Un Roi sans divertissement (1947) de Jean Giono : lecture analytique n° 10 : la battue au loup

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ANALYSE DU TEXTE PAR LE PROFESSEUR

LE TEXTE

Les foulées, naturellement toujours d’une fraîcheur exquise et si claires que tout le monde les voit, ne dénotent aucune inquiétude. Elles sont franches et sans retour. Peut-être que le Monsieur joue au plus fin1 ? Tout le monde y joue : Dieu lui-même. Mais le Monsieur y joue avec un sacré estomac2. Qu’est-ce qu’il espère ? Qu’une porte de sortie s’ouvrira dans le mur ? A point nommé ? Et, dites donc, est-ce qu’il ne serait pas beaucoup plus instruit que nous ? Est-ce que nous ne serions pas les dindons de la farce3, nous autres, dans cette histoire, avec nos cors et nos fanfreluches ? Et nos pas pelus4 et (pour nous on peut le dire) notre angoisse ?

Est-ce que, par hasard, le Monsieur n’attendrait pas tout simplement la mort que nous lui apportons sur un plateau ? Ça, comme porte, vous avouerez que ça serait même un portail, un arc de triomphe ! Et ça expliquerait pourquoi, d’après les foulées que nous suivons, il est allé tout simplement se placer de lui-même au pied du mur, sans esquiver, ni de droite ni de gauche.

Que ce soit ce que ça voudra, nous avançons. Et brusquement nous dépassons les derniers taillis. Nous sommes devant cette aire nue qui va jusqu’au pied du mur.

D’abord, nous ne voyons rien. Langlois, en trois pas rapides, s’est mis devant nous. De ses bras étendus en croix et qu’il agite lentement de haut en bas comme des ailes qu’il essaie, il nous fait signe : stop et, tranquille !

Nous entendons craquer les pantalons des porteurs de torches qui traversent les taillis, les grosses ouatines5 de la capitaine et de Saucisse.

Le voilà, là-bas ! Nous le voyons ! Il est bien à l’endroit où je craignais qu’il soit. A l’endroit vers lequel, depuis ce matin, à grand renfort de fanfares, de télégraphes et de cérémonies, nous nous sommes efforcés de le pousser.

Eh bien, il y est. Et, si c’était un endroit qu’il ait choisi lui-même, il n’y serait pas plus tranquille.

Il est couché dans cet abri que l’aplomb même du mur fait à sa base. Il nous regarde. Il cligne des yeux à cause des torches ; et, tout ce qu’il fait, c’est de coucher deux ou trois fois ses longues oreilles.

Sans Langlois, quel beau massacre ! Au risque de nous fusiller les uns les autres. Au risque même, au milieu de la confusion des cris, des coups, des fumées et (nous nous serions certainement rués sur lui de toutes nos forces) des couillonnades6, au risque même de lui permettre le saut de carpe qui l’aurait fait retomber dans les vertes forêts.

Paix ! dit Langlois.

Et il resta devant nous, bras étendus, comme s’il planait.

Oh ! Paix ! Pendant que recommence à voltiger le va-et-vient des torches-colombes.

Langlois s’avance. Nous n’avons pas envie de le suivre. Langlois s’avance pas à pas.

Au milieu de cette paix qui nous a brusquement endormis, un fait nous éclaire sur l’importance de ce petit moment pendant lequel Langlois s’avance lentement pas à pas : c’est la légèreté aéronautique avec laquelle le fameux procureur royal fait traverser nos rangs à son ventre.

Nous voyons aussi que, devant les pattes croisées du loup, il y a le chien de Curnier, couché, mort, et que la neige est pleine de sang.

Il s’en est passé des choses pendant le silence !

Langlois s’avance ; le loup se dresse sur ses pattes. Ils sont face à face à cinq pas. Paix !

Le loup regarde le sang du chien sur la neige. Il a l’air aussi endormi que nous.

Langlois lui tira deux coups de pistolet dans le ventre ; des deux mains ; en même temps.

Ainsi donc, tout ça, pour en arriver encore une fois à ces deux coups de pistolet tirés à la diable, après un petit conciliabule muet entre l’expéditeur et l’encaisseur de mort subite !

1Joue au plus fin : cherche à se montrer plus malin que les autres.
2Estomac : courage (sens figuré, familier).
3Les dindons de la farce : les victimes de l’affaire, les objets de la moquerie générale.
4Pelus : sournois, hypocrites.
5Ouatines : tissus molletonnés, rembourrés de coton.
6Couillonnades : sottises, bêtises (familier).

SUPPORT

Jean GIONO, Un Roi sans divertissement (1947).

Ce texte constitue la fin de la « seconde partie » du roman, lequel n’est pas véritablement divisé ni en parties, ni en chapitres. Néanmoins, nous pouvons considérer qu’il y a trois grandes parties : l’enquête policière, qui se clôt avec la mort de M. V. ; le retour de Langlois, qui se clôt avec la mort du loup ; la recherche du bonheur par Langlois, qui elle se termine avec le suicide du personnage.

Cette scène est racontée par les villageois. Tout le village a été réquisitionné pour une chasse au loup, menée par Langlois. A la fin de la battue, Langlois tue le loup.

PRÉSENTATION ET SITUATION DU PASSAGE

PROBLÉMATIQUES

Comment interprétez-vous l’attitude de Langlois face au loup ?

Quel regard le narrateur porte-t-il sur les villageois ?

En quoi peut-on dire que Langlois est un héros ambigü ?

Etudiez l’originalité de ce récit.

Comment interprétez-vous cette scène ?

DES AXES ENVISAGEABLES.

  1. Une battue racontée du point de vue des villageois.

  2. Le loup, un animal exceptionnel.

  3. L’attitude étonnante de Langlois.

LES NEUF IDÉES ESSENTIELLES

1. Toute la scène est vue à travers le regard des villageois ou d’un villageois.

2. Le geste de Langlois n’est pas expliqué : nous n’avons pas accès à ses pensées.

3. L’attitude de Langlois s’oppose à celle des villageois : il est silencieux.

4. Le loup est présenté comme une personne intelligente.

5. Le récit est mené au présent, comme si lecteur assistait directement à la scène.

6. Le lecteur adopte le point de vue des villageois, qui ne comprennent pas la scène, mais tentent de l’analyser.

7. La mise est mort est mise en valeur.

8. Le loup semble se laisser faire.

9. La mort du loup est présentée comme un rituel.

LES PROCÉDÉS

Je cite

Je nomme

J’explique

voit

dénotent

sont

joue

joue

joue

espère

etc.

Présent de narration

Récit et discours sont au présent (à la fois de narration et d’énonciation du moment), ce qui donne le sentiment au lecteur de participer à la battue, en direct.

Peut-être que le Monsieur joue au plus fin ?

Mais le Monsieur y joue avec un sacré estomac.

Est-ce que, par hasard, le Monsieur n’attendrait pas tout simplement la mort que nous lui apportons sur un plateau ?

Personnification

Italiques

Majuscule

L’italique assimile le loup à une personne – avec peut-être un écho de M. V. , c’est-à-dire Monsieur V. Tel M. V., le loup est sûr de lui, avance droit vers son but.

Peut-être que le Monsieur joue au plus fin ?

Qu’est-ce qu’il espère ? Qu’une porte de sortie s’ouvrira dans le mur ? A point nommé ? Et, dites donc, est-ce qu’il ne serait pas beaucoup plus instruit que nous ? Est-ce que nous s ne serions pas les dindons de la farce, nous autres, dans cette histoire, avec nos cors et nos fanfreluches ? Et nos pas pelus et (pour nous on peut le dire) notre angoisse ?

Est-ce que, par hasard, le Monsieur n’attendrait pas tout simplement la mort que nous lui apportons sur un plateau ?

Questions

Les « foulées » du loup sont comparables aux empreintes laissées par le criminel mais très vite, l’enquête se double d’une expertise psychologique de l’agresseur (« Peut-être que le Monsieur joue au plus fin ? ») Le loup n’est pas vu comme un animal mais comme un être humain qui nargue les villageois.

La série de questions insérées directement dans le récit montre une contamination de la narration écrite et orale, qui donne le sentiment au lecteur de participer à la battue, en direct, dans le temps de son déroulement. D’ailleurs, récit et discours sont au présent (à la fois de narration et d’énonciation du moment). Les questions traduisent en outre l’anxiété des hommes : que vont-ils trouver au bout de cette chasse ? Que va leur apprendre le loup qui semble beaucoup plus « instruit » qu’eux ? Il va leur apprendre que cette mort, il l’attend en quelque sorte.

Peut-être que le Monsieur joue au plus fin ? Tout le monde y joue : Dieu lui-même. Mais le Monsieur y joue avec un sacré estomac

Répétition

Vie et mort participent de cette « farce » universelle et de ce jeu sur lequel insiste le passage, avec la répétition du verbe « joue », et qui est cautionné par « Dieu lui-même ». Se joue là une mise en scène de la mort à laquelle la victime même consent.

Et, dites donc, est-ce qu’il ne serait pas beaucoup plus instruit que nous ?

Ça, comme porte, vous avouerez que ça serait même un portail, un arc de triomphe !

Marques de la deuxième personne

Le narrateur interpelle le lecteur.

Est-ce que nous ne serions pas les dindons de la farce, nous autres, dans cette histoire, avec nos cors et nos fanfreluches ? Et nos pas pelus

Animalisations

Métaphores

L’intelligence du loup le rend supérieur aux hommes, qui sont de ce fait, par inversion, animalisés (« les dindons de la farce », « pas pelus ») alors que le loup est appelé « Monsieur ».

Et, dites donc, est-ce qu’il ne serait pas beaucoup plus instruit que nous ? Est-ce que nous ne serions pas les dindons de la farce, nous autres, dans cette histoire, avec nos cors et nos fanfreluches ? Et nos pas pelus et (pour nous on peut le dire) notre angoisse ?

Est-ce que, par hasard, le Monsieur n’attendrait pas tout simplement la mort que nous lui apportons sur un plateau ?

Et ça expliquerait pourquoi, d’après les foulées que nous suivons…

Il est bien à l’endroit où je craignais qu’il soit.

Marques de la première personne

Pronom personnel « nous »

Point de vue interne

Langlois, vu, comme le loup, de l’extérieur par les autres (le point de vue interne, celui des villageois, domine l’extrait) est plus proche de l’animal que des autres hommes. Le loup a remplacé M. V. Langlois ressemble au loup.

D’abord, nous ne voyons rien.

Nous le voyons !

Nous voyons aussi

Répétition

Champ lexical du regard

Toute la scène est racontée à travers le regard des villageois.

ses bras étendus en croix

bras étendus

Langlois ressemble à une figure christique, un messie, ses bras étant ceux de Jésus crucifié (« étendus en croix »).

Eh bien

Marque de l’oralité

Le texte présente des marques de l’oralité : il reproduit par moments les conversations entre les villageois, leurs nombreuses exclamations.

il y est. Et, si c’était un endroit qu’ il ait choisi lui-même, il n’y serait pas plus tranquille.

il est couché dans cet abri que l’aplomb même du mur fait à sa base. Il nous regarde. Il cligne des yeux à cause des torches ; et, tout ce qu’ il fait, c’est de coucher deux ou trois fois ses longues oreilles.

Pronom personnel « il »

La répétition du pronom personnel « il », dans ce passage, pour désigner le loup, renforce l’impression qu’il s’agit d’une personne, non d’un animal.

Au risque de nous fusiller les uns les autres. Au risque même, au milieu de la confusion des cris, des coups, des fumées (…), au risque même de lui permettre le saut de carpe qui l’aurait fait retomber dans les vertes forêts.

Anaphore

Le narrateur insiste sur les erreurs qui auraient été commises par les villageois si Langlois n’avait pas été là.

Paix ! dit Langlois.

Oh ! Paix !

Au milieu de cette paix qui nous a brusquement endormis

Répétition

D’un côté, on a Langlois qui, comme le loup, est partisan du « silence et de la solennité ». Pour transmettre son message de paix, il passe par une économie de paroles. C’est par gestes qu’il se contente de faire signe (« stop et, tranquille ! »), à la manière d’un officiant dans une cérémonie et un rituel religieux auquel il est habitué. se mouvant en ailes, celles de la colombe pacifique qu’il représente. D’un autre côté, il y a les villageois dont tout dénote la bêtise, la lourdeur et la brutalité. Ils sont associés à l’idée d’un spectacle permanent avec sons et lumières. Même les « ouatines », censées amoindrir le bruit, « criss(ent) » de loin. Les exclamations, qui sont l’émanation des paroles prononcées par les villageois (« Le voilà, là-bas ! ») trahissent l’agitation des hommes, qui contraste fortement avec le silence du loup.

A bien y regarder, la construction du récit qui mêle les voix de différentes instances (celles du narrateur, des villageois ou de Langlois) – on parle alors de polyphonie – rend plus incertaine toute prise de parole. Qui dit « Paix ! » quelques lignes avant la fin de l’épisode ? Est-ce le discours direct de Langlois ? ou le propos du narrateur imité du discours de Langlois ?

Langlois s’avance.

Langlois s’avance pas à pas.

Langlois s’avance

Répétition

Tout est fait pour suspendre le récit et se focaliser, en étalant la durée de cet instant, sur le face-à-face de Langlois et du loup. A trois reprises, le narrateur décrit la même action (« Langlois s’avance ») et interrompt l’avancée de Langlois, comme celle du récit, en émettant des remarques annexes.

la neige est pleine de sang.

Le loup regarde le sang du chien sur la neige

Langlois a compris que c’est moins le fait d’avoir tué le chien de Curnier qui est condamnable que de regarder, comme le fait le loup, « le sang du chien sur la neige ». C’est après avoir eu la confirmation du divertissement cruel que représente cette contemplation pour le loup que Langlois l’abat.

Et il resta devant nous,

Langlois lui tira deux coups de pistolet

Passé simple

La rapidité de la mise à mort est signalée par le passage au passé simple.

dans le ventre ; des deux mains ; en même temps.

Compléments circonstanciels :

lieu

moyen

temps

Le rituel est mis en valeur par la séparation des compléments circonstanciels par des points-virgules (« dans le ventre ; des deux mains ; en même temps »). Il est répété à l’identique de la mort de M. V. : « Langlois lui avait tiré deux coups de pistolet dans le ventre ; des deux mains, en même temps » (page 86).

Ainsi donc, tout ça, pour en arriver encore une fois à ces deux coups de pistolet tirés à la diable, après un petit conciliabule muet entre l’expéditeur et l’encaisseur de mort subite !

Phrase nominale

Le narrateur, dans la phrase nominale finale, souligne la détermination de Langlois à en arriver là (« tout ça pour en arriver encore une fois à ces deux coups »). Comme pour M. V., il ne s’agit pas d’un « accident », d’un réflexe, mais d’un acte calculé.

l’expéditeur et l’encaisseur de mort subite !

Périphrase

Antithèse

L’expéditeur de mort subite est Langlois. L’encaisseur de mort subite est le loup. En utilisant deux mots semblables, le narrateur met Langlois et le loup sur le même plan.

LE TRAVAIL DE CLEMENCE

clemence clemence2

COPIE D’ELEVE ENTIEREMENT REDIGEE (LOU) :
Lou1
lou2
lou3 lou4