Un Roi sans divertissement (1947) de Jean Giono : lecture analytique n° 8 : l’incipit

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ANALYSE DU TEXTE PAR LE PROFESSEUR

LE TRAVAIL DE CHARLOTTE

LA incipit Un roi sans divertissement Charlotte

LE TEXTE

Frédéric a la scierie sur la route d’Avers1. Il y succède à son père, à son grand-père, à son arrière grand-père, à tous les Frédéric.

C’est juste au virage, dans l’épingle à cheveux2, au bord de la route. Il y a là un hêtre ; je suis bien persuadé qu’il n’en existe pas de plus beau : c’est l’Apollon-citharède3 des hêtres. Il n’est pas possible qu’il y ait, dans un autre hêtre, où qu’il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d’éternelle jeunesse : Apollon exactement, c’est ce qu’on se dit dès qu’on le voit et c’est ce qu’on se redit inlassablement quand on le regarde. Le plus extraordinaire est qu’il puisse être si beau et rester si simple. Il est hors de doute qu’il se connaît et qu’il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente ? Quand il suffit d’un frisson de bise4, d’une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d’un porte-à-faux5 dans l’inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne soit plus du tout étonnante.

En 1843-44-45, M.V. se servit beaucoup de ce hêtre. M.V. était de Chichiliane, un pays6 à vingt et un kilomètres d’ici, en route torse7, au fond d’un vallon haut. On n’y va pas, on va ailleurs, on va à Clelles (qui est dans la direction), on va à Mens, on va même loin dans des quantités d’endroits, mais on ne va pas à Chichiliane. On irait, on y ferait quoi ? On ferait quoi à Chichiliane ? Rien. C’est comme ici. Ailleurs aussi naturellement ; mais ailleurs, soit à l’est ou à l’ouest, il y a parfois un découvert, ou des bosquets, ou des croisements de routes. Vingt et un kilomètre, en 43, ça faisait un peu plus de cinq lieues8 et on ne se déplaçait qu’en blouse, en bottes et en bardot9 ou pas. C’était donc très extraordinaire, Chichiliane.

Je ne crois pas qu’il reste des V. à Chichiliane. La famille ne s’est pas éteinte mais personne ne s’appelle V. : ni le bistrot, ni l’épicier et il n’y en a pas de marqué sur la plaque du monument aux morts.

Il y a des V. plus loin si vous montez jusqu’au col de Menet (et la route, d’ailleurs, vous fait traverser des foules vertes parmi lesquelles vous pourrez voir plus de cent hêtres énormes ou très beaux, mais pas du tout comparables au hêtre qui est juste à la scierie de Frédéric), si vous descendez sur le versant du Diois10, eh bien, là, il y a des V. La troisième ferme à droite de la route, dans les prés, avec la fontaine dont le canon11 est fait de deux tuiles emboîtées ; il y a des rosés trémières dans un petit jardin de curé et, si c’est l’époque des grandes vacances, ou peut-être même pour Pâques (mais à ce moment là il gèle encore dans les parages), vous pourrez peut-être voir, assis au pied des roses trémières12, un jeune homme très brun, maigre, avec un peu de barbe, ce qui démesure ses yeux déjà très larges et très rêveurs. D’habitude (enfin quand je l’ai vu, moi) il lit, il lisait Gérard de Nerval13 : Sylvie. C’est un V. Il est (enfin il était) à l’école normale14 de, peut-être Valence ou Grenoble. Et, dans cet endroit-là, lire Sylvie, c’est assez drôle. Le col de Menet, on le passe dans un tunnel qui est à peu près aussi carrossable15 qu’une vieille galerie de mine abandonnée et le versant du Diois sur lequel on débouche alors c’est un chaos de vagues monstrueuses bleu baleine, de giclements noirs qui font fuser des sapins à des, je ne sais pas moi, là-haut ; des glacis16 de roches d’un mauvais rosé ou de ce gris sournois des gros mollusques, enfin, en terre, l’entrechoquement de ces immenses trappes d’eau sombre qui s’ouvrent sur huit mille mètres de fond dans le barattement17 des cyclones. C’est pourquoi je dis, Sylvie, là, c’est assez drôle ; car la ferme qui s’appelle les Chirouzes est non seulement très solitaire mais, manifestement à ses murs bombés, à son toit, à la façon dont les portes et les fenêtres sont cachés entre les arcs-boutants18 énormes, on voit bien qu’elle a peur. Il n’y a pas d’arbres autour. Elle ne peut se cacher que dans la terre et il est clair qu’elle le fait de toutes ses forces : la pâture19 derrière est plus haute que le toit. Le jardin de curé est là, quatre pas de côté, entouré de fil de fer, il me semble, et les roses trémières sont là, on ne sait pas pourquoi, et V. (Amédée), le fils, est là, devant tout. Il lit Sylvie, de Gérard de Nerval. Il lisait Sylvie de Gérard de Nerval quand je l’ai vu. Je n’ai pas vu son père, sa mère ; je ne sais pas s’il a des frères ou des sœurs ; tout ce que je sais, c’est que c’est un V., qu’il est à l’école normale de Valence ou de Grenoble et qu’il passe ses vacances là, à sa maison.

Jean GIONO, Un Roi sans divertissement (1947).

1Avers : village situé dans la région de Trièves, à environ soixante kilomètres au sud de Grenoble. Toutes les autres localités citées dans le roman se trouvent également dans cette région des Alpes.

2Epingle à cheveux : tournant brutal.

3Apollon : dans la mythologie grecque, dieu des arts et de la beauté. Souvent représenté avec une cithare (une lyre), il est alors appelé Apollon-citharède.

4Bise : vent froid venu du nord.

5Porte-à-faux : déséquilibre.

6Pays : ici, village.

7Torse : tortueuse, sinueuse.

8Lieues : la lieue est une ancienne unité de distance équivalant à quatre kilomètres.

9Bardot : petit mulet.

10Diois : région située au sud du Trièves.

11Canon : extrémité creuse et cylindrique du tuyau par lequel arrive l’eau.

12Rose trémières : plantes fleuries, fréquentes dans les jardins.

13Gérard de Nerval (1808-1855) : écrivain et poète romantique français ; « Sylvie » est la plus célèbre nouvelle de son recueil Les Filles du feu (1854).

14Ecole normale : école où l’on formait les futurs instituteurs.

15Carrossable : praticable, où les voitures peuvent circuler.

16Glacis : partie pentue de la roche, soumise à l’érosion.

17Barattement : action de battre la crème, dans une machine cylindrique, pour en extraire le beurre (sens métaphorique).

18Arcs-boutants : piliers se terminant en arcs de cercle pour soutenir un mur ou une voûte.

19Pâture : pré où broutent les bêtes.

SUPPORT

Jean GIONO, Un Roi sans divertissement (1947).

PRÉSENTATION ET SITUATION DU PASSAGE

Ce texte est l’incipit du roman Un Roi sans divertissement de Jean Giono.

Le roman commence comme un roman policier : Giono y raconte des crimes sanglants, un suicide spectaculaire.

Traditionnellement un incipit remplit deux fonctions principales : informer le lecteur, lui donner les renseignements essentiels de la situation initiale de l’action et capter son attention (captatio benevolentiae), arriver à le plonger dans l’histoire. Cependant dans ce passage le récit de l’action ne commence pas encore et ce préambule narratif ouvre plus de questions qu’il n’en résout.

PROBLÉMATIQUES

En quoi ce texte présente-t-il les caractéristiques d’un incipit ?

En quoi cet incipit est-il surprenant ?

Quelles informations cet incipit apporte-t-il ?

A quelle suite doit-on s’attendre à la lecture de cet incipit ?

AI-JE BIEN LU ?

  1. UN DEBUT DE ROMAN.

  1. Un début in medias res.

a. Sait-on qui est Frédéric quand on lit la première phrase : « Frédéric a la scierie sur la route d’Avers » (ligne 1) ?

b. Comment nomme-t-on cette manière de commencer un récit ?

  1. Des repères de lieux.

a. Relevez les indications de lieux dans le texte.

b. Dans quelle région l’action racontée se déroule-t-elle ?

  1. Des repères de temps.

a. Relevez les indications de temps dans le texte.

b. A quelle époque se déroule l’action racontée ?

  1. UNE PRESENTATION ETONNANTE DES PERSONNAGES.

  1. Trois personnages.

a. Quels sont les trois personnages évoqués dans cet extrait ?

b. Que sait-on de chacun d’eux ?

  1. Le présent et le passé.

a. Quel est le temps verbal dominant dans les paragraphes 1, 2, 4 et 5 ?

b. Quel est le temps verbal dominant dans le paragraphe 3 ?

c. Quels personnages appartiennent au présent du narrateur ? Quel personnage appartient au passé ?

  1. Le hêtre.

a. A deux reprises, le narrateur fait une digression pour évoquer un hêtre : repérez ces deux passages dans le texte.

b. Quelle est la figure de style employée dans : «  il n’en existe pas de plus beau » et « Il n’est pas possible qu’il y ait, dans un autre hêtre, où qu’il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d’éternelle jeunesse » ?

c. Quelle est la figure de style employée dans : « c’est l’Apollon-citharède des hêtres », « une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes », « il se connaît et qu’il se juge » ?

  1. LE RAPPORT ENTRE LE NARRATEUR ET LE LECTEUR.

  1. Le narrateur.

a. Relevez les marques de la première personne (« je »).

b. Le narrateur sait-il tout ?

  1. Le lecteur.

a. Relevez les marques de la deuxième personne (« vous »).

b. Montrez que, dans le dernier paragraphe, le narrateur invite le lecteur à découvrir les lieux par lui-même.

  1. Les éléments inquiétants.

a. Quel livre V. (Amédée) lit-il ?

b. Quelle est l’étymologie de ce nom-titre ?

c. Pourquoi ce livre étonne-t-il le narrateur ?

d. En quoi la description du décor rend-elle celui-ci inquiétant, dans le dernier paragraphe ?

DES AXES ENVISAGEABLES.

  1. UN DEBUT DE ROMAN.

  2. UNE PRESENTATION ETONNANTE DES PERSONNAGES.

  3. LE RAPPORT ENTRE LE NARRATEUR ET LE LECTEUR.

LES NEUF IDÉES ESSENTIELLES

1. Le roman commence in medias res, comme si nous connaissions les personnages.

2. Le narrateur insiste beaucoup sur le cadre, sur les lieux, longuement décrits.

3. Le narrateur évoque deux époques : son présent et l’année 1843.

4. Trois personnages sont évoqués dans cet extrait : Frédéric, M. V., et V. (Amédée).

5. Le narrateur ne met pas l’accent sur le plus important ; il détourne notre attention sur des détails ou du moins sur ce qui semble être un détail pour le moment (le hêtre, le livre, par exemple).

6. Le narrateur s’adresse directement au lecteur, qu’il invite à venir sur les lieux.

7. Le narrateur exprime beaucoup d’incertitudes.

8. Les personnages présentés sont mystérieux.

9. Le décor décrit est inquiétant.

LES PROCÉDÉS

Je cite

Je nomme

J’explique

Frédéric a la scierie sur la route d’Avers.

Début in medias res

Frédéric

M.V.

un jeune homme très brun

C’est un V.

V. (Amédée), le fils

Les personnages

Frédéric a la scierie sur la route d’Avers. Il y succède à son père, à son grand-père, à son arrière grand-père, à tous les Frédéric.

En 1843-44-45, M.V. se servit beaucoup de ce hêtre. M.V. était de Chichiliane, un pays à vingt et un kilomètres d’ici, en route torse, au fond d’un vallon haut.

un jeune homme très brun, maigre, avec un peu de barbe, ce qui démesure ses yeux déjà très larges et très rêveurs. D’habitude (enfin quand je l’ai vu, moi) il lit, il lisait Gérard de Nerval : Sylvie. C’est un V. Il est (enfin il était) à l’école normale de, peut-être Valence ou Grenoble.

V. (Amédée), le fils, est là, devant tout. Il lit Sylvie, de Gérard de Nerval. Il lisait Sylvie de Gérard de Nerval quand je l’ai vu. Je n’ai pas vu son père, sa mère ; je ne sais pas s’il a des frères ou des sœurs ; tout ce que je sais, c’est que c’est un V., qu’il est à l’école normale de Valence ou de Grenoble et qu’il passe ses vacances là, à sa maison.

Il y a là un hêtre ; je suis bien persuadé qu’il n’en existe pas de plus beau : c’est l’Apollon-citharède des hêtres. Il n’est pas possible qu’il y ait, dans un autre hêtre, où qu’il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d’éternelle jeunesse : Apollon exactement, c’est ce qu’on se dit dès qu’on le voit et c’est ce qu’on se redit inlassablement quand on le regarde. Le plus extraordinaire est qu’il puisse être si beau et rester si simple. Il est hors de doute qu’il se connaît et qu’il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente ? Quand il suffit d’un frisson de bise, d’une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d’un porte-à-faux dans l’inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne soit plus du tout étonnante.

la route, d’ailleurs, vous fait traverser des foules vertes parmi lesquelles vous pourrez voir plus de cent hêtres énormes ou très beaux, mais pas du tout comparables au hêtre qui est juste à la scierie de Frédéric

Digressions

Frédéric a la scierie sur la route d’Avers. Il y succède à son père, à son grand-père, à son arrière grand-père, à tous les Frédéric.

C’est juste au virage, dans l’épingle à cheveux, au bord de la route. Il y a là un hêtre

etc.

Présent d’énonciation

Avers

Chichiliane

Mens

Chichiliane

Chichiliane

Chichiliane

Chichiliane

col de Menet

le versant du Diois

le versant du Diois

Indications de lieu

Toponymes

il n’en existe pas de plus beau

Il n’est pas possible qu’il y ait, dans un autre hêtre, où qu’il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d’éternelle jeunesse

Hyperboles

c’est l’Apollon-citharède des hêtres.

une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte,

il se connaît et qu’il se juge.

Personnifications

En 1843-44-45

en 43

Indications temporelles

je suis bien persuadé qu’il n’en existe pas de plus beau

Je ne crois pas qu’il reste des V. à Chichiliane. D’habitude (enfin quand je l’ai vu, moi)

C’est pourquoi je dis, Sylvie, là, c’est assez drôle

il me semble

Il lisait Sylvie de Gérard de Nerval quand je l’ai vu. Je n’ai pas vu son père, sa mère ; je ne sais pas s’il a des frères ou des sœurs ; tout ce que je sais

Marques la première personne

Il y a des V. plus loin si vous montez jusqu’au col de Menet (et la route, d’ailleurs, vous fait traverser des foules vertes parmi lesquelles vous pourrez voir plus de cent hêtres énormes ou très beaux, mais pas du tout comparables au hêtre qui est juste à la scierie de Frédéric), si vous descendez sur le versant du Diois, eh bien, là, il y a des V.

vous pourrez peut-être voir, assis au pied des roses trémières, un jeune homme très brun

Marques de la seconde personne

Adresses directes au lecteur

Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente ?

On irait, on y ferait quoi ? On ferait quoi à Chichiliane ?

Questions

Questions oratoires

(qui est dans la direction)

(et la route, d’ailleurs, vous fait traverser des foules vertes parmi lesquelles vous pourrez voir plus de cent hêtres énormes ou très beaux, mais pas du tout comparables au hêtre qui est juste à la scierie de Frédéric)

(mais à ce moment là il gèle encore dans les parages)

(enfin quand je l’ai vu, moi)

(enfin il était)

(Amédée)

Parenthèses

il lit, il lisait Gérard de Nerval : Sylvie.

Et, dans cet endroit-là, lire Sylvie, c’est assez drôle.

C’est pourquoi je dis, Sylvie, là, c’est assez drôle

Il lit Sylvie, de Gérard de Nerval. Il lisait Sylvie de Gérard de Nerval quand je l’ai vu.

Références à Sylvie de Nerval

elle a peur.

Elle ne peut se cacher que dans la terre

elle le fait de toutes ses forces

Personnification

si vous montez jusqu’au col de Menet (et la route, d’ailleurs, vous fait traverser des foules vertes

si vous descendez sur le versant du Diois

Le col de Menet, on le passe dans un tunnel

on débouche

Verbes de mouvements

c’est un chaos de vagues monstrueuses bleu baleine, de giclements noirs qui font fuser des sapins à des, je ne sais pas moi, là-haut ; des glacis de roches d’un mauvais rosé ou de ce gris sournois des gros mollusques, enfin, en terre, l’entrechoquement de ces immenses trappes d’eau sombre qui s’ouvrent sur huit mille mètres de fond dans le barattement des cyclones. C’est pourquoi je dis, Sylvie, là, c’est assez drôle ; car la ferme qui s’appelle les Chirouzes est non seulement très solitaire mais, manifestement à ses murs bombés, à son toit, à la façon dont les portes et les fenêtres sont cachés entre les arcs-boutants énormes, on voit bien qu’elle a peur. Il n’y a pas d’arbres autour. Elle ne peut se cacher que dans la terre et il est clair qu’elle le fait de toutes ses forces : la pâture derrière est plus haute que le toit. Le jardin de curé est là, quatre pas de côté, entouré de fil de fer, il me semble, et les roses trémières sont là, on ne sait pas pourquoi,

Description

DES PLANS PROPOSES PAR DES ELEVES

Candide :

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