Un Roi sans divertissement (1947) de Jean Giono : d’Un Roi sans divertissement à Noé

1- Qu’est-ce que Noé ?

2- Quel est le rapport entre Noé et Un Roi Sans Divertissement ?

3- Que dit Jean Giono à propos d’Un Roi Sans Divertissement dans Noé ?

1) Noé est un roman écrit par Jean Giono, publié à Paris en 1947 aux éditions de la Table Ronde. Il est écrit après un Roi Sans Divertissement.

2) Noé s’ouvre sur la même scène qui clôture Un Roi. Les premières pages décrivent comment Giono a écrit Un Roi Sans Divertissement. Noé est comme une suite d’Un Roi Sans Divertissement, il reprend les personnages vivants en ajoutant les caractéristiques oubliées dans ce dernier.

3) Giono a mené Langlois jusqu’à son destin qui lui était prédestiné. Désormais, il informe sur des caractéristiques qui importe peu le lecteur.

Texte 1

Aussitôt après avoir achevé Un roi, Giono se met à la rédaction d’un roman nouveau, Noé. Mais son imagination est encore habitée par les personnages et le décor d’Un roi. Le livre s’ouvre donc sur la scène même qui clôt Un roi, le suicide de Langlois, et le créateur s’interroge sur le parti qu’il aurait pu tirer de l’une de ses créatures Delphine, face au cadavre de Langlois. D’autre part, les quinze premières pages de Noé mettent en récit le processus curieux par lequel, quand Giono composait Un roi, l’univers du roman était venu se superposer imaginairement à l’univers domestique du romancier.

Je venais de finir d’écrire Un roi sans divertissement. La tête de Langlois venait à peine d’éclater sur mon papier que je me suis dit (et très violemment) : «Tu as mené ce personnage jusqu’au bout de son destin. Il est mort, maintenant. Il est là, étendu par terre dans son sang et sa cervelle répandus. Là-bas, Delphine et saucisse viennent d’ouvrir la porte du bongalove ; elles appellent Langlois comme si elles espéraient qu’il va encore pouvoir leur répondre. Et, est-ce qu’il ne leur répond pas, tel qu est là ? Est-ce que ce n’est pas une réponse suffisante ? Si tu fais tant qu d’attendre que Delphine arrive au bord du carnage avec ses petits souliers fins ; si tu fais tant que d’essayer de la décrire, retroussant ses jupes au-dessus du sang et de la cervelle de Langlois comme au bord d’une flaque de boue, tu vas voir que Delphine va vivre. Alors, tu n’as pas fini. Tu sais bien qu’elle est toute neuve. Est-ce qu’elle était préparée à cet éclat ? Non. Tu l’as dit toi-même elle avait rangé soigneusement les boîtes à cigares de chaque côté de la glace de la cheminée. Et n’oublie pas que tu as parlé de ce tablier blanc (impeccable, à bavette brodée qu’elle faisait porter à sa petite bonne dans la maison de Grenoble. Tout ça, ce sont des signes. Amène-la seulement jusqu’ici; attends qu’elle ait traversé le labyrinthe de buis (où tu entends déjà qu’elle court en frappant les dalles de ses talons de bottines comme une biche frappe les rochers de ses sabots et tu verras qu’elle va vivre. Termine-moi ça rondo, pour le moment. Tu ne peux pas te payer le luxe d’une Delphine. Tu n’as pas parlé de ses beaux yeux d’amande verte, de ses épais cheveux noirs, de sa peau pâle, bleutée comme un lait reposé, de tout ce que Saucisse n’a pas vu, ou n’a pas voulu voir, ou n’a pas voulu dire, et qui est dans son buste, dans ses hanches de chat, dans sa foulée (ce pas, trop long, et qui l’emporte toujours au-delà, semble-t-il, s’il n’est qu’un pas de femme). Mais tu sais bien que tout cela existe (…).

Jean Giono, Noé, Bibliothèque de la Pléiade, Édition Gallimard, pp. 611-612.

Texte 2

Le passage le plus significatif est celui où le romancier au travail coïncide imaginairement avec l’assassin M. Nous voyons ici à l’oeuvre le processus de superposition, concernant cette fois des êtres, et non plus des objets. Or l’identification est elle-même une des clés psychologiques d’Un roi : Langlois s’identifie à M. V et le lecteur est invité à s’identifier à Langlois.

A la place de la fenêtre sud, en face de ma table, j’ai installé la place du village avec le nuage au ras des toits ; je vois, d’enfilade, la route qui s’en va à Pré-Villars et à Saint-Maurice ; à gauche, de biais, j’aperçois le porche de l’église (à peu près à l’endroit où, dans la soi-disant réalité, se trouve la villa) à droite, en belle vue, la porte du Café de la Route avec, au-dessus, au premier étage, la fenêtre de la chambre que Langlois a habitée si longtemps, et, en bas, la porte vitrée de la cuisine de Saucisse, à travers laquelle j’ai pu voir tout son trafic son raccommodage de bas et de gilets de flanelle, et toute la mimique de ses conversations avec Mme Tim. Vers moi, c’est-à-dire vers la table où j’écrivais, en venant de la fenêtre vers moi, se trouve le commencement de la route qui mène au Jocon, à l’Archat, aux montagnes, l’itinéraire de fuite de M. V. Quand M. V. en a eu terminé avec Dorothée, quand il est descendu du hêtre (qui est dans le coin, en face de moi, entre la fenêtre sud et la fenêtre ouest ; c’est-à-dire sur cette portion de mur blanc qui sépare les deux fenêtres), en descendant du hêtre, j’ai dit qu’il avait mis le pied dans la neige, près d’un buisson de ronces. Ça, c’est l’histoire écrite. En réalité, il a mis le pied sur mon plancher, à un mètre cinquante de ma table, juste à côté de mon petit poêle à bois. J’ai dit qu’il était parti vers l’Archat. En réalité, il est venu vers moi, il a traversé ma table; ou, plus exacte- ment, sa forme vaporeuse (il marchait droit devant lui sans se sou cier de rien, je l’ai dit) sa forme vaporeuse a été traversée par ma table. Il m’a traversé, ou, plus exactement, moi qui ne bougeais pas (ou à peine ce qu’il faut pour écrire) j’ai traversé la forme vapo- reuse de M. V. A un moment même, nous avons coincide exacte- ment tous les deux ; un instant très court parce qu’il continuait à marcher de son pas et que, moi, j’étais immobile. Néanmoins, pendant cet instant pour court qu’il ait été – jétais M. V. ; et cest moi que Frédéric II regardait ; Frédéric II qui venait d’apparaître derrière le tuyau de poêle à bois (c’est là qu’est la scierie Puis, M. V. m’a dépassé et, dans mon dos, il a continué sa route, montant dans l’Archat (qui est dans ma bibliothèque), vers Chichilianne (qui est au-delà, dehors, dans mon dos, de l’autre côté du mur, dans la propriété voisine, un très joli petit parc sauvage entre parenthèses). Du côté de mes chevaux mongols, c’est là que se trouve la hauteur sur laquelle Langlois a bâti son bongalove. C’est donc là que Delphine guette le parapluie rouge du colporteur, pendant qu’il va de ferme en ferme dans les fonds (des fonds qui se trouveraient par conséquent en bas, au premier étage, à peu près à l’endroit où est la chambre de ma fille Aline). C’est là, entre le cheval rouge et le cheval blanc, que se trouve le labyrinthe de buis dans lequel Saucisse se dispute avec Delphine ; c’est là aussi qu’elle fait ses confidences aux vieillards qui ensuite me racontent l’histoire. C’est entre le cheval blanc et le commutateur électrique, près de ma porte, que j’ai installé la terrasse sur laquelle Langlois fume les cigares, puis la cartouche de dynamite; et, à l’endroit du beau cheval noir, c’est là que se trouve le bongalove lui-même, avec sa chambre à coucher et la glace de la cheminée, de chaque côté de laquelle Delphine avait soigneusement rangé les boîtes à cigares.

Jean Giono, Noé, Bibliothèque de la Pléiade, Edition Gallimard, pp. 615-616.