Incendies (2003) de Wajdi Mouawad : l’intertextualité avec Shakespeare, Sophocle et Ovide

QUESTIONS DE L’EXAMINATEUR

Qu’est-ce que le mythe de Pyrame et Thisbé ? Quel passage d’Incendies s’en inspire ?

Qu’est-ce que le mythe d’Oedipe ? En quoi Incendies s’inspire-t-elle du mythe d’Oedipe ?

Quelle est l’histoire de Roméo et Juliette de Shakespeare ? En quoi Incendies s’inspire-t-elle de Roméo et Juliette ?

LES TEXTES

– texte 1 : William Shakespeare, Roméo et Juliette (1597), acte II, scène 2 ;

– texte 2 : Sophocle, Oediperoi (Vème s. av. J.-C.) ;

– texte 3 : Ovide, «Pyrame et Thisbé», Métamorphoses (an 1), livre 4, v. 55-166

Texte 1 : William Shakespeare, Roméo et Juliette (1597), acte II, scène 2

JULIETTE, ROMEO.

Juliette paraît à une fenêtre

JULIETTE – Ô Roméo, Roméo ! Pourquoi es tu Roméo !

Renie ton père et refuse ton nom,

Ou, si tu ne veux pas, fais moi simplement vœu d’amour

Et je cesserai d’être une Capulet.

ROMÉO, bas. – Écouterai je encore, ou vais je parler?

JULIETTE – C’est ce nom seul qui est mon ennemi.

Tu es toi, tu n’es pas un Montaigu.

Oh, sois quelque autre nom. Qu’est ce que Montaigu ?

Ni la main, ni le pied, ni le bras, ni la face,

Ni rien d’autre en ton corps et ton être d’homme.

Qu’y a t il dans un nom ? Ce que l’on appelle une rose

Avec tout autre nom serait aussi suave,

Et Roméo, dit autrement que Roméo,

Conserverait cette perfection qui m’est chère

Malgré la perte de ces syllabes. Roméo,

Défais toi de ton nom, qui n’est rien de ton être,

Et en échange, oh, prends moi tout entière !

ROMÉO – Je veux te prendre au mot.

Nomme moi seulement « amour », et que ce soit

Comme un autre baptême ! Jamais plus

Je ne serai Roméo.

JULIETTE – Qui es tu qui, dans l’ombre de la nuit,

Trébuche ainsi sur mes pensées secrètes ?

ROMÉO – Par aucun nom

Je ne saurai te dire qui je suis,

Puisque je hais le mien, ô chère sainte,

D’être ton ennemi.

Je le déchirerais

Si je l’avais par écrit.

JULIETTE – Mes oreilles n’ont pas goûté de ta bouche

Cent mots encore, et pourtant j’en connais le son.

N’es tu pas Roméo, et un Montaigu ?

ROMÉO – Ni l’un ni l’autre, ô belle jeune fille,

Si l’un et l’autre te déplaisent.

JULIETTE – Comment es tu venu, dis, et pourquoi ?

Les murs de ce verger sont hauts, durs à franchir,

Et ce lieu, ce serait ta mort, étant qui tu es,

Si quelqu’un de mes proches te découvrait.

ROMÉO – Sur les ailes légères de l’amour,

J’ai volé par dessus ces murs. Car des clôtures de pierre

Ne sauraient l’arrêter. Ce qui lui est possible,

L’amour l’ose et le fait. Et c’est pourquoi

Ce n’est pas ta famille qui me fait peur.

JULIETTE – Ils te tueront, s’ils te voient.

William SHAKESPEARE, Roméo et Juliette (1597)

traduction d’Y. Bonnefoy – éditions Gallimard

Texte 2 : Sophocle, Oediperoi (Vème s. av. J.-C.)

Dans le premier prologue, le prêtre de Zeus expose la situation à Oedipe : la ville de Delphes subit une peste qqui rend les hommes stériles ; dans le second prologue de la pièce, Créon rapporte à Oedipe la réponse de l’oracle de Delphes : les Thébains doivent laver la « souillure criminelle » et punir le meurtre du roi Laïos…

CRÉON. – Eh bien ! voici quelle réponse m’a été faite au nom du dieu. Sire Phoebos nous donne l’ordre exprès « de chasser la souillure que nourrit ce pays, et de ne pas l’y laisser croître jusqu’à ce qu’elle soit incurable ».

OEDIPE. – Oui. Mais comment nous en laver ? Quelle est la nature du mal ?

CRÉON. – En chassant les coupables, ou bien en les faisant payer meurtre pour meurtre, puisque c’est le sang dont il parle qui remue ainsi notre ville.

OEDIPE. – Mais quel est donc l’homme dont l’oracle dénonce la mort ?

CRÉON. – Ce pays, prince, eut pour chef Laïos, autrefois, avant l’heure où tu eus toi-même à gouverner notre cité.

OEDIPE. – On me l’a dit jamais je ne l’ai vu moi-même.

CRÉON. – Il est mort, et le dieu aujourd’hui nous enjoint nettement de le venger et de frapper ses assassins.

Texte 3 : Ovide, «Pyrame et Thisbé», Métamorphoses (an 1), livre 4, v. 55-166

Pyrame et Thisbé effaçaient en beauté tous les hommes, toutes les filles de l’Orient. Ils habitaient deux maisons voisines dans cette ville que Sémiramis entoura, dit-on, de superbes remparts. Le voisinage favorisa leur connaissance et forma leurs premiers nœuds. Leur amour s’accrut avec l’âge. Le mariage aurait dû les unir ; leurs parents s’y opposèrent, mais ils ne purent les empêcher de s’aimer secrètement. Ils n’avaient pour confidents que leurs gestes et leurs regards ; et leurs jeux plus cachés n’en étaient que plus ardents.

Entre leurs maisons s’élevait un mur ouvert, du moment qu’il fut bâti, par une fente légère. Des siècles s’étaient écoulés sans que personne s’en soit aperçu. Mais que ne remarque point l’amour ? Tendres amants, vous observâtes cette ouverture ; elle servit de passage à votre voix ; et, par elle, un léger murmure vous transmettait sans crainte vos amoureux transports.

Souvent Pyrame, placé d’un côté du mur, et Thisbé de l’autre, avaient respiré leurs soupirs et leur douce haleine : « Ô mur jaloux, disaient-ils, pourquoi t’opposes-tu à notre bonheur ? pourquoi nous défends tu de voler dans nos bras ? pourquoi du moins ne permets-tu pas à nos baisers de se confondre ? Cependant nous ne sommes point ingrats. Nous reconnaissons le bien que tu nous fais. C’est à toi que nous devons le plaisir de nous entendre et de nous parler ».

C’est ainsi qu’ils s’entretenaient le jour ; et quand la nuit ramenait les ombres, ils se disaient adieu, et s’envoyaient des baisers que retenait le mur envieux. Le lendemain, à peine les premiers feux du jour avaient fait pâlir les astres de la nuit ; à peine les premiers rayons du soleil avaient séché sur les fleurs les larmes de l’Aurore, ils se rejoignaient au même rendez-vous.

Un jour, après s’être plaints longtemps et sans bruit de leur destinée, ils projettent de tromper leurs gardiens, d’ouvrir les portes dans le silence de la nuit, de sortir de leurs maisons et de la ville ; et, pour ne pas s’égarer dans les vastes campagnes, ils conviennent de se trouver au tombeau de Ninus ; c’est là que doit leur prêter l’abri de son feuillage un mûrier portant des fruits blancs, et placé près d’une source pure.

Ce projet les satisfait l’un et l’autre. Déjà le soleil, qui dans son cours leur avait paru plus lent qu’à l’ordinaire, venait de descendre dans les mers, et la nuit en sortait à son tour ; Thisbé, tendrement émue, favorisée par les ténèbres, couverte de son voile, fait tourner sans bruit la porte sur ses gonds ; elle sort, elle échappe à la vigilance de ses parents ; elle arrive au tombeau de Ninus, et s’assied sous l’arbre convenu. L’amour inspirait, l’amour soutenait son courage. Soudain s’avance une lionne qui, rassasiée du carnage des bœufs déchirés par ses dents, vient, la gueule sanglante, étancher sa soif dans la source voisine. Thisbé l’aperçoit aux rayons de la lune ; elle fuit d’un pied timide, et cherche un asile dans un antre voisin. Mais tandis qu’elle s’éloigne, son voile est tombé sur ses pas. La lionne, après s’être désaltérée, regagnait la forêt. Elle rencontre par hasard ce voile abandonné, le mord, le déchire, et le rejette teint du sang dont elle est encore souillée.

Sorti plus tard, Pyrame voit sur la poussière les traces de la bête cruelle, et son front se couvre d’une affreuse pâleur. Mais lorsqu’il a vu, lorsqu’il a reconnu le voile sanglant de Thisbé : « Une même nuit, s’écrie-t-il, va rejoindre dans la mort deux amants dont un du moins n’aurait pas dû périr. Ah ! je suis seul coupable. Thisbé ! c’est moi qui fus ton assassin ! c’est moi qui t’ai perdue ! Infortunée ! je te pressai de venir seule, pendant la nuit, dans ces lieux dangereux ! et n’aurais-je point dû y devancer tes pas ! Ô vous, hôtes sanglants de ces rochers, lions ! venez me déchirer, et punissez mon crime. Mais que dis-je ? les lâches seuls se bornent à désirer la mort ».

À ces mots il prend ce tissu fatal ; il le porte sous cet arbre où Thisbé avait dû l’attendre ; il le couvre de ses baisers, il l’arrose de ses larmes ; il s’écrie : « Voile baigné du sang de ma Thisbé, reçois aussi le mien ». Il saisit son épée, la plonge dans son sein, et mourant la retire avec effort de sa large blessure.

Il tombe ; son sang s’élance avec rapidité. Telle, pressée dans un canal étroit, lorsqu’il vient à se rompre, l’onde s’échappe, s’élève, et siffle dans les airs. Le sang qui rejaillit sur les racines du mûrier rougit le fruit d’albâtre à ses branches suspendu.

Cependant Thisbé, encore tremblante, mais craignant de faire attendre son amant, revient, le cherche et des yeux et du cœur. Elle veut lui raconter les dangers qu’elle vient d’éviter. Elle reconnaît le lieu, elle reconnaît l’arbre qu’elle a déjà vu ; mais la nouvelle couleur de ses fruits la rend incertaine ; et tandis qu’elle hésite, elle voit un corps palpitant presser la terre ensanglantée. Elle pâlit d’épouvante et d’horreur. Elle recule et frémit comme l’onde que ride le zéphyr. Mais, ramenée vers cet objet terrible, à peine a-t-elle reconnu son malheureux amant, elle meurtrit son sein ; elle remplit l’air de ses cris, arrache ses cheveux, embrasse Pyrame, pleure sur sa blessure, mêle ses larmes avec son sang, et couvrant de baisers ce front glacé : « Pyrame, s’écrie-t-elle, quel malheur nous a séparés ! cher Pyrame, réponds ! c’est ton amante, c’est Thisbé qui t’appelle ! entends sa voix, et soulève cette tête attachée à la terre ! »

À ce nom de Thisbé, il ouvre ses yeux déjà chargés des ombres de la mort; ses yeux ont vu son amante, il les referme soudain. L’infortunée aperçoit alors son voile ensanglanté ; elle voit le fourreau d’ivoire vide de son épée; elle s’écrie : « Malheureux ! c’est donc ta main, c’est l’amour qui vient de t’immoler ! Eh bien ! n’ai-je pas aussi une main, n’ai-je pas mon amour pour t’imiter et m’arracher la vie ? Je te suivrai dans la nuit du tombeau. On dira du moins, Elle fut la cause et la compagne de sa mort. Hélas ! le trépas seul pouvait nous séparer : qu’il n’ait pas même aujourd’hui ce pouvoir ! Ô vous, parents trop malheureux ! vous, mon père, et vous qui fûtes le sien, écoutez ma dernière prière ! ne refusez pas un même tombeau à ceux qu’un même amour, un même trépas a voulu réunir ! Et toi, arbre fatal, qui de ton ombre couvres le corps de Pyrame, et vas bientôt couvrir le mien, conserve l’empreinte de notre sang ! porte désormais des fruits symboles de douleur et de larmes, sanglant témoignage du double sacrifice de deux amants » ! Elle dit, et saisissant le fer encore fumant du sang de Pyrame, elle l’appuie sur son sein, et tombe et meurt sur le corps de son amant.

Ses vœux furent exaucés, les dieux les entendirent : ils touchèrent leurs parents ; la mûre se teignit de pourpre en mûrissant ; une même urne renferma la cendre des deux amants.

Traduction de G.T. Villenave – 1806