donc qu’une « gated utopia » (« utopie sécurisée »)  (4).

Pendant un certain temps encore, ceux qui en ont les moyens pourront sans doute s’offrir une nourriture saine, un air pur, des paysages préservés. Mais la politique de l’autruche atteindra inexorablement ses limites. On peut se faire la guerre pour l’eau ; se faire la guerre pour l’oxygène promet déjà d’être plus compliqué. Cette contagion de la sphère où ils évoluent par l’univers commun que les riches veulent à tout prix éviter, la biosphère pourrait bien se charger de l’opérer, rappelant à tous cette vérité cruelle : il n’y a qu’un seul monde.

Mona Chollet

Le sommaire :

I. L’ère des mégapoles

La propriété du sol, une aberration
Max Querrien

Des cités-Etats à la ville globale
Philip S.Golub

Qu’est-ce qu’une ville ?
Agnès Pitrou

A Vientiane, « touk-touk », Beerlao et aérobic
Olivier Leduc Stein et Xavier Monthéard

Métamorphoses planétaires
Henri Lefebvre

Jours tranquilles à Tlemcen la dévote
Jean-Pierre Séréni

L’architecte, l’urbaniste et le citoyen
Thierry Paquot

La civilisation urbaine remodelée par la flexibilité
Richard Sennett

II. La relégation des pauvres

Au bonheur des riches
François Ruffin

Quelques années plus tard…
F. R.

Au Cap, la longue attente des townships
Philippe Rivière

Logement social à la parisienne
Anne Clerval

A Bruxelles, chacun dans son quartier
Olivier Bailly, Madeleine Guyot, Almos Mihaly et Ahmed Ouamara

Detroit, la ville qui rétrécit
Allan Popelard et Paul Vannier

L’invention des « quartiers sensibles »
Sylvie Tissot

Le squat, un lieu de résistance
Florence Bouillon

La conquête inachevée du droit au logement
Roger-Henri Guerrand

III. Le retour de la biosphère

Plus haute sera la prochaine tour
T. P.

Retrouver le rapport à l’espace
Paul Virilio

A Moscou, six mois après
Christian de Brie

Le tabou des excréments, péril sanitaire et social
Maggie Black

En 1858, la Grande Puanteur de Londres
M. B.

Détruire la nature par amour de la nature
Augustin Berque

Aux origines d’un idéal
A. B.

Caracas 1975, du paradis à l’enfer
Juan Liscano

Masdar, perle écologique du Golfe
Akram Belkaïd

Une ville, un architecte

Thierry Paquot

Chandigarh et Le Corbusier

Brasília et Oscar Niemeyer

Gourna (Louxor) et Hassan Fathy

Une ville, un cinéaste

Thierry Jousse

Rome et Federico Fellini

New York et Martin Scorsese

Hongkong et Wong Kar-wai

Le Caire et Youssef Chahine

Paris et Jean-Luc Godard

Londres et Jerzy Skolimowski

Cartographie

Philippe Rekacewicz

Et la planète devint ville (en collaboration avec Agnès Stienne)

Le paradoxe des bidonvilles (en collaboration avec Agnès Stienne)

Des villes qui passent au vert (en collaboration avec Cécile Marin et Laura Margueritte)

Documentation

Olivier Pironet

Chronologie (avec Thierry Paquot)

Essais

Sur la Toile

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