Incendies (2003) de Wajdi Mouawad : Wajdi Mouawad, un auteur contemporain à la croisée des cultures

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JE ME TESTE

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QUESTIONS DE L’EXAMINATEUR

Qui est Wajdi Mouawad ?

Comment lui est venue l’idée dIncendies ?

En quoi la pièce Incendies délivre-t-elle un message ?

UNE INTERVIEW DE WADJI MOUAWAD

Wajdi Mouawad a écrit sa première pièce à 20 ans, au Québec, où sa famille libanaise avait émigré en 1983. Une dizaine d’autres ont suivi, qui parcourent le monde. Comme leur auteur, grand voyageur devant l’éternel, à la tête d’une double compagnie, québécoise et française. Depuis 2008, Wajdi Mouawad dirige le Théâtre français du Centre national des arts d’Ottawa, où il a succédé à Denis Marleau.

Dans votre livre, « Seuls », on vous voit en photo à 9 ans, au Liban. Vous avez l’air sage et grave…

Sage et grave, c’est sûrement un résumé très juste de l’enfant que j’ai été, d’une manière inconsciente et contradictoire. J’ai grandi dans une famille où la parole ne circulait pas. Ce qui comptait par-dessus tout, c’était l’obéissance aux traditions et valeurs. La photo exprime la tension dans laquelle je vivais : entre le « dit » – la politesse, l’éducation – et le « non-dit » – l’indomptable né des perceptions et sensations, plus puissantes que tout, qu’un enfant de 9 ans porte en lui, sans trop le savoir.

Quelle place occupait la religion ?

Ma mère venait d’une famille orthodoxe affiliée à Rome, mon père d’une famille chrétienne maronite. Evidemment, la confession du père était déterminante. Nous étions donc chrétiens maronites, et nous vivions dans un village chrétien maronite, entouré de villages druzes. Nous avons déménagé à la suite d’un incident. Un jour où mes parents étaient en voiture, trois Druzes se sont approchés et ils ont cogné violemment sur le capot. Ma mère a eu très peur. Elle était enceinte de moi, je crois. Mon père a décidé de partir vivre dans un village chrétien entouré de villages chrétiens. Puis nous sommes allés à Beyrouth.Mon père voyageait beaucoup. Il était représentant commercial, comme beaucoup de Libanais. Il s’intéressait à tout ce qui était fait en plastique. Il allait au Japon, aux Etats-Unis, et il trouvait des objets qui n’existaient pas au Liban. Il mettait en relation les grossistes avec les fabricants, et il percevait des commissions. Ma mère restait à la maison. Avant son mariage, elle travaillait dans une banque pour nourrir sa famille – sa mère était morte et son père, malade. Elle aimait beaucoup son indépendance, à laquelle mon père lui a demandé de renoncer pour qu’elle s’occupe des enfants – ma soeur et mon frère aînés, et moi. Ç’a été dur pour elle, au début. Voilà un peu le contexte familial dans lequel j’ai grandi.

C’était les plus belles années du Liban. Il y avait une prospérité extraordinaire, beaucoup de joie et de sensualité. Je me souviens surtout de la sensualité. La nature, le ciel bleu, un pays où les mauvaises herbes sont des figuiers. Dès que je le pouvais, j’étais dehors. Je vivais en osmose avec la nature, les arbres, les animaux, dans une plénitude qui ne laissait pas de place pour rêver d’autre chose. Aujourd’hui encore, j’ai l’impression que j’ai toujours été dehors, même si c’était la guerre.

Au moment de la photo, en 1977, la guerre a commencé depuis deux ans…

Oui, mais c’était un mot qu’on ne disait pas. On le conjuguait : « darah hiedrabou » (« ça va bombarder »), « darabou » (« ils ont bombardé »), « darabouna » (« ils nous ont bombardés »). Avec mes amis, on avait développé un sens très aigu des sons. Quand vous entendez « boum », ça peut signifier qu’une bombe vient de tomber, au loin, ou qu’un canon vient d’envoyer sa bombe, qui tombera peut-être près de vous.

A force, on reconnaissait toutes les nuances. J’étais capable de dire d’un canon : « C’est un 255, ou un 244. » Mais je le faisais comme un enfant qui passe son temps à dire : « Ah ça, c’est une Mercedes, ça, une Volvo. » Dans ces années-là, il y avait quelque chose qui était lié au jeu, mais aussi à l’inquiétude et à la répétition ponctuelle des bombardements. Des années plus tard, au Québec, j’ai retrouvé un sentiment semblable. Quand la neige fond, c’est vraiment le bordel. Vous êtes au bord d’un trottoir, il y a une flaque, il faut la contourner, vous vous mouillez. Je me disais : « Ça me rappelle quelque chose. » Je me demandais quoi. J’ai compris que ça me rappelait la guerre au Liban. C’était aussi emmerdant que la neige fondue au printemps.

Qu’est-ce qui décide vos parents à partir pour la France ?

En 1977, la situation commençait à devenir compliquée, mais on pensait encore que ça ne durerait pas. La photo a été prise à ce moment-là. La France a proposé aux Libanais qui le désiraient de venir trois mois, en attendant que le conflit diminue, ou cesse. Nous sommes partis en 1978. Je n’étais pas du tout conscient de ce qui m’arrivait. La seule question qui m’intéressait était celle de l’avion, que je prenais pour la première fois : est-ce que je serais du côté du hublot ? A Paris, nous avons retrouvé un oncle, parti du Liban dès le début du conflit. Ma mère m’a emmené à l’école. Je suis entré avec elle dans une classe, le professeur m’a dit : « Tu t’assois là », et ma mère est partie. Chacun entre à sa manière dans le tragique. Ce jour-là, dans cette classe de CM2 du XVe arrondissement, j’ai mis les pieds dans le tragique, en éprouvant des sensations qui m’étaient inconnues : l’ennui profond, la tristesse.

Là, j’ai commencé à rêver. J’avais une véritable attirance pour tout ce qui était surnaturel et mythologique. Je me créais des frayeurs avec un chapelet fluorescent. J’avais aussi le sentiment d’être toujours nul. Petit à petit, les choses se sont mises en place. J’ai appris le français, il y a eu la découverte de la lecture et de la chanson, Renaud, Brel, Barbara, Gotlieb, Tintin, Lucky Luke, Fantômette, Le Club des cinq, Kafka, Récréa A2 à la télévision, les copains et le foot, un univers virtuel où je retrouvais les sentiments d’osmose que j’avais au Liban.

Nous sommes restés cinq ans en France. Nos permis de séjour étaient renouvelés tous les trois mois. En 1983, l’administration nous a dit : « On vous les renouvelle pour six mois, mais c’est la dernière fois. » « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? », a objecté ma mère. « Ecoutez, ça fait quand même cinq ans que vous êtes là, alors que vous ne deviez rester que trois mois. »

Mon père fait alors des demandes d’immigration au Québec. Tout se passe avec une facilité extraordinaire. Ma mère est contente, elle aime beaucoup l’idée d’aller à Montréal parce que les rues sont propres. Elle tombe malade avant le départ. On diagnostique un cancer. Elle mourra deux ans plus tard.

Notre vie familiale, ce n’était pas Racine, mais Shakespeare : terriblement drôle et tragique en même temps. Toujours, toujours, toujours. Ne pas ressasser, ne pas s’enraciner dans une obsession du chagrin, mais avancer, tracer. A la maison, la vie n’était pas triste. Mais évidemment, parfois, le chaudron explosait. En 1982, j’ai fait une fugue. La police m’a retrouvé au bois de Vincennes, sur la route de la Pyramide, à cent mètres de la Cartoucherie et du Théâtre du Soleil.

Quand vous arrivez au Québec, vous savez que vous ne retrouverez plus jamais le Liban ?

Oui. Le déménagement est définitif. Là encore, je m’ennuie en classe. Arrive le Dec (l’équivalent du bac). Je sais que je ne l’aurai pas, parce que je saute les cours. Les seuls moments de plaisir réels viennent du théâtre. J’en fais avec des amis. Je m’occupe des lumières, du décor, je joue un porteur de valise muet parce que je n’ai pas l’accent québécois. Je retrouve le bonheur que j’ai eu en 6e, en France, quand j’ai écrit et mis en scène ma première pièce, Poubelle, dont les personnages étaient des objets jetés dans une poubelle, qui parlaient de l’absence de sens de la vie. A Montréal, un jour où j’erre dans la ville, je passe devant l’Ecole nationale du théâtre du Canada. Je m’inscris pour une audition. Je suis reçu.

C’est vraiment un sou-la-ge-ment. Comme si on m’ôtait le sac à dos que je portais depuis qu’on avait quitté le Liban. Au départ, ce sac était vide. Tous les jours, quelqu’un y avait mis un grain de sable. Au cours des ans, je n’avais pas senti le poids s’accumuler. Quand je vois mon nom sur la feuille des lauréats, j’ai le sentiment que le sac est enlevé de mes épaules – un instant, parce que ce poids ne s’enlève pas comme ça -, mais cet instant suffit pour que je sente une élévation. Alors là, c’est une vraie fugue : il n’y pas de police qui peut rattraper quelqu’un qui voit son nom sur une feuille, comme ça.

Comment réagissent vos parents ?

Très bien. Ils me voyaient ingénieur ou médecin. Ils m’ont dit : « Si c’est ton choix, vas-y. » J’étais sidéré par le malentendu que j’avais nourri à leur endroit pendant des années. A l’école, j’apprends le jeu, mais je me rends vite compte que ce n’est pas ma voie. Un auteur génial, Claude Gauvreau, écrit pour nous une pièce, L’asile de la pureté. L’histoire d’un poète, accusé du meurtre de sa petite amie, qui fait une grève de la faim. Claude Gauvreau me demande de faire le poète.

Il ne me met pas sur scène, mais au balcon, où je fais semblant d’écrire, et d’où j’envoie ensuite les feuilles. La pièce durait trois heures et demi. Au début, j’ai écrit des répliques de L’Asile de la pureté. Comme ça devenait lassant, j’ai commencé à écrire ma propre histoire, celle d’un type enfermé dans les toilettes, qui ne veut plus sortir. Gauvreau me donne la structure, un rythme. Sans le savoir, il devient un tuteur. A la fin des représentations, j’ai ainsi écrit deux actes de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, ma première pièce. Je continue dans un grand état de bonheur, de hâte.

En 1989, je fais une lecture, pour mes copains de l’école. Ca dure deux heures, je joue les vingt personnages. C’est aussi bavard que tout ce que j’écris. Je lis dans la joie et la colère, parce qu’il y a des monologues portés par le chagrin. A la fin, le directeur de la section écriture vient me voir : « Ça fait deux ans et demi qu’on te connaît. Je viens de réaliser que tu as vécu la guerre. Elle n’est pas simplement présente dans ce que tu fais, elle en est constitutive. Il faut que tu continues. » A partir de ce jour-là, on m’a parlé autrement.

PS : La suite est longue. On peut la voir à Avignon, vingt ans plus tard, avec Littoral, Incendies et Forêts joués en une nuit dans la Cour d’honneur, et la création de Ciels, qui boucle Le Sang des promesses, le quatuor de Wajdi Mouawad sur l’exil et la guerre.

Le Monde, 7 juillet 2009.

Propos recueillis par Brigitte Salino

L’IDENTITE LIBANAISE

Wajdi Mouawad est né au Liban, dans une famille chrétienne maronite.

Son enfance a été marquée par la guerre et par l’usage précoce des armes à feu.

L’EXIL EN FRANCE

A l’âge de huit ans, il émigre en France avec ses parents.

L’adresse du site de l’artiste est en France : Wajdi Mouawad: Accueil

LA CREATION CANADIENNE

Il s’installe à Montréal à 15 ans avec sa famille : leurs cartes de séjour n’ont pas été renouvelées.

Il a la nationalité canadienne.

C’est au Québec qu’il découvre le théâtre : d’abord, comme comédien, puis comme écrivain et metteur en scène.

Il a dirigé le Théâtre de Quat’Sous, à Montréal.

Il dirige maintenant la partie française du Centre National des Arts d’Ottawa, l’un des théâtres les plus importants du pays.

L’HERITAGE GREC

En 1991, un ami lui fait découvrir les auteurs grecs : Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide.

Il montera les textes de plusieurs de ces auteurs.

LE RETOUR AU LIBAN ET LA RENCONTRE AVEC SOUHA BECHARA

En 2011, Wadji Mouawad rencontre la photographe québécoise Josée Lambert, qui a réalisé de nombreux reportages photos sur les détenus du sud-Liban, et notamment de la prison Khiam, et qui a recueilli les témoignages des familles et des détenus, sur les difficiles conditions de détention des prisonniers. C’est également elle qui a rencontré pour la première fois Najat Bechara, la mère de Souha Bechara, rendant visite à sa fille alors encore prisonnière, lors d’un voyage au Sud-Liban en 1995.

La deuxième personne rencontrée par Wajdi Mouawad est la cinéaste Randa Chahal Sabbag, libanaise originaire de Tripoli vivant a Paris, décédée en 2008. Auteure de fiction et de documentaires, dont trois longs métrages (Écran de sable, Civilisés et son dernier film Le cerf-volant, récompensé d’un Lion d’argent à la Mostra de Venise en 2003), elle s’est beaucoup intéressée à la guerre civile du Liban notamment dans Pas à pas (1978) mais elle est aussi réalisatrice du film Souha, survivre à l’enfer, qui date de 2000 et retrace la rencontre de Souha Bechara avec d’anciens prisonniers de Khiam dont elle n’avait jamais vu les visages. C’est grâce à Randa Chahal que Wajdi Mouawad rencontre Souha Bechara.

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Il rencontre Souha Bechara, militante libanaise pendant la guerre civile qui a tenté, en 1988, d’assassiner Antoine Lahad, chef des milices chrétiennes du Sud-Liban. Souha Bechara fut alors incarcérée pendant dix années dans  une prison clandestine du Sud-Liban placée sous le commandement des milices chrétiennes de l’ALS (Armée du Liban-Sud). Nommée Khiam, ce lieu est chargé de mémoire et rencontre l’histoire des atrocités de la guerre. Le témoignage et le parcours de cette femme (qui a été libérée en 1998) ont beaucoup touché et inspiré Wajdi Mouawad. Il la rencontre dans un petit appartement parisien en 2001. Une rencontre marquante qui ranimera en lui un sentiment de culpabilité de n’avoir pas vécu la guerre et d’en ignorer un pan entier.

« Tard dans la soirée, dans la joie de cet instant passé ensemble, Wajdi Mouawad et Souha Bechara quittent l’appartement de Randa Chahal Sabbag pour prendre le métro. Pendant qu’ils attendent sur le quai, ils découvrent qu’ils ont habité le même quartier à Beyrouth. Étrange chemin : nés voisins, séparés par la guerre, pour se retrouver sur le même quai de métro. Il décide alors de lui poser trois questions. Il lui demande ce qu’elle chantait en prison : tout ce qui me passait par la tête, dit-elle, ABBA, par exemple. Il lui demande si elle n’a pas été déçue de ne pas avoir tué Antoine Lahad ; elle répond que cela n’avait au fond aucune importance, ce qui comptait était que tous sachent qu’il pouvait être atteint. Il lui demande alors pourquoi elle a tiré deux balles et non pas une ou le chargeur entier ; elle lui explique que l’une était pour les Libanais, l’autre pour les Palestiniens. »

Postface de Charlotte Farcet décrivant la rencontre entre Wajdi Mouawad et Souha Bechara.

À partir de cela, il imagine une histoire autour d’une femme amoureuse, à qui l’on enlève un enfant, et qui entre par la suite en résistance : c’est Incendies. Arrêtée, emprisonnée et torturée, elle se met à chanter dans sa cellule. On la surnomme alors « la femme qui chante ».

LA TETRALOGIE OU LE QUATUOR « LE SANG DES PROMESSES »

Le Sang des promesses, c’est ainsi que Wajdi Mouawad a rebaptisé ce « quatuor » de pièces : Littoral (1997), Incendies (2003), Forêts (2006) et Ciels (2009).

Les personnages de Wajdi Mouawad sont toujours poussés hors de chez eux pour aller enquêter sur l’origine de leur naissance, souvent obscure.

J’AI RETENU

1. Wajdi Mouawad est né au Liban, dans une famille chrétienne.

2. Enfant, il a connu la guerre et les armes.

3. A l’âge de huit ans, il émigre en France avec ses parents.

4. Il s’installe à Montréal à 15 ans avec sa famille.

5. Il a la nationalité canadienne.

6. Au Québec, il découvre le théâtre.

7. Il est comédien, écrivain et metteur en scène.

8. Il est fasciné par les tragédies grecques.

9. Incendies est inspiré de l’histoire de Souha Bechara.

10. Incendies appartient à un quatuor : Le Sang des promesses.