Les yeux se rencontrèrent : lecture analytique n° 7 : la demande en mariage de Georges Duroy

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LE TEXTE LU :

Il prononça, comme si on lui eût arraché un secret du fond du coeur :

 » J’ai… j’ai… j’ai que je suis jaloux de lui.  »

Elle s’étonna modérément :

 » Vous ?

— Oui, moi !

— Tiens. Pourquoi ça ?

— Parce que je suis amoureux de vous, et vous le savez bien, méchante !  »

Alors elle dit d’un ton sévère :

 » Vous êtes fou, Bel-Ami !  »

Il reprit :

 » Je le sais bien que je suis fou. Est-ce que je devrais vous avouer cela, moi, un homme marié, à vous, une jeune fille ? Je suis plus que fou, je suis coupable, presque misérable. Je n’ai pas d’espoir possible, et je perds la raison à cette pensée. Et quand j’entends dire que vous allez vous marier, j’ai des accès de fureur à tuer quelqu’un. Il faut me pardonner ça, Suzanne !  »

Il se tut. Les poissons à qui on ne jetait plus de pain demeuraient immobiles, rangés presque en lignes, pareils à des soldats anglais, et regardant les figures penchées de ces deux personnes qui ne s’occupaient plus d’eux.

La jeune fille murmura, moitié tristement, moitié gaiement :

 » C’est dommage que vous soyez marié. Que voulez-vous ? On n’y peut rien. C’est fini !  »

Il se retourna brusquement vers elle, et il lui dit, tout près, dans la figure :

 » Si j’étais libre, moi, m’épouseriez-vous ?  »

Elle répondit, avec un accent sincère :

 » Oui, Bel-Ami, je vous épouserais, car vous me plaisez beaucoup plus que tous les autres.  »

Il se leva, et balbutiant :

 » Merci…, merci…, je vous en supplie, ne dites  » oui  » à personne ? Attendez encore un peu. Je vous en supplie ! Me le promettez-vous ?  »

Elle murmura, un peu troublée et sans comprendre ce qu’il voulait :

 » Je vous le promets.  »

Du Roy jeta dans l’eau le gros morceau de pain qu’il tenait encore aux mains, et il s’enfuit, comme s’il eût perdu la tête, sans dire adieu.

Tous les poissons se jetèrent avidement sur ce paquet de mie qui flottait n’ayant point été pétri par les doigts, et ils le dépecèrent de leurs bouches voraces. Ils l’entraînaient à l’autre bout du bassin, s’agitaient au-dessous, formant maintenant une grappe mouvante, une espèce de fleur animée et tournoyante, une fleur vivante, tombée à l’eau la tête en bas.

Guy de Maupassant, Bel-Ami (1885), deuxième partie, Chapitre 8.

PRÉSENTATION ET SITUATION DU PASSAGE

PROBLÉMATIQUES

  • le narrateur est-il si neutre que cela dans cet extrait ?

  • Analysez le sentiment des deux personnages

  • etc.

DES AXES ENVISAGEABLES.

I. Une scène de demande en mariage apparemment neutre…

II. … mais oriente le lecteur…

III. … pour lui montrer que GD est un comédien, manipulateur

LES NEUF IDÉES ESSENTIELLES

  • Suzanne est amoureuse de Duroy : elle est sincère

  • Georges Duroy est manipulateur, se moque d’elle

  • GD joue la comédie

  • Suzanne tombe dans le piège, elle est abusée

  • La fin du texte est surprenante : il jette le pain, part sans dire adieu.

  • Le narrateur s’intéresse étonnamment aux poissons : ce qui se passe dans le bassin a un rapport avec ce qui se passe en dehors

  • Le narrateur adopte un point de vue externe : il refuse de nous livrer les pensées de GD ; il veut que le lecteur devine par lui-même

LES PROCÉDÉS

Relevé

Outils

Interprétation

comme si on lui eût arraché un secret du fond du coeur

comme s’il eût perdu la tête

comparaisons

Cela montre qu’il joue la comédie. Le narrateur insiste sur le fait qu’il n’éprouve pas véritablement les sentiments qu’il exprime.

pareils à des soldats anglais

Comparaison

(le rouge est la couleur d’apparat de l’armée britannique)

Cette comparaison fait apparaître la voracité des poissons et le danger qu’ils représentent.

Mise en abyme : GD, lui, n’est pas inoffensif.

 » J’ai j’ai j’ai que je suis jaloux de lui. « 

 » Merci, merci, je vous en supplie

+

balbutiant

Points de suspension

En apparence, GD semble hésiter, cherche ses mots. Il a vraiment l’air d’être amoureux. Il est troublé.

 » J’ai j’ai j’ai que je suis jaloux de lui.  »

 » Vous ?

— Oui, moi !

— Tiens. Pourquoi ça ?

— Parce que je suis amoureux de vous, et vous le savez bien, méchante !  »

etc.

Discours direct

Dialogue

Le discours direct occupe une place importante dans cet extrait. Le narrateur veut que nous écoutions les personnages. La scène, à ses yeux, est importante. Le lecteur aime ces passages dans un roman (cf. topos). Ils ont choisi un cadre romantique : le jardin, le bassin.

 » Vous ?

— Oui, moi !

— Tiens. Pourquoi ça ?

stichomythie

Cela accentue la surprise, l’intensité dramatique. Elle n’a pas le temps de réfléchir. Cela accélère le rythme de la scène. Nous sommes au théâtre.

Elle s’étonna modérément :

Alors elle dit d’un ton sévère :

La jeune fille murmura, moitié tristement, moitié gaiement :

Il se retourna brusquement vers elle, et il lui dit, tout près, dans la figure :

Elle répondit, avec un accent sincère :

Elle murmura, un peu troublée et sans comprendre ce qu’il voulait :

Compléments circonstanciels de manière

Didascalies

On se croirait au théâtre. Le narrateur décrit ce que font les personnages, sans commenter.

Ces « didascalies » sont particulièrement nombreuses : c’est sans doute le signe que le narrateur veut orienter le lecteur.

Vers :

– la sincérité de Suzanne

– Suzanne est séduite, mais résiste

 » Je le sais bien que je suis fou. Est-ce que je devrais vous avouer cela, moi, un homme marié, à vous, une jeune fille ? Je suis plus que fou, je suis coupable, presque misérable. Je n’ai pas d’espoir possible, et je perds la raison à cette pensée. Et quand j’entends dire que vous allez vous marier, j’ai des accès de fureur à tuer quelqu’un. Il faut me pardonner ça, Suzanne !  »

Tirade

GD argumente pour essayer de la convaincre. Il ne lui laisse pas le temps de parler. Il domine l’échange. Il ne parle que de lui.

Il a sans doute préparé son discours. Sa tirade est construite :

– les objections d’abord (marié, jeune fille)

– son désir ensuite

Est-ce que je devrais vous avouer cela, moi, un homme marié, à vous, une jeune fille ?

 » Si j’étais libre, moi, m’épouseriez-vous ?  »

Question oratoire

Question

Il utilise des procédés rhétoriques : il veut la faire réfléchir.

Est-ce que je devrais vous avouer cela, moi, un homme marié, à vous, une jeune fille ?

Antithèse

Il en rajoute, il accentue, pour la convaincre : il rappelle leur situation respective. Il sait qu’elle est jeune (vierge) et qu’il est marié (= obstacle).

Je suis plus que fou, je suis coupable, presque misérable.

Gradation

Il se fait passer pour une victime. Il insiste sur sa situation. Mais là encore, c’est un articfice oratoire : c’est le maître de la parole.

j’ai des accès de fureur à tuer quelqu’un.

Hyperbole

idem

Les poissons à qui on ne jetait plus de pain demeuraient immobiles, rangés presque en lignes, pareils à des soldats anglais, et regardant les figures penchées de ces deux personnes qui ne s’occupaient plus d’eux.

Tous les poissons se jetèrent avidement sur ce paquet de mie qui flottait n’ayant point été pétri par les doigts, et ils le dépecèrent de leurs bouches voraces. Ils l’entraînaient à l’autre bout du bassin, s’agitaient au-dessous, formant maintenant une grappe mouvante, une espèce de fleur animée et tournoyante, une fleur vivante, tombée à l’eau la tête en bas.

Mise en abyme

Il est suspect que le narrateur insiste autant sur le bassin et les poissons : l’extrait se termine, non sur le départ de GD, mais sur les poissons.

GD = poissons

Suzanne = pain dévoré

Elle vient de se faire dévorer.

Une fois qu’il a obtenu l’aveu de S., il ne joue plus au romantique, il reprend son vrai rôle : il jette la totalité du pain.

Soldats

avidement

dépecèrent

voraces.

Champ lexical de la violence

La violence ne se trouve que dans le bassin : les poissons sont voraces, dévorent le morceau de pain. Quel rapport avec GD ? Il a dévoré au sens métaphorique Suzanne : il a obtenu d’elle ce qu’il voulait.

Pour le narrateur, ce qu’il fait est violent aussi.

La jeune fille murmura, moitié tristement, moitié gaiement :

et il lui dit, tout près, dans la figure :

Elle répondit, avec un accent sincère :

leva, et balbutiant :

Elle murmura,

Verbes de paroles

Verbes introducteurs de paroles

Verbes déclaratifs

Les verbes de paroles sont nombreux (on pourrait les supprimer : le dialogue serait compréhensible sans eux). Ils apportent tout de même quelque chose : on voit que Suzanne est sincère, timide, discrète. GD s’attaque à une proie facile. A la fin du texte, la boule de pain est comparée à une fleur mouvante (Suzanne aussi est une fleur…).

Du Roy jeta dans l’eau le gros morceau de pain qu’il tenait encore aux mains, et il s’enfuit, comme s’il eût perdu la tête, sans dire adieu.

Pas de nom : viendra compléter un outil

Une fois qu’il a obtenu ce qu’il voulait, il ne s’intéresse plus aux poissons : il n’est plus romantique. Elle vient de lui promettre le mariage : il n’a plus à faire d’efforts.

Tous les poissons se jetèrent avidement sur ce paquet de mie qui flottait n’ayant point été pétri par les doigts, et ils le dépecèrent de leurs bouches voraces. Ils l’entraînaient à l’autre bout du bassin, s’agitaient au-dessous

Verbes d’actions

Etonnamment, la scène se termine dans le bassin : le narrateur s’intéresse aux poissons. Ils sont en mouvements, ils agissent. En réalité, ils poursuivent le travail de GD. GD a juste parlé, il n’a pas agi : l’illustration de ce qu’il a fait se trouve dans le bassin.

Ils l’entraînaient à l’autre bout du bassin, s’agitaient au-dessous, formant maintenant une grappe mouvante, une espèce de fleur animée et tournoyante, une fleur vivante, // tombée à l’eau la tête en bas.

Gradation

Métaphore

chute

Fleur = Suzanne

Parti pris du narrateur : il n’intervient pas dans le dialogue, mais indirectement il juge ce que GD vient de faire.

La mie de pain tombe, à la fin de la scène.

Elle murmura, un peu troublée et sans comprendre ce qu’il voulait :

Point de vue interne

Dans tout le texte, le point de vue est externe : le narrateur n’entre pas dans les pensées des personnages. Une seule fois, il adopte le point de vue de Suzanne, alors que le lecteur le devine sans peine. Il refuse de nous dire ce que GD pense : c’est au lecteur de le deviner…

Plan :

I. En apparence, neutre…

1. Une scène de théâtre

Discours direct, dialogue

Le discours direct occupe une place importante dans cet extrait. Le narrateur veut que nous écoutions les personnages. La scène, à ses yeux, est importante. Le lecteur aime ces passages dans un roman (cf. topos). Ils ont choisi un cadre romantique : le jardin, le bassin.

2. Une scène rythmée, intense dramatiquement

Stichomythie + Didascalies

Cela accentue la surprise, l’intensité dramatique. Elle n’a pas le temps de réfléchir. Cela accélère le rythme de la scène. Nous sommes au théâtre.

On se croirait au théâtre. Le narrateur décrit ce que font les personnages, sans commenter.

Ces « didascalies » sont particulièrement nombreuses : c’est sans doute le signe que le narrateur veut orienter le lecteur.

Vers :

– la sincérité de Suzanne

– Suzanne est séduite, mais résiste

3. Le personnage de Duroy semble troublé

Points de suspension

En apparence, GD semble hésiter, cherche ses mots. Il a vraiment l’air d’être amoureux. Il est troublé.

II. Mais oriente le lecteur

  1. Georges Duroy joue la comédie

    Comparaisons

Cela montre qu’il joue la comédie. Le narrateur insiste sur le fait qu’il n’éprouve pas véritablement les sentiments qu’il exprime.

2. Ce qui se passe dans le bassin reflète ce qui se passe en dehors

Mise en abyme + champ lexical de la violence + verbes d’action

Il est suspect que le narrateur insiste autant sur le bassin et les poissons : l’extrait se termine, non sur le départ de GD, mais sur les poissons.

GD = poissons

Suzanne = pain dévoré

Elle vient de se faire dévorer.

Une fois qu’il a obtenu l’aveu de S., il ne joue plus au romantique, il reprend son vrai rôle : il jette la totalité du pain.

3. Un narrateur curieusement en retrait, absent

Point de vue externe/point de vue interne

III. Pour lui montrer que GD est un comédien, manipulateur

1. Il maîtrise l’échange

Tirade

2. Il est un fin orateur

Antithèse + gradation + hyperbole + question oratoire

3. La violence dans le bassin annonciatrice de ce qui attend Suzanne

Verbes d’actions + gradation + anaphore