Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire : les figures féminines en poésie

Sujet officiel complet – Sujet de bac

QUESTIONS DE L’EXAMINATEUR

Comparez les figures féminines et la manière dont elles sont évoquées dans les quatre textes.

LE CORPUS DE BAC

Objet d’étude : Écriture poétique et quête du sens du Moyen Âge à nos jours.
Textes :
Texte A : Arthur Rimbaud, « Ophélie », Poésies, 1871
Texte B : Aloysius Bertrand, « Ondine », Gaspard de la Nuit, 1842
Texte C : Guillaume Apollinaire, « La Loreley », Alcools, 1913.
Texte D : Jean Lorrain, « Mélusine », L’Ombre ardente, 1897.

 

Texte A : Arthur Rimbaud, « Ophélie », Poésies, 1871.

                           Ophélie
I
Sur I’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia1 flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis2.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle3
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune4 qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II
O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
C’est que les vents tombant des grands monts de Norvège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits,
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’lnfini terrible effara ton œil bleu !

III
– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

1 – Ophélie : personnage féminin de Hamlet, drame de Shakespeare. Devenue folle, elle se noie.
2 – Le hallali : cri qui marque la victoire imminente du chasseur sur l’animal poursuivi lors d’une chasse.
3 – Une corolle : partie de la fleur formée par l’ensemble de ses pétales.
4 – Un aune (ou aulne) : arbre qui croît dans les lieux humides et marécageux.

 

Texte B : Aloysius Bertrand, « Ondine », Gaspard de la Nuit, 1842.

Ondine

  – « Ecoute ! – Ecoute ! – C’est moi, c’est Ondine1 qui frôle de ces gouttes d’eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par tes mornes rayons de la lune ; et voici, en robe de moire2, la dame châtelaine qui contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi. »
« Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l’air.»
– « Ecoute ! – Ecoute ! – Mon père bat l’eau coassante d’une branche d’aulne verte, et mes sœurs caressent de leurs bras d’écume les fraîches îles d’herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et barbu qui pêche à la ligne ! »
Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt pour être l’époux d’une Ondine, et de visiter avec elle son palais pour être le roi des lacs.
Et comme je lui répondais que j’aimais une mortelle, boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et s’évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus.

1 – Ondine : Nymphe ou génie féminin des eaux dans la mythologie germanique.
2 – La moire : étoffe aux reflets ondoyants.

 

 

Texte C : Guillaume Apollinaire, « La Loreley », Alcools, 1913.

 

                                                La Loreley

À Bacharach1 il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à ta ronde

Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit2 à cause de sa beauté

Ô belle Lorerey3 aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

Evêque vous riez priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure

Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon cœur me fait si mal du jour où il s’en alla

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

Va-t-en Lore en folie va Lore aux yeux tremblant
Tu seras une nonne4 vêtue de noir et blanc

Puis ils s’en allèrent sur la route tous tes quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château.

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

Là haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelles
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

1 – Bacharach : petite ville de la moyenne vallée du Rhin.
2 – Absoudre : pardonner les péchés de quelqu’un.
3 – Loreley : figure de légende, attachée à un rocher qui domine le Rhin et qui renvoie un écho aux appels venus des bateaux qui passent à sa hauteur. Le génie de ce lieu, confondu souvent avec une fée des eaux, a été célébré par le romantisme allemand.
4 – Une nonne : religieuse qui vit dans un couvent.
5 – Une nacelle : petite embarcation à rames.

 

Texte D : Jean Lorrain, « Mélusine », L’Ombre ardente, 1897.

 

                                        Mélusine

Les bras nus cerclés d’or et froissant le brocart1
De sa robe argentée aux taillis d’aubépines,
Mélusine2 apparaît entre les herbes fines,
Les cheveux révoltés, saignante et l’œil hagard.

La splendeur de sa gorge éblouit le regard
Et l’émail de ses dents a des clartés divines ;
Mais Mélusine est folle et fait dans les ravines
Paître au pied des sapins la biche et le brocart3.

Depuis cent ans qu’elle erre au pied des arbres fées,
Elle est fée elle-même ; un charme étrange et doux
La fait suivre à minuit des renards et des loups.

Ses yeux au ciel nocturne enchantent les hiboux
Et près d’elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées,
Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx.

1 – Le brocart : étoffe de soie, brochée d’or, d’argent.
2 – Mélusine : fée de la mythologie celtique qui pouvait se métamorphoser partiellement en serpent. Les légendes du Poitou la représentent comme l’aïeule et la protectrice de la maison de Lusignan.
3 – Brocart : chevreuil, daim ou cerf d’un an.

 

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

 

Comparez les figures féminines et la manière dont elles sont évoquées dans les quatre textes.

 

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l’un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le poème de Jean Lorrain (texte D).
  • Dissertation
    La poésie vous semble-t-elle le genre privilégié pour évoquer l’univers du rêve et du surnaturel ?
    Vous justifierez votre réponse en vous appuyant sur les poèmes du corpus proposé ainsi que sur d’autres textes que vous connaissez.
  • Invention
    Dans un texte en prose, relatez un rêve où apparaîtra une figure étrange ou surnaturelle.
    Vous veillerez à employer des procédés et des images poétiques.

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