Un Roi sans divertissement (1947) de Jean Giono : lecture analytique n° 11 : l’explicit

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ANALYSE DU TEXTE PAR LE PROFESSEUR

LE TEXTE

Bon. Alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ?

Il m’a dit : « Est-ce que tu as des oies ? » J’y ai dit : « Oui, j’ai des oies ; ça dépend. » – « Va m’en chercher une. » J’y dis : « Sont pas très grasses », mais il a insisté, alors j’y ai dit : « Eh bien, venez. » On a fait le tour du hangar et j’y ai attrapé une oie.

Comme elle s’arrête, on lui dit un peu rudement :

Eh bien, parle.

Bien, voilà, dit Anselmie…

C’est tout.

Comment, c’est tout ?

Bien oui, c’est tout. Il me dit :

« Coupe-lui la tête. » J’ai pris le couperet, j’ai coupé la tête à l’oie.

Où ?

Où quoi, dit-elle, sur le billot1, parbleu2.

Où qu’il était ce billot ?

Sous le hangar, pardi.

Et Langlois, qu’est-ce qu’il faisait ?

Se tenait à l’écart.

Où ?

Dehors le hangar3.

Dans la neige ?

Oh ! il y en avait si peu.

Mais parle. Et on la bouscule.

Vous m’ennuyez à la fin, dit-elle, je vous dis que c’est tout. Si je vous dis que c’est tout, c’est que c’est tout, nom de nom. Il m’a dit : « Donne. » J’y ai donné l’oie. Il l’a tenue par les pattes. Eh bien, il l’a regardée saigner dans la neige. Quand elle a eu saigné un moment, il me l’a rendue. Il m’a dit : « Tiens, la voilà. Et va-t’en. » Et je suis rentrée avec l’oie. Et je me suis dit : « Il veut sans doute que tu la plumes. » Alors, je me suis mise à la plumer. Quand elle a été plumée, j’ai regardé. Il était toujours au même endroit. Planté. Il regardait à ses pieds le sang de l’oie. J’y ai dit : « L’est plumée, monsieur Langlois. » Il ne m’a pas répondu et n’a pas bougé. Je me suis dit : « Il n’est pas sourd, il t’a entendue. Quand il la voudra, il viendra la chercher. » Et j’ai fait ma soupe. Est venu cinq heures. La nuit tombait. Je sors prendre du bois. Il était toujours là au même endroit. J’y ai de nouveau dit : « L’est plumée, monsieur Langlois, vous pouvez la prendre. » Il n’a pas bougé. Alors, je suis rentrée chercher l’oie pour la lui porter, mais, quand je suis sortie, il était parti.

Eh bien, voilà ce qu’il dut faire. Il remonta chez lui et il tint le coup jusqu’après la soupe. Il attendit que Saucisse ait pris son tricot d’attente et que Delphine ait posé ses mains sur ses genoux. Il ouvrit, comme d’habitude, la boîte de cigares, et il sortit pour fumer.

Seulement, ce soir-là, il ne fumait pas un cigare : il fumait une cartouche de dynamite. Ce que Delphine et Saucisse regardèrent comme d’habitude, la petite braise, le petit fanal de voiture, c’était le grésillement de la mèche.

Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers.

Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères »4 ?

Manosque, 1er sept.-10 oct. 46.

Jean GIONO, Un Roi sans divertissement (1947).

1Billot : bloc de bois servant à découper ou à trancher.

2Parbleu, pardi : jurons qui soulignement ironiquement une évidence.

3Dehors le hangar : à l’extérieur du hangar (familier).

4 « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » : citation extraite des Pensées (1670, posth.) de Blaise Pascal (1623-1662).

SUPPORT

Jean GIONO, Un Roi sans divertissement (1947).

PRÉSENTATION ET SITUATION DU PASSAGE

Les dernières pages du roman sont isolées de ce qui précède par un astérisque.

Les vieillards, principaux témoins de l’action, reprennent la parole après un long intermède constitué par le récit de Saucisse.

Dans l’extrait étudié, qui correspond à la fin du roman, la mort de Langlois est connue : il n’y a pas d’effet de suspens. Il s’agit maintenant de découvrir les circonstances de sa mort.

Les vieillards rapportent l’interrogatoire qu’ils ont fait subir à l’époque à Anselmie, la dernière personne à avoir vu Langlois vivant. Mais les réponses d’Anselmie ne permettent pas de comprendre le geste de langlois.

PROBLÉMATIQUES

En quoi le narrateur oblige-t-il le lecteur à un travail d’interprétation ?

En quoi cet extrait permet-il de comprendre les enjeux du roman tout entier ?

En quoi cet extrait permet-il de comprendre le titre ?

Comment le lecteur doit-il comprendre la référence à Pascal, dans la dernière phrase du texte ?

AI-JE BIEN LU ?

  1. UN EXPLICIT ORIGINAL, QUI FAIT ENTENDRE PLUSIEURS VOIX.

  1. Un interrogatoire.

a. Relevez les six questions posées, des lignes 1 à 20.

b. Qui pose ces questions ?

c. Comment appelle-t-on un échange de répliques brèves, comme celui des lignes 6 à 20 ?

  1. Anselmie, un personnage comique.

a. Relevez, dans les répliques d’Anselmie, les tournures orales ou familières.

b. Comment nomme-t-on les expressions suivantes : « parbleu » (ligne 11), « pardi » (ligne 13), et « nom de nom » (ligne 22) ? Quel sentiment ces expressions traduisent-elles ?

c. Relevez les répétitions, dans les répliques d’Ansélmie.

  1. La voix de Langlois.

Recopiez les paroles de Langlois, rapportées au discours direct par Anselmie.

  1. Le narrateur prend le relais.

a. Quel est le temps verbal dominant, des lignes 32 à 40 ?

b. Par quoi les lignes 32 à 40 sont-elles séparées de ce qui précède ? Pourquoi y a-t-il cette séparation ?

b. Qui est ce second narrateur ?

  1. UNE FIN ENIGMATIQUE.

  1. Une fin inexpliquée par le témoin, Anselmie.

a. Quelle expression Anselmie répète-t-elle, à partir de la ligne 7 ?

b. Que signifie-t-elle avec cette expression ?

  1. Les dernières actions de Langlois.

a. Recopiez les phrases relatant les actions de Langlois.

b. Ces actions sont-elles expliquées, analysées par Anselmie ou les vieillards ?

  1. Une pure hypothèse.

a. Quel verbe, présent dans les lignes 32 à 40, montre que cette explication de la mort de Langlois est hypothétique ?

b. Le narrateur complète le récit d’Anselmie. Quelle est la seule phrase dans laquelle il donne une explication du geste de Langlois ?

  1. UNE FIN QUI DONNE SON SENS AU ROMAN TOUT ENTIER.

  1. Le divertissement.

a. Relevez les termes qui s’opposent dans la citation de la ligne 40. Comment nomme-t-on la figure de style utilisée ?

b. Que signifie la citation de Pascal ?

c. A quel autre moment du livre le mot « divertissement » a-t-il été utilisé ? Par qui ? A quelle occasion ?

  1. Le roi.

a. Comment se nomme la figure de style employée dans les deux phrases suivantes : « l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers » (lignes 38-39) ?

b. En quoi la mort de Langlois est-elle présentée comme une délivrance ? Quel mot, aux lignes 38-39, indique que cette mort était souhaitée par le personnage ?

c. A quel autre moment du roman a-t-il été question de sang sur la neige et de la fascination d’un homme pour ce sang sur la neige ?

  1. Le lecteur interpellé.

a. A qui est adressée la question : « Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » ? » (ligne 40) ?

b. Comment appelle-t-on une telle question ?

DES AXES ENVISAGEABLES.

  1. UN EXPLICIT ORIGINAL, QUI FAIT ENTENDRE PLUSIEURS VOIX.

  2. UNE FIN ENIGMATIQUE.

  3. UNE FIN QUI DONNE SON SENS AU ROMAN TOUT ENTIER. / UNE FIN QUI EXPLIQUE LE TITRE. / UNE FIN QUI EXPLIQUE LE MOT « DIVERTISSEMENT ».

LES NEUF IDÉES ESSENTIELLES

1. Les vieillards se livrent à un interrogatoire.

2. Anselmie est un personnage comique, qui ne cherche pas à comprendre ce qui s’est passé.

3. Anselmie rapporte les dernières paroles et les derniers gestes de Langlois.

4. Le narrateur-auteur prend le relais du récit d’Anselmie.

5. Le narrateur-auteur imagine ce qui s’est passé.

6. La fin du roman explique le titre : Un Roi sans divertissement.

7. Le dernier « divertissement » de Langlois est la mort.

8. Le « Roi sans divertissement » est Langlois.

9. Le narrateur-auteur interpelle le lecteur, afin de l’amener à réfléchir.

LES PROCÉDÉS

Je cite

Je nomme

J’explique

Bon. Alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ?

Comment, c’est tout ?

?

Où qu’il était ce billot ?

Et Langlois, qu’est-ce qu’il faisait ?

?

Dans la neige ?

Questions

Les villageois questionnent Ansélmie. L’issue de l’histoire est connue d’eux (mais pas du lecteur) : ils souhaitent savoir comment cela s’est passé. La mort de Langlois est incompréhensible.

Il m’a dit : « Est-ce que tu as des oies ? » J’y ai dit : « Oui, j’ai des oies ; ça dépend. » – « Va m’en chercher une. » J’y dis : « Sont pas très grasses », mais il a insisté, alors j’y ai dit : « Eh bien, venez. »

[…] Il me dit : « Coupe-lui la tête. » J’ai pris le couperet, j’ai coupé la tête à l’oie.

[…] Il m’a dit : « Donne. » […] Il m’a dit : « Tiens, la voilà. Et va-t’en. » […] Et je me suis dit : « Il veut sans doute que tu la plumes. » […] J’y ai dit : « L’est plumée, monsieur Langlois. » […] Je me suis dit : « Il n’est pas sourd, il t’a entendue. Quand il la voudra, il viendra la chercher. » […] J’y ai de nouveau dit : « L’est plumée, monsieur Langlois, vous pouvez la prendre. »

Répétitions

Registre oral, familier

Ansélmie rapporte, au discours direct, les propos échangés avec Langlois.

« Est-ce que tu as des oies ? »

« Va m’en chercher une. »

« Coupe-lui la tête. »

« Donne. »

« Tiens, la voilà. Et va-t’en. »

Phrases brèves.

Phrases injonctives, impératives.

Les répliques de Langlois sont courtes, énigmatiques.

Il donne des ordres à Ansélmie.

J’y ai dit

J’y dis : « Sont pas très grasses »

j’y ai dit

j’y ai attrapé une oie.

Où qu’il était ce billot ?

Se tenait à l’écart.

Dehors le hangar

J’y ai donné l’oie.

J’y ai dit : « L’est plumée, monsieur Langlois. »

J’y ai de nouveau dit : « L’est plumée

Registre familier, oral

La fin du roman est racontée par la servante Ansélmie, avec son langage oral, familier.

Eh bien, parle.

Bien, voilà, dit Anselmie… C’est tout.

Comment, c’est tout ?

Bien oui, c’est tout. Il me dit : « Coupe-lui la tête. » J’ai pris le couperet, j’ai coupé la tête à l’oie.

Où ?

Où quoi, dit-elle, sur le billot, parbleu.

Où qu’il était ce billot ?

Sous le hangar, pardi.

Et Langlois, qu’est-ce qu’il faisait ?

Se tenait à l’écart.

Où ?

Dehors le hangar.

Dans la neige ?

Oh ! il y en avait si peu.

Mais parle. Et on la bouscule.

Stichomythie

répliques brèves

Questions-réponses

Les villageois questionnent Ansélmie. Ils ont envie de comprendre ce qui s’est passé.

Eh bien, parle.

Mais parle.

Injonctions, ordres

On presse Ansélmie de répondre aux questions.

C’est tout.

Comment, c’est tout ?

Bien oui, c’est tout.

Vous m’ennuyez à la fin, dit-elle, je vous dis que c’est tout. Si je vous dis que c’est tout, c’est que c’est tout

Répétitions

Les villageois ne comprennent pas de tout l’attitude de Langlois.

Où quoi, dit-elle, sur le billot, parbleu.

Sous le hangar, pardi.

nom de nom.

Jurons

L’auteur restitue le langage oral des villageois : c’est une « chronique », non un roman, qui laisse entendre parler les voix de plusieurs témoins, dont les villageois.

Il l’a tenue par les pattes. Eh bien, il l’a regardée saigner dans la neige. Quand elle a eu saigné un moment, il me l’a rendue.

Il était toujours au même endroit. Planté. Il regardait à ses pieds le sang de l’oie.

Il était toujours là au même endroit.

il était parti.

Ansélmie rapporte les actions de Langlois. Elle ne cherche pas à analyser, à comprendre ; elle se contente des faits.

Il ne m’a pas répondu et n’a pas bougé.

Il n’a pas bougé.

Négations

L’attitude de Langlois est associée à des négations. Il ne fait rien.

Vous m’ennuyez à la fin, dit-elle, je vous dis que c’est tout. Si je vous dis que c’est tout, c’est que c’est tout, nom de nom. Il m’a dit : « Donne. » J’y ai donné l’oie. Il l’a tenue par les pattes. Eh bien, il l’a regardée saigner dans la neige. Quand elle a eu saigné un moment, il me l’a rendue. Il m’a dit : « Tiens, la voilà. Et va-t’en. » Et je suis rentrée avec l’oie. Et je me suis dit : « Il veut sans doute que tu la plumes. » Alors, je me suis mise à la plumer. Quand elle a été plumée, j’ai regardé. Il était toujours au même endroit. Planté. Il regardait à ses pieds le sang de l’oie. J’y ai dit : « L’est plumée, monsieur Langlois. » Il ne m’a pas répondu et n’a pas bougé. Je me suis dit : « Il n’est pas sourd, il t’a entendue. Quand il la voudra, il viendra la chercher. » Et j’ai fait ma soupe. Est venu cinq heures. La nuit tombait. Je sors prendre du bois. Il était toujours là au même endroit. J’y ai de nouveau dit : « L’est plumée, monsieur Langlois, vous pouvez la prendre. » Il n’a pas bougé. Alors, je suis rentrée chercher l’oie pour la lui porter, mais, quand je suis sortie, il était parti.

Tirade

Bousculée, pressée de parler, Ansélmie s’emporte. Dans une tirade, elle conclut, répond à toutes les questions.

Alors, je suis rentrée chercher l’oie pour la lui porter, mais, quand je suis sortie, il était parti.

Eh bien, voilà ce qu’il dut faire. Il remonta chez lui et il tint le coup jusqu’après la soupe.

Blanc typographique

Il y a une coupure dans le texte, entre, d’une part, le témoignage d’Ansélmie, et, d’autre part, le narrateur principal du roman (celui qui a pris la parole dans l’incipit) : c’est lui qi conclut en imaginant ce que Langlois a fait. Il imagine, parce qu’il n’y a pas de témoin.

Eh bien

Marque de l’oralité

Le narrateur s’exprime oralement, comme s’il nous parlait. Le document n’est pas écrit, mais oral.

voilà ce qu’il dut faire.

Le verbe « devoir » montre ici que toute la suite n’est qu’hypothétique.

Il remonta chez lui et il tint le coup jusqu’après la soupe. Il attendit que Saucisse ait pris son tricot d’attente et que Delphine ait posé ses mains sur ses genoux. Il ouvrit, comme d’habitude, la boîte de cigares, et il sortit pour fumer.

Ce que Delphine et Saucisse regardèrent comme d’habitude…

Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira

Passé simple

Verbes d’actions

Le narrateur évoque les actions de Langlois, sans jamais entrer dans ses pensées. Le geste n’est pas expliqué.

l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers.

Métaphore

La mort de Langlois est imagée, rendue positive.

la tête de Langlois […] prenait, enfin, les dimensions de l’univers.

Connecteur logique

Le narrateur exprime un soulagement, celui que Langlois a du ressentir : la mort est présentée comme une délivrance.

Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » ?

Question oratoire

Le narrateur interpelle le lecteur pour l’amener à réfléchir.

« Un roi sans divertissement est un homme plein de misères »

Citation

Le narrateur cite Pascal : le roi est sans doute Langlois ; que sont les « divertissements » ?

Un roi sans divertissement est un homme plein de misères

Antithèse

La citation joue sur l’opposition entre « sans et « plein » : finalement, un « roi » (un homme qui pourrait tout avoir) est un « homme » quelconque, s’il n’a pas de « divertissement ». Cette citation, énigmatique, oblige le lecteur à réfléchir : quels étaient les divertissements possibles pour Langlois ?