Incendies (2003) de Wajdi Mouawad : entretien avec le metteur en scène Stanislas Nordey

Comment avez-vous ge?re? les e?poques et les lieux diffe?rents qui coexistent souvent sur sce?ne ?

S.N. – Il fallait trouver un principe simple qui puisse permettre aux spectateurs de ne pas e?tre noye?s, de ne pas e?tre perdus. Pendant les re?pe?titions, nous avons longtemps cherche? comment permettre aux spectateurs de se repe?rer rapidement. Par exemple, nous avons pense? choisir une couleur de costume pour chaque e?poque ou encore pense? mettre les dates de chaque sce?ne… mais tout cela ne marchait pas.

Finalement, nous nous sommes rendu compte que les trois Nawal (Nawal 20 ans, Nawal 40 ans et Nawal 60 ans) synthe?tisaient l’ensemble. Nous avons donc de?cide? d’ouvrir le spectacle par une pre?sentation toute simple des personnages. Au de?but, les acteurs arrivent sur sce?ne puis disent qui ils sont. La premie?re a? se pre?senter est la come?dienne qui joue Nawal 20 ans, elle dit : « Nawal Marwan, 20 ans ». La seconde s’avance et dit : « Nawal Marwan, 40 ans ». La troisie?me : « Nawal Marwan, 60 ans ». A? partir de ce moment-la?, le spectateur se repe?re avec ces trois visages de femme. Ce geste tout simple de mise en sce?ne suffit a? rendre clair. Le public voit d’emble?e la singularite? du spectacle : il va suivre un personnage a? travers trois e?poques.

Les lieux ou? se de?roule l’histoire semblent fragmente?s ou inde?finis. Plusieurs villes du Liban sont cite?es mais le pays n’est pas nomme?. Est-ce que vous tenez compte de cet aspect ?

S.N. – Nous nous sommes beaucoup interroge?s et avons assez vite compris que ce n’e?tait e?videmment pas un hasard si Wajdi Mouawad avait de?cide? de ne pas force?ment citer le lieu ou? cela se passe, pourquoi, etc. Dans les premie?res versions (tre?s pre?cieuses) du texte, dans ces e?tats ante?rieurs de l’e?criture, Wajdi Mouawad fait e?norme?ment re?fe?rences au conflit israe?lo-palestinien, puis il a presque tout gomme?. Ce geste dans la construction dramaturgique est donc vraiment volontaire. Oui, cette guerre se passe au Sud, oui, il y a une guerre civile, mais elle est ge?ne?rique de toutes celles qui se passent dans tous les pays du monde. Finalement, ce sont les drames individuels a? l’inte?rieur de cela qui inte?ressent l’auteur, le petit homme face a? l’Histoire avec un grand H.

Est-ce que vous retranscrivez cela au niveau du choix du de?cor ?

S.N. – Le de?cor est tre?s simple, c’est un espace blanc, presque un espace de danse. Je ne voulais pas un de?cor re?aliste mais pluto?t un lieu dans lequel tout soit possible. Je pense que Wajdi est tre?s influence? par Shakespeare, Sophocle et par cette fac?on qu’ont les grands auteurs classiques de de?finir un lieu en disant au de?but : « Nous sommes dans une fore?t » et il n’y a pas besoin de repre?senter la fore?t. Le fait de le dire suffit. J’ai donc volontairement travaille? sur un espace blanc dans lequel l’imaginaire est libre de projeter tout ce qu’il veut.

Cela rejoint aussi l’aspect ge?ne?rique de cette guerre dont vous parliez.

S.N. – Tout a? fait… Encore une fois, je crois que ce qui inte?resse vraiment l’auteur ce sont les humanite?s bouscule?es. Il y a chez lui un travail sur le gros plan que j’essaie de rendre dans la mise en sce?ne. La lumie?re dans le spectacle est assez importante. Tout pre?s du public, des rampes de lumie?re assez fortes sont dirige?es vers les acteurs et je leur ai demande? sans cesse de venir s’y bru?ler comme des papillons, c’est- a?-dire d’e?tre le plus proche possible du public pour raconter l’histoire. Ce qui fait la particu- larite? des pie?ces de Wajdi Mouawad, c’est un tre?s fort de?sir de raconter, ce qui se rapproche e?norme?ment du conte. Il n’y a pas de de?cor dans les spectacles de conte, seulement la parole du griot. Aussi, le fait que l’imaginaire ne soit pas e?crase? par une repre?sentation quelconque e?tait tre?s important.

Pensez-vous que les arbres blancs de la sce?ne 5 entre Nawal et Wahab renvoient a? une fore?t de conte ? S.N. – Les troncs blancs sont ceux que l’on trouve au Liban. Ce sont, je crois, des arbres bru?le?s par la guerre. Je pense qu’ils repre?sentent la vie et qu’en me?me temps ils sont de?veloppe?s comme des figures fantomatiques. En tout cas, c’est comme cela que je les entends. Pendant les re?pe?titions, nous en avons mis sur le plateau, e?videmment le fait de les repre?senter enlevait l’imaginaire. Ils ont e?te? retire?s tre?s vite.

Les titres de certaines sections paraissent me?taphoriques, Un couteau plante? dans la gorge par exemple ou encore les diffe?rents incendies (Incendie de Nawal, Incendie de l’enfance…) Est-ce une dimension que vous avez re?investie dans la mise en sce?ne ?

S.N. – A? un moment donne? de la recherche, nous projetions les titres comme les chapitres d’un livre. Mais a? la toute fin nous les avons enleve?s car cela interrompait un peu l’action. Nous avons compris que les chapitres ne s’adressaient pas aux spectateurs mais aux lecteurs : ce sont des guides mais ils n’ont pas d’importance dans la repre?sentation. Wajdi s’est pre?occupe? du fait que des gens allaient lire son texte.

Page 85, la didascalie semble sugge?rer plus qu’elle ne montre : « Il pose le nez de clown. Il chante. Nawal (15 ans) accouche de Nihad. Nawal (45 ans) accouche de Jeanne et Simon. Nawal (60 ans) reconnai?t son fils. Jeanne, Simon et Nihad sont tous trois ensemble. » Comment avez-vous monte? ce passage ?

S.N. – E?tant donne? que Wajdi Mouawad a monte? lui-me?me ses pie?ces, la plupart des didascalies sont en fait des descriptions de sa propre mise en sce?ne. J’ai vu Incendies et il se passait effec- tivement cela, d’une manie?re poe?tique, mais il y avait les accouchements. Je lui ai demande? tre?s vite s’il voulait que l’on respecte absolu- ment ses didascalies comme par exemple celle du marteau-piqueur dans la sce?ne de l’autobus et du notaire. Nous avons d’abord essaye? mais cela ne nous plaisait pas, n’avait pas de sens dans notre mise en sce?ne. Je l’ai appele? et lui ai demande? : « Si j’enle?ve le marteau-piqueur, est-ce que c’est un drame ? » Il m’a re?pondu qu’il s’agissait bien d’indications de sa propre mise en sce?ne. Ce sont des choses dont il faut toujours se me?fier quand les auteurs-metteurs en sce?ne publient leurs textes, les didascalies correspondent souvent a? ce qu’ils ont fait eux- me?mes et ne sont pas force?ment une demande vis-a?-vis d’autres metteurs en sce?ne. Donc tre?s concre?tement, on a garde? le nez rouge.

Si vous deviez de?finir le spectacle a? l’aide de trois objets, lesquels choisiriez-vous ?

S.N. – Un nez de clown, une ceinture d’explosifs et un testament.

Quel ro?le auriez-vous aime? jouer dans la pie?ce ?

S.N. – Bonne question… les ro?les de femme sont les plus beaux. Wajdi Mouawad est vrai- ment un e?crivain qui e?crit pour les femmes. Je pense que Nawal 60 ans est la plus belle partition. Et si c’e?tait un ro?le masculin, je crois que je choisirai le notaire parce qu’il joue un peu un ro?le de metteur en sce?ne, de monsieur Loyal. Il a aussi une fonction comique. Au milieu de ce texte si violent et si tragique, il cre?e tout a? coup des respirations.

Propos recueillis par Ce?cile Roy, le 28 juin 2008