Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire : « Nuit rhénane », lecture analytique n° 15

ANALYSE DU TEXTE PAR LE PROFESSEUR :

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LECTURE EXPRESSIVE DU POEME :

LE TEXTE :

NUIT RHÉNANE

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux
verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

UMon verre s’est brisé comme un éclat de rire

SUPPORT

Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire.

PRÉSENTATION DU POEME

En 1901, Apollinaire est précepteur en Allemagne. Il voyage à travers ce pays. A cette époque, il est déjà fasciné par les légendes et la terre allemande, ce qui lui permet « d’enraciner », de donner une localisation à ces légendes (description de paysages concrets).

De plus, l’Allemagne est un pays où l’on admet beaucoup plus facilement qu’en France l’irrationnel. Cela permet à Apollinaire de concilier l’écart entre le mythe et le réel. Dans la tradition germanique, le Rhin est le théâtre d’innombrables légendes. C’est autour d’elles que la rêverie d’Apollinaire prend forme et donne libre cours à ses obsédantes préoccupations. « Nuit rhénane » appartient au cycle des Rhénanes (9 poèmes inspirés par le séjour d’Apollinaire au bord du Rhin). Le poète y fait aussi allusion à son amour pour Annie Playden.

PROBLÉMATIQUES
  
Comment s’exprime la modernité dans ce poème ?
En quoi ce poème est-il moderne ?

  Montrez ce qui, dans ce poème, appartient au légendaire germanique et ce qui est propre à l’imaginaire du poète.

  Peut-on parler d’envoûtement dans ce poème ?

- Quels sont les sentiments du poète ?

- Quelles sont les conséquences de l’alcool sur la construction du poème ?

- En quoi ce texte est-il fantastique ?

AI-JE BIEN LU ?

1. En quoi ce poème paraît-il inachevé ?

2. En quoi le vers 1 et le vers 13 s’opposent-ils ?

3. a. A qui s’adresse le poète ?

b. Que demande le poète ?

4. Relevez trois métaphores dans la strophe 3.

DES AXES

I. Une nuit d’ivresse.

II. Une plongée dans le surnaturel.

III. Le pouvoir de la poésie.

LES NEUF IDÉES ESSENTIELLES

1. Il a peur des fées : il ne veut pas les voir ; il est attiré aussi par les fées : il réclame la chanson

2. Il préfère des filles blondes, qui ne vont pas l’ensorceler

3. le poète est ivre

4. le poème décrit une scène imaginaire

5. il imagine qu’il entend la voix, la chanson du batelier (hallucination auditive, d’abord)

6. l’hallucination devient visuelle dans la troisième strophe

7. Le premier et le dernier vers sont presque identiques (construction circulaire)

8. la forme est particulière : un monostiche ; on a l’impression que le poème est inachevé ; cela ressemble à un sonnet – 1 vers

9. Il joue sur le mot « vers » : « verre », « vert », vers » (« mon vers s’est brisé » ou « mon verre s ‘est brisé »)

LES PROCÉDÉS

Relevé Outil Interprétation

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme

Que je n’entende plus le chant du batelier

Et mettez près de moi toutes les filles blondes

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Marques de la première personne Le poète évoque une expérience personnelle. Le registre dominant est le registre lyrique : il évoque ses sentiments.

Cette première personne se trouve dans les positions fortes du poème :

– dans le premier et le dernier vers

– à l’hémistiche du vers 7 (donc accentué)

Écoutez la chanson lente d’un batelier
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Impératifs

Injonctions

Marques de la première personne

Le poème est adressé. L’identité du destinataire n’est pas certaine :

– le lecteur (vers 2)

– le batelier ou le lecteur? (vers 5 et 7)

Le poète exprime une demande : il veut être débarrassé des sept fées.

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Répétition Le poème a une structure circulaire, une structure en boucle : le premier et le dernier vers se répondent. La chute du texte est un retour à la réalité.

En même temps, les deux vers s’opposent : « plein de » devient «brisé ». C’est la fin brutale de la rêverie.

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
?

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Trois quatrains

Un monostiche

Le poème semble avoir une structure classique, au début : des quatrains d’alexandrins. Mais le dernier vers, qui évoque le retour brutal à la réalité, se trouve isolé : il est incomplet.
Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Nombre de vers L’ensemble forme presque un sonnet (14 vers) : ici, il n’y en a que 13.
Mon /ver/re est /plein //d’un /vin /trem/bleur //com/me u/ne /flamme 4+4+4
É/cou/tez /la /chan/son //len/te d’un /ba/te/lier 6+6
Qui /ra/con/te a/voir /vu //sous /la /lu/ne /sept /femmes 6+6
Tor/dre /leurs /che/veux /verts //et /longs /jus/qu’à / leurs /pieds 6+6

Debout chantez plus haut //en dansant une ronde 6+6
Que je n’entende plus //le chant du batelier 6+6
Et mettez près de moi //toutes les filles blondes 6+6
Au regard immobile //aux nattes repliées 6+6

Le Rhin // le Rhin est i//vre où les vignes se mirent 2+ 4+6
Tout l’or des nuits //tombe en tremblant // s’y refléter 4+4+2
La voix chante toujours// à en râle-mourir 6+6
Ces fées aux cheveux verts //qui incantent l’été 6+6

Mon verre s’est brisé //comme un éclat de rire 6+6

Mètre

Césures

Le mètre utilisé est traditionnel, classique : il s’agit de l’alexandrin. Le plus souvent, la césure est l’hémistiche.

Nous avons quelques trimètres (deux césures au lieu d’une).

La troisième strophe, qui est celle de la rêverie, est marquée par des irrégularités, par rapport aux vers précédents : la césure n’est plus à l’hémistiche, aux vers 9 et 10.

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Rimes féminines / rimes masculines La disposition des rimes

n’est pas classique :

Apollinaire utilise des

rimes masculines et féminines,

mais l’alternance n’est pas

régulière : « mirent »

et « rire » (rimes féminines »

riment avec « mourir »

(rime masculin) ; « batelier »

(rime masculine) rime avec

« repliées » (rime féminine).

Mon verre est plein d’un vin
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Champ lexical du vin, de l’ivresse L’alcool (évocation du titre)

est présent dans tout le poème :

c’est l’ivresse qui permet

l’apparition des sept fées.

Le Rhin est une région réputée

pour son vin blanc.

Écoutez la chanson lente d’un batelier
Debout
chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui
incantent l’été
Champ lexical du chant Le chant devient incantation,

à la fin : il y a un glissement de sens.

Dans le vocabulaire de la magie, l’incantation est la composante

orale d’un acte surnaturel :

le magicien prononce des

paroles magiques qui vont l’aider à transgresser les lois de la réalité.

Souvent, l’incantation est un chant ;

d’où son étymologie, l’incantation

est une « invitation » – préfixe in, idée d’entrée, de venue – « par le chant » – racine verbale cantare.

Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
?
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été
Champ lexical de la nuit La nuit favorise l’apparition du fantastique.
sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Et mettez près de moi
toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées
Antithèse Le poète demande au lecteur

(ou au batelier) de faire apparaître des femmes que tout oppose aux fées : « femmes »/  « filles » ; « blondes »/ « cheveux verts » ; « jusqu’à leurs

pieds » / « aux nattes repliées ». Le « regard immobile » s’oppose aux mouvements fées : « tordre ».

Sept Chiffre symbolique Le chiffre 7 est parfois considéré

comme un « chiffre magique » : le nombre de têtes de certains

monstres comme l’Hydre de Lerne.

Le nombre de péchés capitaux : luxure, avarice, envie, orgueil, paresse, gourmandise et colère. Les sept mers et continents.Le nombre d’années de malheur qui devrait s’abattre sur celui qui aurait cassé un miroir.

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Comparaison Les deux comparaisons se trouvent

dans les deux vers 1 et 13, ce qui renforce la symétrie.

Les deux éléments s’opposent : la flamme et l’éclat. La fin est brutale.

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent


Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter

Métaphores

Personnifications

Périphrase

La troisième strophe se caractérise

par la rêverie, le fantastique : ce ne

sont plus des comparaisons, mais

des métaphores, personnifications. L’illusion est totale. L’ivresse est à

son comble.

Le Rhin le Rhin

Répétition Comme un bégaiement : le poète

est en pleine ivresse.

Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter

Syntaxe

Construction de la phrase

On se perd un peu dans la

construction de cette phrase :

« Tout l’or des nuits (= les étoiles)

tombe en tremblant et en s’y

reflétant ». Là encore, l’ivresse

est renforcée.

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter

Assonance en [i]

Allitération en [v] [t] et [r]

Vers très musicaux, pour en

souligner l’importance.

Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été


Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Que je n’entende plus le chant du batelier
La voix chante toujours à en râle-mourir

Gradation Les bateliers deviennent une voix.

Les femmes deviennent des fées.

Nous avons donc une double

gradation : le poète ne perçoit

plus la réalité, mais l’imagine.

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter

Répétition

Champ lexical du tremblement

Le poète est ivre : il ne voit pas distinctement. Le tremblement,

la flamme du vers 1, correspond

sans doute aux reflets du vin blanc

dans son verre.

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

+ le dernier… vers, brisé lui aussi

Homophonie

Homonymie

Le poète joue avec le mot « vers »/ »verre »/ »verts » .

Le dernier vers est brisé,

incomplet, comme le verre se brise.

Le verre, l’ivresse, sont associés

au vert des fées (couleur du Rhin).

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Jeu de mots

Polysémie

Le poète joue avec les sens du mot « «éclat » : le verre (ou vers)

éclate, en même temps qu’éclate

un grand bruit (le rire des fées ?).

La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Néologismes La strophe dans laquelle

l’hallucination est à son comble correspond à l’invention

d’une nouvelle langue,

de nouveaux mots. Le verbe

« incanter » se retrouve dans de nombreux poèmes d’Apollinaire.

http://books.google.fr/books?id=383rhMEt82EC&pg=

PA59&lpg=PA59&dq=incanter+neologisme&source

=bl&ots=EKFc8KrC6O&sig=MR8pqyS1k1Q0Wj7

ResVCESLT36Q&hl=fr&sa=X&ei=aJNZUfzRJsmR0Q

WevoCgCg&ved=0CDMQ6A

EwAQ#v=onepage&q=incanter%20neologisme&f=false

LE PLAN D’UNE ELEVE

Nuit-rhe?nane

Lecture analytique n°12 : Nuit Rhénane

  1. Une nuit d’ivresse.

    A) Le poète exprime ses sentiments

    « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme Que je n’entende plus le chant du batelier Et mettez près de moi toutes les filles blondes Marques de la première personne Le poète évoque une expérience personnelle. Le registre dominant est le registre lyrique : il évoque ses sentiments. Cette première personne se trouve dans les positions fortes du poème : – dans le premier et le dernier vers – à l’hémistiche du vers 7 (donc accentué)

    B) L’alcool le fait répéter

    « Le Rhin le Rhin » Répétition Comme un bégaiement : le poète est en pleine ivresse

    C) Une confusion

    « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter » Répétition Champ lexical du tremblement Le poète est ivre : il ne voit pas distinctement. Le tremblement, la flamme du vers 1, correspond sans doute aux reflets du vin blanc dans son verre.

II.Une plongée dans le surnaturel.

A) Le poète ivre imagine un monde fantastique avec des personnages merveilleux

« Écoutez la chanson lente d’un batelier Debout chantez plus haut en dansant une ronde Et mettez près de moi toutes les filles blondes » Impératifs Injonctions Marques de la première personne Le poème est adressé. L’identité du destinataire n’est pas certaine :

– le lecteur (vers 2)

– le batelier ou le lecteur? (vers 5 et 7)

Le poète exprime une demande : il veut être débarrassé des sept fées.

« La voix chante toujours à en râlemourir Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été » Néologismes La strophe dans laquelle l’hallucination est à son comble correspond à l’invention d’une nouvelle langue, de nouveaux mots. Le verbe « incanter » se retrouve dans de nombreux poèmes d’Apollinaire.

B) Une nuit propice à l’imagination

« Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter » Métaphores Personnifications Périphrase La troisième strophe se caractérise par la rêverie, le fantastique : ce ne sont plus des comparaisons, mais des métaphores, personnifications. L’illusion est totale. L’ivresse est à son comble.

« Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter ? Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été,sept femmes Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds Et mettez près de moi toutes les filles blondes Au regard immobile aux nattes repliées » Champ lexical de la nuit La nuit favorise l’apparition du fantastique. Le poète demande au lecteur (ou au batelier) de faire apparaître des femmes que tout oppose aux fées : « femmes »/ « flles » ; « blondes »/ « cheveux verts » ; « jusqu’à leurs pieds » / « aux nattes repliées ». Le « regard immobile » s’oppose aux mouvements fées : « tordre »

« Sept » Chiffre symbolique Le chiffre 7 est parfois considéré comme un « chiffre magique » : le nombre de têtes de certains monstres comme l’Hydre de Lerne. Le nombre de péchés capitaux : luxure, avarice, envie, orgueil, paresse, gourmandise et colère. Les sept mers et continents.Le nombre d’années de malheur qui devrait s’abattre sur celui qui aurait cassé un miroir.

C) Le retour à la réalité

« Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire » Comparaison Les deux comparaisons se trouvent dans les deux vers 1 et 13, ce qui renforce la symétrie. Les deux éléments s’opposent : la flamme et l’éclat. La fin est brutale.

« Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire » Jeu de mots Polysémie Le poète joue avec les sens du mot « «éclat » : le verre (ou vers) éclate, en même temps qu’éclate un grand bruit (le rire des fées?)

III.Le pouvoir de la poésie.

A) Le poète s’amuse avec le poème

« Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire + le dernier… vers, brisé lui aussi » Homophonie Homonymie Le poète joue avec le mot « vers »/ »verre »/ »verts » . Le dernier vers est brisé, incomplet, comme le verre se brise. Le verre, l’ivresse, sont associés au vert des fées (couleur du Rhin).

B) une chute

« Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire » Répétition Le poème a une structure circulaire, une structure en boucle : le premier et le dernier vers se répondent. La chute du texte est un retour à la réalité. En même temps, les deux vers s’opposent : « plein de » devient «brisé ». C’est la fin brutale de la rêverie.

« Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme Écoutez la chanson lente d’un batelier Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds ? Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire » Trois quatrains Un monostiche Le poème semble avoir une structure classique, au début : des quatrains d’alexandrins. Mais le dernier vers, qui évoque le retour brutal à la réalité, se trouve isolé : il est incomplet.

UN PLAN

Un commentaire rédigé, trouvé là : http://commentairecompose.fr/nuit-rhenane/

Nous verrons tout d’abord que cette nuit rhe?nane est surtout une nuit d’ivresse (I), puis nous aborderons le glissement du quotidien vers le surnaturel dans ce poe?me (II). Pour terminer, nous remarquerons que « Nuit rhe?nane » peut se lire comme une me?taphore de la puissance de la poe?sie (III).

I – Une nuit d’ivresse

A – L’omnipre?sence du vin

Le champ lexical du vin et de l’alcool est tre?s pre?sent dans ce poe?me ; « verre » (premier et dernier vers), « plein », « vin », « ivre », « vignes ».

Partant du verre, l’ivresse se re?pand dans le reste du texte, jusqu’a? se de?verser dans le Rhin qualifie? de « ivre ». Le Rhin devient ainsi un fleuve d’alcool qui serpente dans le de?cor et le poe?me.

Les mouvements e?voque?s dans le poe?me trahissent e?galement l’ivresse du poe?te : « trembleur », « tordre », « dansant une ronde », « tombe en tremblant ».

La parole elle-me?me est marque?e par l’ivresse, comme le montrent les allite?rations en /v/, reproduisant le discours bredouillant d’un homme ivre : « Mon verre est plein d’un vin », « Qui raconte avoir vu », « cheveux verts », « ivre », « vignes ».

B – Un lyrisme exacerbe? par l’ivresse

On ne peut manquer de relever dans ce poe?me le registre lyrique, lie? aux sentiments du poe?te qui s’exprime a? la premie?re personne (« Mon », « je », « moi ») et s’adresse a? un auditoire (« Ecoutez », « chantez »).

L’e?vocation de la nature et du folklore allemands (les « fe?es » aux « cheveux verts » et le Rhin, lieu de sortile?ges dans la litte?rature allemande), the?mes propres au romantisme allemand, indique qu’Apollinaire s’est certainement impre?gne? de ce mouvement litte?raire pendant son se?jour sur les bords du Rhin.

Par ailleurs, les poe?mes des « Rhe?nanes » sont marque?s par le the?me de l’amour maudit, et c’est aussi le cas de « Nuit rhe?nane », dans lequel le poe?te boit peut-e?tre pour oublier son chagrin (suite au de?part d’Annie Playden). La « chanson du batelier » parle elle aussi de « femmes » semblables a? des sire?nes, qui se?duisent les marins pour les mieux les plonger au fond de l’abi?me.

C – Une vision trouble

L’une des caracte?ristiques de l’ivresse est la vision trouble. Le poe?te semble souffrir de cet effet secondaire de l’alcool, comme le montrent les images pre?sentes dans le poe?me.

Ainsi, la re?pe?tition au de?but du vers 9 « le Rhin le Rhin » pourrait indiquer, outre une e?locution difficile, que le poe?te voit double.

Le de?cor naturel, perc?u par l’esprit confus du poe?te, s’en trouve personnifie? (le Rhin est « ivre », « les vignes se mirent »).

La pre?sence de l’eau cre?e des effets de miroir ; outre les vignes, les e?toiles elles aussi paraissent plonger dans le Rhin (« Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refle?ter »). Le de?cor acquiert ainsi une dimension irre?elle : la nature est anime?e et se de?double.

Transition : C’est donc un homme ivre qui prend la parole dans « Nuit rhe?nane », et qui nous livre une vision trouble du de?cor qui l’entoure. L’ivresse plonge le poe?te dans le fantastique, cre?ant une tension entre la re?alite? du quotidien et un univers de le?gende.

II – Une plonge?e dans le surnaturel

A – La mythologie allemande

Les le?gendes allemandes font leur apparition dans le poe?me a? travers la chanson du batelier : les « sept femmes » aux « cheveux verts ». Ces femmes doivent « tordre » leur chevelure, ce qui indiquerait qu’elles sortent du fleuve.

Cette e?vocation peut renvoyer a? diverses le?gendes. Ces femmes pourraient e?tre :
? Les sept baigneuses du Rhin charge?es par le fleuve de veiller sur l’or au fond du fleuve ;

? Des Ondines, cre?atures semblables a? des sire?nes qui vivent sous l’eau et qui attirent les hommes en les se?duisant (en les enchantant, comme l’indique le verbe « incanter ») ;
? La Loreley, sorcie?re aux pouvoirs male?fiques qui hante les bords du Rhin (sujet d’un autre poe?me d’Alcools).

D’autres e?le?ments renvoient aux mythes et le?gendes, comme l’heure a? laquelle se de?roule la sce?ne (de nuit, « sous la lune », souvent conside?re?e comme male?fique) ou le nombre « sept » , chiffre sacre?, symbolique, magique).

B – Tension entre le fantastique et le re?el

Tout au long de « Nuit rhe?nane », le lecteur est tiraille? entre les e?le?ments de re?alite? (la sce?ne se de?roule dans un cadre re?aliste, probablement une taverne au bord du Rhin : le poe?te enjoint a? ses interlocuteurs d’e?couter la chanson du batelier) et le surnaturel (la chanson qui e?voque les « fe?es »).

Le poe?me glisse ainsi vers le fantastique.
La nuit, moment privile?gie? du re?ve, et l’alcool, qui trouble l’esprit du poe?te,

invoque des sce?nes hallucinatoires ou? interviennent des sorcie?res.

Le re?el refait son apparition dans la deuxie?me strophe, les « filles blondes » s’opposant aux « femmes », les « nattes replie?es » aux « cheveux verts et longs », si longs qu’il faut un alexandrin entier pour les e?voquer (« Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’a? leurs pieds »).

Ces deux repre?sentations fe?minines illustrent parfaitement la tension entre :
? Irre?el et re?el;
? Imaginaire et re?aliste;
? Mouvement violent (« tordre ») et immobilite? tranquille (« regard immobile »); ? Danger (« femmes » rime avec « flamme ») et se?curite? (« blondes » rime avec « ronde », danse enfantine).

C – La de?faite du re?el ?

Dans la deuxie?me strophe, le poe?te s’efforce de trouver un refuge dans la re?alite? (« Et mettez pre?s de moi toutes les filles blondes »). Il reprend la parole (re?apparition de la premie?re personne, alors qu’il avait ce?de? son ro?le de narrateur au batelier) et tente ainsi de reprendre le contro?le, comme le soulignent les impe?ratifs (« chantez », « mettez »).

Il oppose au « ra?le-mourir » funeste du batelier le chant et la danse, pour ne plus entendre (« que je n’entende plus ») la chanson du batelier, de me?me qu’il a oppose? aux « sept » sorcie?res ensorceleuses l’hyperbolique « toutes les filles » tranquilles de la re?alite?.

Mais ses recours contre le surnaturel qui a envahi le poe?me semblent rester vains : la chanson envou?tante du batelier continue a? se faire entendre (« La voix chante toujours ») et les femmes sont devenues des « fe?es » qui
« incantent l’e?te? » et provoquent la fin du poe?me en raillant le poe?te (« dans un e?clat de rire »).

Le poe?te est ainsi interrompu, le « verre » brise? pouvant aussi se lire comme le vers poe?tique (un vers brise?) ; on remarquera ainsi qu’il manque un vers au poe?me pour qu’il devienne un sonnet (ordinairement compose? de 2 quatrains et 2 tercets).

Transition : L’univers des le?gendes, figure? par des femmes aux allures de sorcie?re, s’e?loigne de la re?alite? et devient ainsi effrayant. Pourtant, ce poe?me n’est peut-e?tre pas si ne?gatif qu’il n’y parai?t : il ce?le?bre en creux le pouvoir de la poe?sie.

III – Le pouvoir de la poe?sie

A – Une incantation : la poe?sie comme magie

Une incantation est une formule magique qui vise a? produire un sortilège.

Tout d’abord, certains mots reviennent comme un refrain, ce qui renvoie au pouvoir incantatoire du poe?me. C’est le cas des mots « verre » (x2) et
« verts » (x2), homonymes de « vers », mais aussi des termes qui renvoient au chant : « chanson », « chantez », « chant », « chante » mais aussi « incantent » pour parler des fe?es (en latin, chanter se dit cantare).

Par ailleurs, le poe?me est compose? selon une structure circulaire qui rappelle la « ronde », qu’Apollinaire invoque pour contrer l’influence male?fique des
« femmes » aux « cheveux verts » de la chanson et qui accentue l’effet de refrain. En effet, le poe?me de?marre et termine avec « mon verre », revenant ainsi sur lui-me?me.

Plusieurs chants semblent se superposer ici : celui du poe?te, celui du batelier, celui des destinataires du poe?me (la deuxie?me personne du pluriel pre?sente a? travers les impe?ratifs : « Chantez plus haut ») et celui des « fe?es ». Ce sont les voix du surnaturel qui semblent l’emporter, puisque le verre se brise sous l’effet de la chanson du batelier, qui « chante toujours a? en ra?le-mourir » : le sortile?ge est accompli.

B – Sublimer le re?el : l’ivresse inspiratrice

Si l’on pense a? l’homonymie entre « verre » et « vers », le premier vers peut se lire comme la volonte? du poe?te d’exprimer tout ce qu’il a a? dire (Mon vers est plein), sous le coup d’un trop-plein d’alcool ou d’un trop-plein d’inspiration.

Ainsi, l’ivresse dans « Nuit rhe?nane » n’est pas seulement l’ivresse lie?e a? l’alcool mais aussi une ivresse des mots.

Les sources de cette ivresse poe?tique sont a? chercher davantage dans le surnaturel que dans le re?aliste, car me?me si Apollinaire semble re?clamer les « filles blondes / Au regard immobile », ce sont les fe?es qui « incantent » et la voix du batelier qui « chante ».

Le surnaturel enchante la re?alite?, a? tel point que le poe?te doit cre?er des mots nouveaux pour la de?crire (« trembleur », « ra?le-mourir », le verbe incanter).

Par ailleurs, cette ivresse poe?tique permet au poe?te d’aller plus loin et de sublimer ce qu’il voit : il passe dans un autre monde, qui est le reflet du premier (« ou? les vignes se mirent ») et ou? tombe « tout l’or des nuits ». La poe?sie lui permet d’acce?der a? cet au-dela?.

C – Un appel a? la poe?sie

En renouvelant le monde, en l’« incantant », Apollinaire ce?le?bre dans ce poe?me le pouvoir de la cre?ation poe?tique, qui de?voile une re?alite? plus profonde.

Cet art n’est cependant pas re?serve? a? une e?lite, comme en atteste le dialogue que le « je » du poe?te forme avec ses lecteurs.

Ainsi, il s’adresse a? plusieurs reprises directement a? son destinataire : « Ecoutez », « chantez », « mettez ».

Il semble enjoindre son lecteur (« Debout ») a? ne pas rester passif et s’emparer lui-me?me de la parole poe?tique et magique, a? participer a? la construction du poe?me.

On a vu que le chant et la ronde de la deuxie?me strophe e?taient une re?action aux pouvoirs male?fiques des sorcie?res des vers 3 et 4 ; Apollinaire appelle donc ici le lecteur a? l’aide pour contrer le « ra?le-mourir » du batelier.

Nuit Rhe?nane, conclusion

« Nuit rhe?nane » est un poe?me complexe, a? plusieurs niveaux de lecture : de?lire d’une nuit d’ivresse, le poe?te libe?re une parole lyrique en rapportant la chanson du batelier ; plonge?e dans les le?gendes allemandes, c’est aussi la naissance d’un univers angoissant, en opposition a? une re?alite? rassurante ; enfin, c’est une ce?le?bration de l’art poe?tique, qui sublime le re?el et de?voile le monde.

Apollinaire joue sur les formes conventionnelles (alexandrins, strophes et rimes pluto?t re?gulie?res) et des the?matiques classiques (la souffrance de l’amour) pour cre?er un art poe?tique novateur, auquel le lecteur est invite? a? participer.

2 réponses à “Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire : « Nuit rhénane », lecture analytique n° 15”

29 04 2013
corentin_mahut (09:53:40) :

Il y a un problème avec ce tableau , personnellement je ne peux pas lire les interprétations , elles sont coupées par la barre de droite.

29 04 2013
hberkane (15:47:50) :

Le tableau est en .pdf sur la page, normalement. Peux-tu vérifier ? Sinon, je le mettrai à mon retour de Marrakech…

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