Un Roi sans divertissement (1947) de Jean Giono : lecture analytique n° 9 : le hêtre de la scierie

DOCUMENTS A TELECHARGER :

un roi sans divertissement hetre LA texte vierge

un roi sans divertissement hetre LA tableau vierge

ANALYSE DU TEXTE PAR LE PROFESSEUR

LE TRAVAIL D’ASTRID

LA hetre scierie Un roi sans divertissement Astrid

LE TEXTE

Le hêtre de la scierie n’avait pas encore, certes, l’ampleur que nous lui voyons. Mais, sa jeunesse (enfin, tout au moins par rapport avec maintenant) ou plus exactement son adolescence était d’une carrure et d’une étoffe qui le mettaient à cent coudées au-dessus de tous les autres arbres, même de tous les autres arbres réunis. Son feuillage était d’un dru, d’une épaisseur, d’une densité de pierre, et sa charpente (dont on ne pouvait rien voir, tant elle était couverte et recouverte de rameaux plus opaques les uns que les autres) devait être d’une force et d’une beauté rares pour porter avec tant d’élégance tant de poids accumulé. Il était surtout (à cette époque) pétri d’oiseaux et de mouches ; il contenait autant d’oiseaux et de mouches que de feuilles. Il était constamment charrué1 et bouleversé de corneilles, de corbeaux et d’essaims ; il éclaboussait à chaque instant des vols de rossignols et de mésanges ; il fumait de bergeronnettes et d’abeilles ; il soufflait des faucons et des taons ; il jonglait avec des balles multicolores de pinsons, de roitelets, de rouges-gorges, de pluviers et de guêpes. C’était autour de lui une ronde sans fin d’oiseaux, de papillons et de mouches dans lesquels le soleil avait l’air de se décomposer en arcs-en-ciel comme à travers des jaillissements d’embruns. Et, à l’automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillages d’or jouant avec des pompons de plumes, des lanières d’oiseaux, des poussières de cristal, il n’était vraiment pas un arbre. Les forêts, assises sur les gradins des montagnes, finissaient par le regarder en silence. Il crépitait comme un brasier ; il dansait comme seuls savent danser les êtres surnaturels, en multipliant son corps autour de son immobilité ; il ondulait autour de lui-même dans un entortillement d’écharpes, si frémissant, si mordoré2, si inlassablement repétri par l’ivresse de son corps qu’on ne pouvait plus savoir s’il était enraciné par l’encramponnement3 de prodigieuses racines ou par la vitesse miraculeuse de la pointe de toupie sur laquelle reposent les dieux. Les forêts, assises sur les gradins de l’amphithéâtre des montagnes, dans leur grande toilette sacerdotale4, n’osaient plus bouger. Cette virtuosité de beauté hypnotisait comme l’œil des serpents ou le sang des oies sauvages sur la neige. Et, tout le long des routes qui montaient ou descendaient vers elle, s’alignait la procession5 des érables ensanglantés comme des bouchers.

Jean GIONO, Un Roi sans divertissement (1947).

1Charrué : labouré (sens métaphorique).

2Si mordoré : aux reflets si dorés.

3Encramponnement : fait d’être relié, fixé par des crampons (néologisme).

4Dans leur grande toilette sacerdotale : ayant revêtu tous les ornements propres au culte religieux (sens métaphorique).

5Procession : cortège religieux (sens propre), alignement (sens figuré).

SUPPORT

Jean GIONO, Un Roi sans divertissement (1947).

PRÉSENTATION ET SITUATION DU PASSAGE

Ce texte se situe au début du roman.

Dès le deuxième paragraphe de l’incipit, le narrateur s’était beaucoup attardé sur l’arbre, le hêtre.

Normalement, la lecture des premières pages doit apporter des informations nécessaires à la compréhension du roman, notamment : les personnages, leurs relations, le cadre spatio-temporel, le passé … L’incipit de ce roman est surprenant.

Tout d’abord, nous avons l’évocation de Frédéric, ce qui fait croire que c’est lui le personnage principal, puis la description du hêtre, qui occupe une page.

L’action se passe dans le sud-est de la France, dans la région du Lubéron. Les lieux sont tout à fait authentique. Même le village de Chichiliane existe. Mais on ne sait pas où l’intrigue principale se déroule.

Ce qui occupe le plus de place, c’est le hêtre.

PROBLÉMATIQUES

Quelles impressions dominent à la lecture de cette description du hêtre ?

Pourquoi le narrateur dit-il que « le hêtre n’(est) vraiment pas un arbre » ? Que représente-t-il ?

Montrez que la description poétique de l’arbre et de la forêt sert une réflexion sur la nature humaine et sur l’existence.

AI-JE BIEN LU ?

  1. UN (H)ETRE VIVANT. / UN (H)ETRE HUMAIN.

a.

b.

a.

b.

a.

b.

  1. UN (H)ETRE SURNATUREL.

a.

b.

a.

b.

a.

b.

  1. UN (H)ETRE ATTIRANT. / UN (H)ETRE INQUIETANT.

a.

b.

a.

b.

a.

b.

DES AXES ENVISAGEABLES.

  1. UN (H)ETRE VIVANT. / UN (H)ETRE HUMAIN.

  2. UN (H)ETRE SURNATUREL.

  3. UN (H)ETRE ATTIRANT. / UN (H)ETRE INQUIETANT.

LES NEUF IDÉES ESSENTIELLES

1. C’est un arbre hors du commun.

2. L’arbre est personnifié.

3. L’arbre attire tous les volatiles (oiseaux, insectes), tout ce qui vole.

4. L’arbre évoque la vie, mais aussi la décomposition, la mort.

5. L’arbre fascine : il est l’objet d’un spectacle.

6. L’arbre est présenté à différents moments de sa vie.

7. L’arbre est le personnage principal de cette page.

8. Le narrateur glisse un clin d’oeil au sang, à la fascination pour le sang (de l’oie).

9. L’arbre existe toujours.

LES PROCÉDÉS

Je cite

Je nomme

J’explique

voyons

Présent d’énonciation

maintenant

à cette époque

Indications temporelles

(enfin, tout au moins par rapport avec maintenant)

(dont on ne pouvait rien voir, tant elle était couverte et recouverte de rameaux plus opaques les uns que les autres)

(à cette époque)

Parenthèses

sa jeunesse

son adolescence

carrure

fumait

soufflait

jonglait

Personnifications

d’un dru, d’une épaisseur, d’une densité de pierre

Gradation

Il était surtout

il contenait autant d’oiseaux et de mouches que de feuilles. Il était constamment charrué

il éclaboussait

il fumait de bergeronnettes et d’abeilles ;

il soufflait des faucons et des taons ; il jonglait avec des balles multicolores

Il crépitait comme un brasier ; il dansait

il ondulait

Anaphore

Pronom personnel « il »

de corneilles, de corbeaux et d’essaims

de pinsons, de roitelets, de rouges-gorges, de pluviers et de guêpes.

d’oiseaux, de papillons et de mouches

Enumérations

éclaboussait

fumait

soufflait

jonglait

crépitait

dansait

ondulait

Verbes d’actions

comme à travers des jaillissements d’embruns.

comme un brasier

comme seuls savent danser les êtres surnaturels

comme l’œil des serpents ou le sang des oies sauvages sur la neige.

comme des bouchers.

Comparaisons

Et, à l’automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillages d’or

Champ lexical du corps

Personnifications

Les forêts, assises sur les gradins des montagnes, finissaient par le regarder en silence.

Les forêts, assises sur les gradins de l’amphithéâtre des montagnes, dans leur grande toilette sacerdotale, n’osaient plus bouger.

Personnifications

gradins

amphithéâtre

Champ lexical du spectacle, du théâtre

le sang des oies sauvages sur la neige.

Et, tout le long des routes qui montaient ou descendaient vers elle, s’alignait la procession des érables ensanglantés

Métaphore