Les yeux se rencontrèrent : lecture analytique n° 5 : la rencontre avec Madame de Warens

J’arrive enfin : je vois madame de Warens. Cette époque de ma vie a décidé de mon caractère ; je ne puis me résoudre à la passer légèrement. J’étais au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu’on appelle un beau garçon, j’étais bien pris dans ma petite taille, j’avais un joli pied, une jambe fine, l’air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. Malheureusement je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m’est arrivé de songer à ma figure que lorsqu’il n’était plus temps d’en tirer parti. Ainsi j’avais avec la timidité de mon âge celle d’un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire. D’ailleurs, quoique j’eusse l’esprit assez orné, n’ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de manières ; et mes connaissances, loin d’y suppléer, ne servaient qu’à m’intimider davantage en me faisant sentir combien j’en manquais.

Craignant donc que mon abord ne prévînt pas en ma faveur, je pris autrement mes avantages, et je fis une belle lettre en style d’orateur, où, cousant des phrases de livres avec des locutions d’apprenti, je déployais toute mon éloquence pour capter la bienveillance de madame de Warens. J’enfermai la lettre de M. de Pontverre[1] dans la mienne, et je partis pour cette terrible audience. Je ne trouvai point madame de Warens ; on me dit qu’elle venait de sortir pour aller à l’église. C’était le jour des Rameaux de l’année 1728. Je cours pour la suivre :  je la vois, je l’atteins, je lui parle… Je dois me souvenir du lieu, je l’ai souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puis-je entourer d’un balustre d’or cette heureuse place ! que n’y puis-je attirer les hommages de toute la terre ! Quiconque aime à honorer les monuments du salut des hommes n’en devrait approcher qu’à genoux.

C’était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l’église des cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, madame de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue ! Je m’étais figuré une vieille dévote[2] bien rechignée ; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis.  Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse. Rien n’échappa au rapide coup d’oeil du jeune prosélyte[3] ; car je devins à l’instant le sien, sûr qu’une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d’une main tremblante, l’ouvre, jette un coup d’oeil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu’elle lit tout entière, et qu’elle eût relue encore si son laquais ne l’eût avertie qu’il était temps d’entrer. Eh ! mon enfant, me dit-elle d’un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune ; c’est dommage en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta : Allez chez moi m’attendre ; dites qu’on vous donne à déjeuner ; après la messe j’irai causer avec vous.

[1]M. de Pontverre : en 1728, Jean-Jacques Rousseau, âgé de seize ans s’enfuit de Genève où il travaille comme apprenti chez un maître graveur. C’est à Confignon, en Savoie, à cette époque, qu’il est accueilli par le curé M. de Pontverre qui lui recommande de se rendre à Annecy chez Madame De Warens.

[2]Une dévote est une personne attachée aux pratiques religieuses.

[3]Le prosélyte est le nouvel adhérent à une foi, un jeune converti.


 SUPPORT
Jean-Jacques ROUSSEAU, Les Confessions (1778), extrait du livre II.

PRÉSENTATION ET SITUATION DU PASSAGE

Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau est une autobiographie couvrant les cinquante-trois premières années de la vie de Rousseau, jusqu’à 1765.

Le titre des Confessions a sans doute été choisi en référence aux Confessions de Saint-Augustin, publiées au IVème siècle. Rousseau accomplit ainsi un acte sans valeur religieuse à proprement parler, mais doté d’une forte connotation symbolique : celui de l’aveu des péchés, de la confession.

Après avoir raconté son enfance dans le livre premier, Jean-Jacques Rousseau consacre son second livre de son autobiographie à la seule année 1728 pour marquer l’importance de cette période. C’est l’année de ses 16 ans, il fera des rencontres déterminantes, notamment avec une jeune femme chargée de le convertir : Mme de Warens.

PROBLÉMATIQUES

En quoi cette rencontre est-elle un coup de foudre ?

 En quoi ce texte a-t-il pour but de permettre à Rousseau de revivre le bonheur passé ?

 En quoi le temps et le lieu de la rencontre sont-ils symboliques ?

- En quoi ce texte constitue-t-il une scène de « première rencontre » ?

AI-JE BIEN LU ?

DES AXES ENVISAGEABLES.

  1.  

  2.  

  3.  

LES NEUF IDÉES ESSENTIELLES

1.

2.

3.

4.

5.

6.

7.

8.

9.

LES PROCÉDÉS

Relevé

je vois

je la vois,

Que devins-je à cette vue !

Je vois

au rapide coup d’oeil

Champ lexical du regard

Le regard joue un rôle important dans cette scène, comme dans toutes les scène de rencontre amoureuse : Rousseau découvre pour la première fois Mme de Warens et est émerveillé. C’est le regard du jeune Rousseau qui domine ici. La scène est rapportée de son point de vue (point de vue interne) ; on ignore les sentiments de la femme.

La description de Mme de Warens est différée, pour mieux faire attendre le lecteur (et également pour bien prendre le temps d’expliquer l’importance de la scène) : il la voit à la ligne 1 et le lecteur peut (enfin) la voir, lui, à la ligne 31.

J’arrive enfin : je vois madame de Warens.

Je cours pour la suivre : je la vois, je l’atteins, je lui parle…

Prête à entrer dans cette porte, madame de Warens se retourne à ma voix.

Je vois un visage pétri de grâces

Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d’une main tremblante, l’ouvre, jette un coup d’oeil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu’elle lit tout entière

Présent de narration

Il raconte au présent la scène, alors qu’il aurait dû utiliser le passé simple : il veut nous faire revivre la scène ; il la revit lui-même.

Il met sur certains moments en particulier : quand il la voit et la lecture de la lettre.

Il se met, une fois de plus en valeur : la lecture de la lettre est considérée comme un moment important.

Cette époque de ma vie a décidé de mon caractère ; je ne puis me résoudre à la passer légèrement.

Je dois me souvenir du lieu, je l’ai souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puis-je entourer d’un balustre d’or cette heureuse place ! que n’y puis-je attirer les hommages de toute la terre !

Présent d’énonciation

A plusieurs reprises, le narrateur s’interrompt pour s’adresser directement au lecteur : cela montre que l’épisode l’a marqué, au point qu’il s’en souvient encore au moment de l’écriture (1782-1728 = 54 ans plus tard…).

J’étais au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu’on appelle un beau garçon, j’étais bien pris dans ma petite taille, j’avais un joli pied, une jambe fine, l’air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé.

Portrait physique

Termes mélioratifs

Termes dépréciatifs

Métaphore

Le portrait de Rousseau est bien plus long que celui de Mme de Warens : il se met en valeur. Il utilise cinq adjectifs mélioratifs, contre deux dépréciatifs. Ce n’est pas du tout un portrait objectif. Il se termine sur une métaphore qui le valorise, alors qu’au début il prétendait être modeste.

Cette description se situe juste après la phrase « je la vois » : il nous fait attendre (le portrait de Mme de Warens va venir ensuite). Il essaye de nous montrer en quoi Mme de Warens pourrait elle aussi être séduite.

Malheureusement je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m’est arrivé de songer à ma figure que lorsqu’il n’était plus temps d’en tirer parti. Ainsi j’avais avec la timidité de mon âge celle d’un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire. D’ailleurs, quoique j’eusse l’esprit assez orné, n’ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de manières ; et mes connaissances, loin d’y suppléer, ne servaient qu‘à m’intimider davantage en me faisant sentir combien j’en manquais.

Portrait moral

Négations, restrictions

Il insiste sur son innocence, sur son caractère pur. Avant Mme de Warens, il n’avait jamais prêté attention aux filles, aux femmes.

Que ne puis-je entourer d’un balustre d’or cette heureuse place ! que n’y puis-je attirer les hommages de toute la terre ! Quiconque aime à honorer les monuments du salut des hommes n’en devrait approcher qu’à genoux.

Anaphores

Hyperboles

Exclamation

Gradation ?

Il exagère : l’endroit de la rencontre devrait devenir un sanctuaire.

C’était le jour des Rameaux de l’année 1728.

Indication temporelle

La précision de la date montre à quel point il a été marqué par l’événement.

le jour des Rameaux

Le dimanche des Rameaux célèbre le dimanche qui précède Pâques.

Ce dimanche correspondà l’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem où il fut acclamé par une foule agitant des palmes.

Il se met en valeur. Il se prend, d’une certaine façon, pour le Christ, le Messie.

 

C’était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l’église des cordeliers.

description

Elle est très précise. Le lecteur a le sentiment, l’impression d’entrer dans le lieu. Il en a un souvenir très fort. Il revoit la scène.

l’église des cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, madame de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue ! Je m’étais figuré une vieille dévote bien rechignée ; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse. Rien n’échappa au rapide coup d’oeil du jeune prosélyte ; car je devins à l’instant le sien, sûr qu’une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis.

Champ lexical de la religion

La rencontre se passe près d’une église. Il ne faut pas oublier que le jeune Rousseau a été envoyé par un prêtre chez une femme pieuse (Mme Warens). Sauf qu’ici Rousseau oublie la religion.

Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse.

Portrait

gradation

Il est valorisant. Il va du visage à la gorge (= seins) : c’est un coup de foudre physique, non pas une révélation mystique (il ne voit pas une sainte, mais une belle femme).

jette un coup d’oeil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu’elle lit tout entière, et qu’elle eût relue encore si son laquais ne l’eût avertie qu’il était temps d’entrer.

+ J’enfermai la lettre de M. de Pontverre dans la mienne, et je partis pour cette terrible audience.

Il se met en avant et fait comme si sa lettre était plus importante que celle de M. de Pontverre.

Rousseau adulte se moque sans doute du jeune homme qu’il a été.

on me dit qu’elle venait de sortir pour aller à l’église.

je lui parle…

madame de Warens se retourne à ma voix.

Eh ! mon enfant, me dit-elle d’un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune ; c’est dommage en vérité.

Allez chez moi m’attendre ; dites qu’on vous donne à déjeuner ; après la messe j’irai causer avec vous.

Discours indirect

récit de paroles

discours narrativisé

Discours direct

On n’entend que la voix de Mme de Warens. Il est impossible de deviner ce que Rousseau a dit : « je lui parle… » Dans son souvenir, Rousseau a éliminé une partie du dialogue, pour ne retenir que les mots de celle qu’il aime.

Rien n’indique qu’elle éprouve des sentiments : elle est même plutôt maternelle et consciente de la différence d’âge.