Traité sur la tolérance (1763) de Voltaire : lecture analytique n° 16 : « Prière à Dieu »

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UNE ANALYSE DU TEXTE PAR VOTRE PROFESSEUR :

LECTURE EXPRESSIVE DU TEXTE :

LE TEXTE :

Conçu initialement pour réparer l’erreur judiciaire à l’origine de l’affaire Calas, cet ouvrage acquiert progressivement une portée universelle, devenant un plaidoyer en faveur de la tolérance.

Prière à Dieu

Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui a tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supporte ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni envier, ni de quoi s’enorgueillir.

Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.
Voltaire, Traité sur la tolérance, « Prière à Dieu », chapitre XXIII (1763)

PRÉSENTATION ET SITUATION DU PASSAGE

Ce texte manifeste un aspect paradoxal : Voltaire, qui s’affirme comme déiste et critique les pratiques rituelles reprend à son compte la pratique de la prière. En fait, derrière l’apparence religieuse, la prière est avant tout adressée aux hommes afin de les inciter à la tolérance mutuelle.

PROBLÉMATIQUES

S’agit-il ici d’un texte religieux ?

En quoi peut-on dire que ce texte, construit sous la forme d'une prière, soit un manifeste déiste sur la tolérance ?

Que dénonce Voltaire dans cette prière ?

Voltaire s'adresse-t-il réellement à Dieu

AI-JE BIEN LU ?

1. a. A qui s'adresse Voltaire dans la première phrase ?

b. Utilise-t-il le tutoiement ou le vouvoiement ? Pourquoi ?

2 a. Dans la première phrase, quelles expressions montrent que Dieu est un être exceptionnel ?

b. Dans la première phrase, quelles expressions montrent que l'homme est rabaissé ?

3. a. Relève toutes les marques de la deuxième personne du singulier dans le texte ("tu","toi", "te", "ta") : combien d'occurrences relèves-tu ?

b. Relève toutes les marques de la première personne du pluriel dans le texte ("nous","nos") : combien d'occurrences relèves-tu ?

c. Que peux-tu déduire des réponses 3a et 3b ?

4. Que signifient ou désignent les périphrases suivantes :

a. "dans un jargon formé d’une ancienne langue" ?

b. "dans un jargon plus nouveau" ?

c. "quelques fragments arrondis d’un certain métal" ?

DES AXES

I. Une apparence de prière

II. Une prière adressée aux hommes

III. Un manifeste déiste

LES NEUF IDÉES ESSENTIELLES

1. Ce texte présente la forme d’une prière, en apparence.

2. Au début du texte, Voltaire s'adresse effectivement à Dieu.

3. Voltaire tutoie Dieu.

4. Puis, cette prière est détournée et s’adresse, non pas à Dieu, mais aux hommes.

5. C’est un appel à la tolérance entre les hommes.

6. Il montre que les pratiques ou les rites religieux sont des sources de conflits entre les hommes.

7. Voltaire appelle à la liberté dans la pratique de la religion, ce qui rejoint son déisme.

8. Voltaire dénonce la violence, les guerres.

9. Voltaire ne s’adresse pas au Dieu des chrétiens mais au Dieu de tous les hommes.

LES PROCÉDÉS

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Citations Procédés Explications

c’est à toi

d’oser te demander quelque chose, à toi qui a tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels

Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr

te célébrer

ton soleil

t’aimer

t’adorer

tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni envier, ni de quoi s’enorgueillir.

ta bonté

Marques de la deuxième personne

Tutoiement

Dieu est interpellé à la deuxième personne du singulier, il est tutoyé. Traditionnellement, Dieu est vouvoyé : « Notre Père, qui êtes aux cieux... » Voltaire revendique une certaine proximité par rapport à Dieu

Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps

Apostrophe

Périphrase

Voltaire n'utilise pas seulement le nom Dieu, mais l'insère dans un long groupe nominal (une périphrase), rappelant que Dieu commande tous les êtres, tous les mondes, tous les temps.Voltaire ne s’adresse pas au Dieu des chrétiens mais au Dieu de tous les hommes

Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps

à toi qui a tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels

?

de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers,

les erreurs attachées à notre nature

le fardeau d’une vie pénible et passagère

nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux

Antithèse Voltaire insiste sur les qualités de Dieu et sur l’infériorité des Hommes :- Qualités de Dieu : son universalité, sa générosité absolue, sa puissance et son éternité, sa bonté, son omniscience.
- Infériorité des hommes : la faiblesse

daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités.

fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supporte ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie

Impératifs

Anaphore « que »

Enumération

Voltaire demande l'aide de Dieu.Le contenu de la demande est propre à une prière puisqu’il renvoie à la compréhension, la tolérance entre les hommes et la fin des guerres.

s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose

Marques d'humilité La demande est humble, ce qui souligne la soumission de l’homme devant dieu.

// Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse (...) ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. // Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr (…) ni de quoi s’enorgueillir. //

Longues phrases Le premier paragraphe est constitué de deux phrases seulement. La première est déjà très longue. La seconde amplifie l'effet : Voltaire énumère tous les maux qui pourraient facilement disparaître, sous l'action divine.

que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement

nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux

ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supporte ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil

ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche

ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire

ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet

que les autres les voient sans envie

ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres

ta bonté qui nous a donné cet instant.

Marque de la première personne du pluriel (« nous », « nos », etc.)Anaphore « ceux qui »/  « ceux dont » En réalité ce texte n’est pas une vraie prière qui s’adresse à Dieu, c’est un texte qui s’adresse aux hommes.L’utilisation des pronoms évolue : de " toi ", " tu ", " te " (l’adresse à Dieu) à " nos ", " nous " (Voltaire et les autres hommes) puis " ceux qui " et enfin dans la dernière partie du texte, il ne s’adresse plus qu’aux hommes : " puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ". La présence de Dieu disparaît peu à peu pour laisser place aux hommes.L’adresse qui est faite à Dieu est peu marquée il n’y a que deux verbes (" daigne " et " fais que "). En revanche, le contenu de la demande est très important (lignes 7 à 23), mais comme " fais que " n’est pas répété, on a l’impression que la demande est faite directement aux hommes à travers " ceux qui".L’expression : " tu ne nous a point donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger " écarte la responsabilité divine pour mettre en avant celle des hommes. Dieu a donné des capacités aux hommes mais eux les utilisent mal.

Voltaire met en cause dans le texte la responsabilité des hommes dans leur manière de vivre entre eux.

un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger

des signaux de haine et de persécution

ces vanités

la tyrannie

le brigandage

les fléaux de la guerre

Champ lexical de la haine, de la destruction Il y a une insistance sur le comportement destructeur des hommes. Voltaire s’adresse donc bien aux hommes à qui ces comportements sont spécifiques.Paradoxe : la volonté de rendre hommage à Dieu conduit les hommes à s’entretuer. Mise en contraste du vocabulaire d’amour réservé à Dieu (« t’aimer », « t’adorer ») et du vocabulaire de haine que les hommes s’adressent : « Que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ».

ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supporte ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal

Périphrases

Ironie

Termes dévalorisants, dépréciatifs

La critique de la hiérarchie religieuse est très présente. Voltaire reproche aux ecclésiastiques leur goût pour l’argent, la fortune et le pouvoir. Il utilise des périphrases pour désigner cette hiérarchie ecclésiastiques qui sont une manière de la refuser : " ceux dont l’habit est teint en violet " (évêques), " ceux dont l’habit est teint en rouge " (cardinaux), " quelques fragments arrondis d’un certain métal " (argent), " un jargon formé d’une ancienne langue " (latin), « un petit tas de boue » (le monde).Ces périphrases de plus, dévalorisent ce dont il est question : "jargon", "petit tas de la boue".Ces éléments renvoient aux différences entre catholiques et protestants, mais le fait que Voltaire nous les présente sans rien nous expliquer de leur origine, rend ces éléments ridicules et dérisoires. Il se moque aussi de la hiérarchie catholique: « dont l’habit est teint en rouge et en violet » (Traditionnellement, le pape est en blanc, les évêques en violet, les cardinaux en rouge).

L’auteur ne qualifie pas les protestants aussi violemment qu’il le fait avec les catholiques. On peut en effet lire quelques périphrases : « ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil », « ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire », « un jargon plus nouveau ». Voltaire semble penser que les protestants sont plus modernes, moins dépensiers et vivent plus sobrement que les catholiques. Il attaque donc ces derniers.

ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie

Antithèses Voltaire critique les rites multiples qui sont sources de conflits entre les hommes : différence de vêtement, de langue, de revenus. Toutes ces différences sont susceptibles d’engendrer la haine entre les hommes. L’idée de division et d’intolérance entre les hommes est mise en relief est mise en relief par la structure des phrases : " ceux qui.... ceux qui... "Selon Voltaire ces différences de rites sont insignifiantes : "ces petites nuances".Le texte se construit par développement successifs : par exemple : « les petites différences »  aussitôt énumérées entre les vêtements/les langages/les usages: les lois/les opinions/les conditions/, reprises finalement par l’expression « toutes ces petites nuances ».

ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie

Impératifs Pour Voltaire, la compréhension et la tolérance se situe sur un plan religieux mais aussi sur un plan social. Voltaire voudrait que les hommes aboutissent à la paix : "ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas ", " que nous nous aidions mutuellement ", " qu’ils ne détestent pas ", " qu’ils supportent."Le déisme de Voltaire c’est la reconnaissance d’une divinité, le fait qu’il faut dépasser des pratiques rituelles, le rejet de toutes les formes de violence aussi bien sur le plan religieux que social.

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