Incendies (2003) de Wajdi Mouawad : textes de Wajdi Mouawad

Textes :

– texte 1 : « Une consolation impitoyable », préface de l’édition Incendies ;

– texte 2 : « Le Scarabée » (2015), page d’accueil du site de l’auteur (http://www.wajdimouawad.fr/)

Texte 1 : « Une consolation impitoyable »

Incendies est le second volet d’une tétralogie amorcée avec l’écriture et la mise en scène de Littoral en 1997. Sans en être une suite narrative, Incendies reprend la réflexion autour de la question de l’origine. Même si j’ignore encore exactement vers où ira la suite, et quand elle sera à nouveau abordée, je sais que, depuis peu, un mot encombre ma tête, peut-être est-ce un titre, peut-être est-ce un décor, peut-être est-ce un premier mot, je ne sais pas, mais ce mot étrange appartient, je le sens bien, à la troisième partie. Ce mot est Forêts.

Tout comme Littoral, Incendies n’aurait jamais vu le jour sans la participation des comédiens. En ce sens, la manière dont la pièce fut écrite et mise en scène constitue aussi une suite de Littoral, puisque, là aussi, le texte fut écrit à mesure des répétitions échelonnées sur une période de dix mois.

[…]

L’écriture s’est alors mise en marche et le travail de répétition a suivi. Le travail de scénographie aussi eut à s’adapter au fait que le texte s’écrivait à mesure et, tout au long de cette période, j’ai eu le sentiment qu’il était question avant tout d’une troupe de théâtre, avec ses techniciens et ses comédiens, qui œuvraient pour dégager le chemin à l’écriture. Sans cette écoute, sans cette participation, sans cet engagement actif de la part de chaque membre de l’équipe, je n’aurais pas pu écrire. C’est important à dire, important à faire entendre : Incendies est né de ce groupe, son écriture est passée à travers moi. Pas à pas jusqu’au dernier mot.

Wajdi Mouawad

23 mars 2003

préface de l’édition Incendies

Texte 2 : « Le Scarabée » (2015)

Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères.

Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté.

WM.

Page d’accueil du site de l’auteur (http://www.wajdimouawad.fr/)