Un Roi sans divertissement (1947) de Jean Giono : Jean Giono et le projet des Chroniques

QUESTIONS DE L’EXAMINATEUR

Comment Jean Giono explique-t-il le projet d’Un Roi sans divertissement ?

Quel est le thème de ce roman, selon lui ?

Comment définit-il ses « chroniques » ?

LE TRAVAIL D’UNE ELEVE

projet Giono Lou

TEXTES

– texte 1 : entretiens de Jean Giono avec Jean et Taos Amrouche, 1953 (reproduits dans le commentaire de Un roi sans divertissement par Mireille Sacotte, Gallimard, coll. Foliothèque (n°42), Paris, 1995) ;

– texte 2 : la préface de 1962 des Chroniques.

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Texte 1 : entretiens de Jean Giono avec Jean et Taos Amrouche (1953).

JEAN GIONO — Après la prison de 1939, j’ai écrit Pour saluer Melville ; après la prison de 1944, j’ai écrit Un roi sans divertissement. Dans Un roi sans divertissement, nous trouvons précisément les pensées auxquelles je me suis livré pendant toute cette période d’expériences. C’est, en tout cas, un livre dans lequel j’essaie de voir l’homme avec des yeux différents.

JEAN AMROUCHE — Quel est le thème de ce livre ?

J. G. — Eh bien, c’est tout simplement le drame du justicier qui porte en lui-même les turpitudes qu’il entend punir chez les autres. Il ne se livre à aucune turpitude, et au moment même où il sent qu’il est capable de s’y livrer, il se tue ! Il n’est pas dans une situation sans issue, il est dans une situation qui laisse encore l’issue de Monsieur X, l’issue de tuer. C’est celle-là qu’il refuse.

J. A. — J’ai l’impression que vous indiquez le thème sous une forme peut-être trop abstraite.

J. G. — Au début de ce livre, nous avons vu des crimes accomplis par un paysan [sic], des crimes parfaitement gratuits. Il a pris du plaisir à tuer, il a pris du plaisir à cacher dans les feuillages du hêtre les cadavres de ses victimes, il prend à ce simple fait de tuer et de cacher ses victimes un énorme plaisir qui le contente. C’est Monsieur X qu’on cherche d’abord et que, finalement, Langlois suit à travers la forêt et finit par trouver chez lui. Nous le voyons après qu’il a fait justice de ce criminel en le tuant de ses propres mains. Puisqu’il avait fait des aveux complets, qu’il avait vu de quelle façon ce personnage se conduisait, il était en présence d’une sorte de bête féroce, comme plus tard il va être en présence du loup, il a vu qu’il était tout simple de le tuer et que l’affaire était terminée. Mais après, nous voyons Langlois le justicier revenir dans la maison de Monsieur X. Il s’aperçoit que Monsieur X avait une vie normale, qu’il avait une femme, que cette femme l’aimait, qu’il avait un petit garçon, que ce petit garçon vraisemblablement l’aimait, et que dans la grande pièce où il est en train de faire l’endormi, il y a un magnifique portrait de l’assassin, qu’on vénère encore la mémoire de cet homme qui, pour lui, était une bête féroce. Il se rend compte là, que ce personnage qui lui paraissait si extraordinaire, a été pour une certaine partie de la population, et notamment sa famille, un personnage ordinaire. À partir de ce moment-là, il se demande si lui-même, qui est aussi un personnage ordinaire, n’a pas les réactions de cet homme. Après avoir tué le loup, qui est une sorte de symbole du premier assassin, il essaie de se distraire, de se divertir, selon Pascal, et de trouver quelque chose qui l’empêche d’avoir son esprit constamment porté vers les pensées qui pourront l’amener peut-être un jour, lui aussi, à tuer et à cacher des cadavres, à tuer pour le simple plaisir de tuer. « Puisque Monsieur X était un personnage ordinaire, aimé de sa famille et absolument normal, moi, se dit-il, qui suis également un personnage normal, je peux être aussi demain pris par la folie ou par le tempérament de tuer et prendre mon plaisir au sang. » À ce moment-là, que fait Langlois ? Il essaie de se distraire par des divertissements habituels. Il essaie, par conséquent, de se marier. Le mariage ne lui apporte pas la distraction nécessaire. Peu après ce mariage, et après avoir amené sa femme dans ce pays, en allant chez une femme qui vient de tuer une oie, il voit le sang de l’oie sur la neige et il constate que le rapport du rouge et du blanc lui donne une joie si indicible que, à partir de ce moment-là, il n’y a plus d’autre issue que de participer à cette joie ou de se supprimer, et il se supprime. C’est au fond lui le justicier qui avait jugé qu’après avoir entendu et vu l’assassin il n’y avait qu’à le supprimer purement et simplement pour que le monde continue. Il s’aperçoit que le monde continue quand même avec l’assassin. Par conséquent, il porte en lui-même la turpitude qu’il a entendu punir chez l’autre. Autrement dit, il s’applique sa propre justice, la justice qu’il avait appliquée aux autres. Il est justicier. Ne perdons pas de vue que Langlois est, d’un autre côté, un capitaine de gendarmerie, c’est un homme qui a l’habitude d’appliquer la loi. Il l’applique, cette loi, à lui-même, qui est un assassin en puissance.

Le hêtre comme point de départ de la création romanesque

J. A. — Quand je vous ai demandé si vous commenciez à écrire vos livres pour ainsi dire tout de go, ou bien si, avant d’écrire un livre, vous aviez déjà une certaine idée de ce que serait son tempo particulier, le ton, la clé dans lequel il serait écrit, si sa place, dans l’économie générale de votre œuvre n’était pas déjà marquée, vous m’avez dit à ce moment-là : « Non, je n’ai pas de plan. J’écris. »

J. G. —Vous savez très bien que nous ne pouvons pas donner, ici, des règles formelles, ni parler en absolu, et il y a des quantités de travaux, de livres qui sont différents de ce que je vous dis. Maintenant, je vais vous parier d’un fait précis, et démontrer pour vous, précisément pour vous montrer que quelquefois, la création part d’une chose extraordinairement fine, banale, presque rien du tout. Mais est-ce que véritablement nous arriverons au néant, au départ ? Je ne sais pas si ça sortira véritablement de rien. Je vais essayer de vous expliquer comment s’est créé Un roi sans divertissement. Le livre est parti parfaitement au hasard, sans aucun personnage. Le personnage était l’Arbre, le Hêtre. Pourquoi ? C’est parce que, au moment où j’ai écrit ce livre-là, j’étais à ma ferme, à la Margotte, je passais des vacances admirables avec Élise. Comment j’ai commencé ce livre ? Au départ, je suis allé me promener, dans un endroit qui est très extraordinaire, et où il y a un hêtre magnifique. En retournant, j’ai commencé à écrire sur ce hêtre. Et, si l’on examine bien les premières pages d‘Un roi sans divertissement, on pourra constater qu’à ce moment-là ma pensée tourne en rond, ou peut-être en spirale, jusqu’à un centre qu’elle imagine, qui va, peut-être, lui donner le départ. Le départ, brusquement, c’est la découverte d’un crime, d’un cadavre qui se trouve dans les branches de cet arbre. À partir de ce moment-là, Langlois est venu. Mais, au début, c’était surtout l’assassin qui m’intéressait. Remarquez, il n’est plus le personnage principal, il s’efface presque tout de suite, il a été remplacé par le personnage de Langlois, qui, lui, portait exactement ce que je voulais dire. Il est arrivé, non pas en second, mais en trois ou quatrième, il y a eu d’abord l’Arbre, puis la victime, nous avons commencé par un être inanimé, suivi d’un cadavre, le cadavre a suscité l’assassin tout simplement, et après, l’assassin a suscité le justicier. C’était le roman du justicier que j’ai écrit. C’était celui-là que je voulais écrire, mais, en partant d’un arbre qui n’avait rien à faire dans l’histoire.

J. A. —Ce hêtre qu’il vous a semblé rencontrer tout d’un coup, qui vous a donné une espèce de révélation, il me semble que c’est un hêtre que vous connaissiez.

J. G. — Mais oui, je le connaissais depuis très longtemps. Il avait suscité déjà, pour ne rien vous cacher, dix ou douze autres histoires qui n’ont pas été écrites, et il a figuré comme décor très souvent dans des livres écrits. Il a dû figurer dans Le Chant du monde et encore une fois dans Batailles dans la montagne. Il était placé dans un autre paysage, mais c’était le souvenir de cet arbre-là qui avait suscité, non seulement le hêtre, mais la forêt de hêtres. Par conséquent, c’était un hêtre que je connaissais parfaitement. Pourquoi, ce jour-là, le hêtre a suscité la victime qu’il portait dans ses branches ? Pourquoi a-t-il suscité, par la suite, l’assassin et le justicier ? Ça, je suis incapable de vous l’expliquer, parce que ce sont des notes qui jouent, ce sont des pinces de cordes extraordinairement légères.

Ennui et divertissement

Vous partez d’une idée fausse en croyant que j’invente pour créer les personnages de roman. C’est beaucoup plus important que ça. Si j’invente des personnages et si j’écris, c’est tout simplement parce que je suis aux prises avec la grande malédiction de l’univers, à laquelle personne ne fait jamais attention: c’est l’ennui. Au fond, pour moi, si on voulait une description de l’homme, l’homme est un animal avec une capacité d’ennui. Les chiens ne s’ennuient pas, les animaux ne s’ennuient pas, les animaux domestiques ne s’ennuient pas, même pas les moutons, mais les hommes s’ennuient, ils ont la capacité d’ennui. De là, la création de tous les vices, de là, la création de tout ce que vous pouvez imaginer, de là, les crimes, parce qu’il n’y a pas de distraction plus grande que de tuer ; c’est admirable ; la vue du sang est admirable pour tout le monde. Lorsque vous êtes dans une ville et qu’il se produit un accident, un homme se fait écraser par un tramway, par un autobus, immédiatement tout le monde s’agglutine autour. Sur les cinquante personnes qui s’agglomèrent autour du blessé ou du mort, il y en a deux ou trois qui lui portent assistance, mais tous les autres se précipitent pour regarder, pour voir. Et jamais on n’éprouve autant de plaisir qu’à tuer. C’est ça la grande distraction. Il y a des quantités de gens qui désirent tuer ! La proportion est moins grande parce qu’il y a un petit barrage qui est la police, et que l’on craint d’être tué soi-même ! C’est tout. Enlevez la police et vous verrez si l’on s’étripaillera avec une joie sans égale !

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Texte 2 : la préface de 1962 des Chroniques.

Le plan complet des Chroniques romanesques était fait en 1937. Il comprenait une vingtaine de titres dont quelques-uns étaient définitifs, comme Un roi sans divertissement, Noé, Les Ames fortes, Les Grands Chemins, Le Moulin de Pologne, L’Iris de Suse, Les Mauvaises actions, etc. ; d’autres, provisoires, destinés à être revus et sans doute changés : Concerto poour crieur public et orchestre, L’Age d’or, Arcadie, Fragments d’un déluge, Fragments d’un paradis, etc. ; enfin, certains numéros du plan général n’étaient titrés que par ce numéro. Toutes les sont écrites sont maintenant écrites, certaines sont sont publiées, d’autres n’ont pas encore atteint le degré maturité et de correction pour l’être.

Il s’agissait pour moi de composer les chroniques, ou la chronique, c’est-à-dire tout le passé d’anecdotes et de souvenirs de ce « Sud imaginaire » dont j’avais, par mes romans précédents posé la géographie et les caractères. Je dis bien « Sud imaginaire », et non pas Provence pure et simple. C’est un malentendu qu’il faudra un jour dissiper, créé par le fait que je suis né et que je n’ai pas cessé d’habiter à Manosque. J’ai créé de toutes pièces pays et les personnages de mes romans. C’était non seulement mon droit, mais mon devoir ; un devoir de l’écrivain (du créateur en général) qu’on oublie trop aujourd’hui. Pour les besoins de sa cause, la politique a donné une fausse définition de l’art d’écrire. On n’est pas le témoin de son temps, on n’est que le témoin de soi-même (ce qui est déjà très joli). On ne sert personne, au surplus. Mais ceci nous entraînerait dans des développements qui ne sont pas mon propos actuel.

J’avais donc, par un certain nombre de romans, Colline, Un de Baumugnes, Regain, Le Chant du monde, Le Grand Troupeau, Batailles dans la montagne, etc., créé un Sud imaginaire, une sorte de terre australe, et je voulais, par ces Chroniques, donner à cette invention géographique sa charpente de faits divers (tout aussi imaginaires). Je m’étais d’ailleurs aperçu que dans ce travail d’imagination, le drame du créateur aux prises avec le produit de sa création, ou côte à côte avec lui, avait également un intérêt qu’il fallait souligner, si je voulais donner à mon oeuvre sa véritable dimension, son authentique liberté de non engagement. C’est pourquoi j’avais placé dans les premiers numéros du plan général un livre comme Noé, où l’écrivain lui-même est le héros, et vers la fin, plusieurs petits ouvrages : Fragments d’un délice, Fragments d’un paradis (non encore publiés) où, au contraire, il disparaissait entièrement dans sa création livrée brute, presque anonyme, composant malgré tout (puisqu’on ne peut y échapper) le « portrait de l’artiste par lui-même », mais cette fois en négatif, négatif qui est le contraire du négatif photographique. Je m’explique en quelques mots : exprimer quoi que ce soit se fait de deux façons : en décrivant l’objet, c’est le positif, ou bien en décrivant tout, sauf l’objet, et il apparait dans ce qui manque, le négatif.

Entre ces deux extrêmes, le thème même de la chronique permet d’user de toutes les formes du récit, et même d’en inventer de nouvelles, quand elles sont nécessaires ( et seulement quand elles exigées par le sujet).

Ouvrons une plus grande parenthèse pour constater avec le lecteur que, de nos jours, on ne manque pas de « formes nouvelles du récit « . Le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont souvent exigées par le sujet. C’est qu’en 1962 la littérature (comme la peinture, l’architecture, la musique, etc.) a une peur panique de son passé. Comme tous les arts quand ils sont terrifiés, elle se rue dans la rhétorique. Quand on n’ose plus raconter d’histoires ou qu’on ne sait pas, on passe son temps à enfiler des mots comme des perles. Pour fuir l’Angélus de Millet la peinture est tombé dans la toile cirée de cuisine de Mondrian. Pour se débarrasser, disons d’Homère, on fait raconter L’Odyssée à l’envers et par un bègue. De là l’ennui, le dégoût qu’applaudissent immédiatement ceux qui sont intéressés à gémir en cadence sur la tristesse de la condition humaine ; de ces applaudissements et du succès provisoire qui suit, vient la haute opinion de soi qui empale quelques médiocres joueurs de trompettes bouchées.

On ne trouvera pas grande innovation dans les ouvrages qui constituent ce premier ensemble. Ce sont des récits à la première personne : le récitant étant, suivant le cas, le héros (La Nuit du 24 décembre 1826, Une hiftoire d’amour, Les Grands Chemins), ou moi-même (Noé), ou n’importe qui (Un roi sans divertissement), ou un médiocre (Le Moulin de Pologne), ou tout le monde (Les Ames fortes).

Je ne vais pas me mettre à expliquer la technique des récits qui suivront : Les Mauvaises Actions, Le Duché, Zéro (titre provisoire), Deux Cavaliers de l’orage, les Fragments, etc. Ce serait sans intérêt. Si on aime ce travail, on le verra, ou plutôt, j’espère qu’on le devinera à peine. Le mieux serait qu’on ne le voie pas du tout.

JEAN GIONO

Avril 1962