Un Roi sans divertissement (1947) de Jean Giono : l’intertextualité

Questions de l’examinateur :

  • Présentez les 3 auteurs.
  • Quels est le lien des 3 textes ?
  • Quels sont leurs liens avec Un roi sans divertissement de Giono ?

Lien avec le texte 1 : Chrétien de Troyes

Enluminure de Perceval ou le conte du graal

Dans un roi sans divertissement, Langlois est un personnage fasciné par la mort et le sang. En particulier à la fin, au dernier chapitre quand il demande à ce qu’on égorge une oie et qu’il « admire » le sang dans la neige « Il regardait à ses pieds le sang de l’oie ». Dans le texte de Chrétien de Troyes, c’est « Perceval qui est subjugué par la vue du sang sur la neige… » ; C’est également du sang d’une oie qu’on parle ici, mais cette oie est uniquement blessée.

 

Lien avec le texte 2 : Gérard de Nerval

Dans Un roi sans divertissement, Fréderic lit au premier chapitre « Sylvie » de Gérard de Nerval.

«D’habitude (enfin quand je l’ai vu, moi), il lit, il lisait Gérard de Nerval : Sylvie. »

Sylvie est une nouvelle poétique de Gérard de Nerval, publiée en 1853 dans la Revue des deux mondes, puis intégrée en 1854 au recueil des Filles du feu.

 

Lien avec le texte 3 : Pascal

Le lien avec Un roi sans divertissement est le divertissement qui se traduit par de l’ennui.

Mais aussi, le livre se termine sur la phrase « Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » ? » qui est tiré des Pensées de Blaise Pascal, le texte ici présenté.

Mais aussi dans la partie 1: « […] Mettons qu’il ait trouvé ce soir un divertissement suffisant »

Textes :

– texte 1 : Chrétien de Troyes, Perceval ou le conte du Graal (1182) ;

– texte 2 : Gérard de Nerval, Chimères, « Artémis »(1853) ;

– texte 3 : Pascal, Pensées, « Divertissement » (1670).

Texte 1 : Chrétien de Troyes, Perceval ou le conte du Graal (1182).

C’est l’hiver, Le roi Arthur et ses chevaliers viennent de quitter le château de Carlion, la nuit venue, ils s’arrêtent et dresse leur camp dans une prairie près de la forêt. Perceval qui se trouve à proximité regarde un vol d’oie sauvage, l’une d’elle est attaquée par un faucon, blessée elle gît à terre, Perceval est subjugué par la vue du sang sur la neige…

 » […] Cette oie était blessée au col d’où coulaient trois gouttes de sang répandues parmi tout le blanc. Mais l’oiseau n’a peine ou douleur qui la tienne gisante à terre. Avant qu’il soit arrivé là, l’oiseau s’est déjà envolé ! Et Perceval voit à ses pieds la neige où elle s’est posée et le sang encore apparent. Et il s’appuie dessus sa lance afin de contempler l’aspect, du sang et de la neige ensemble. Cette fraîche couleur lui semble celle qui est sur le visage de son amie. Il oublie tout tant il pense car c’est bien ainsi qu’il voyait sur le visage de sa mie, le vermeil posé sur le blanc comme les trois gouttes de sang qui sur la neige paraissaient.

[…] il est si perdu dans ses pensées devant les trois gouttes de sang qu’il ne connaît plus rien au monde. […] Perceval ne quittant des yeux les trois gouttes de sang encore s’appuie sur sa lance.
[…] le chevalier toujours appuyé sur sa lance, ne paraissant point se lasser d’un rêve auquel il se complaît. Mais à cette heure-là déjà le soleil brillant a fait fondre deux des trois gouttes de beau sang qui avaient fait rouge la neige et la troisième pâlissait.

Perceval sort de son penser. C’est lors que messire Gauvain met à l’amble son cheval et s’approche très doucement de Perceval comme un homme bien de chercher querelle. Il dit :

 » Sire, je vous aurais salué si je connaissais votre nom comme je connais le mien. Mais tout au moins, je puis vous dire que je suis messager du roi ; que de sa part je vous demande et vous prie que vous veniez à sa cour pour lui parler.

– Deux hommes sont déjà venus. Et tous deux me prenaient ma joie et ils voulaient m’emmener, me traitant comme prisonnier. Ils ne faisaient pas pour mon bien. Car devant moi, en cet endroit je voyais trois gouttes de sang illuminer la neige blanche. Je les contemplais. Je croyais que c’était la fraîche couleur du visage de mon amie. Voilà pourquoi je ne pouvais m’en éloigner. »

Texte 2 : Gérard de Nerval, Chimères, « Artémis »(1853).

Artémis

La Treizième revient… C’est encor la première ;
Et c’est toujours la Seule, – ou c’est le seul moment :
Car es-tu Reine, ô Toi ! la première ou dernière ?
Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant ? …

Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la Mort – ou la Morte… Ô délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.

Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au coeur violet, fleur de sainte Gudule,
As-tu trouvé ta Croix dans le désert des cieux ?

Roses blanches, tombez ! vous insultez nos Dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
– La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !

Texte 3 : Pascal, Pensées, « Divertissement » (1670).

Contrairement à Montaigne, Pascal considère que le divertissement est néfaste pour l’homme, car s’il nous permet de nous échapper de notre misérable condition, il nous éloigne des vraies valeurs et de Dieu, seule quête essentielle dans la vie d’un homme.

168 : Divertissement

« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

[…]
Quelque condition qu’on se figure, où l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde. Et cependant, qu’on s’en imagine [un] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point. Il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arriver et enfin de la mort et des maladies, qui sont inévitables. De sorte qu’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.[…]

Ce n’est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu’on recherche ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit. _ Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement. De là vient que la prison est un supplice si horrible. De là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible.  Et c’est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois de ce qu’on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisirs. – Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense.[…]

B. Ainsi l’homme est si malheureux qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui par l’état de sa  complexion. Et il est si vain qu’étant de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose comme un billard et une balle qu’il pousse suffisent pour le divertir.

C […] Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de choses. Donnez-lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point, vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c’est qu’il recherche l’amusement du jeu et non le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche, un amusement languissant et sans passion l’ennuiera, il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effraient du visage qu’ils ont barbouillé.

D?où vient que cet homme qui a perdu depuis de mois son fils unique et qui est accablé de procès et de querelles était ce matin si troublé et n’y pense plus maintenant ? Ne vous en étonnez pas, il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d’ardeur depuis six heures. Il n’en faut pas davantage. L’homme, quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui et le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là. Et l’homme quelque heureux qu’il soit, s’il n’est diverti ou occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l’ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. […] « 

Fragment 169 : Divertissement

«  La dignité royale n’est-elle pas assez grande d’elle-même pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue qu’il est ? Faudra-t-il le divertir de cette pensée comme les gens du commun ? Je vois bien que c’est rendre un homme heureux que de le divertir de la vue de ses misères domestiques pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser, mais en sera-t-il de même d’un roi, et sera-t-il plus heureux en s’attachant à ses vains amusements qu’à la vue de sa grandeur, et quel objet plus satisfaisant pourrait-on donner à son esprit ? Ne serait-ce donc pas faire tort à sa joie d’occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d’un air ou à placer adroitement une barre, au lieu de la laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l’environne ? Qu’on en fasse l’épreuve. Qu’on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un roi plein de misères ( c’est moi qui souligne) Aussi on évite cela soigneusement et il ne manque jamais d’y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu’il n’y ait pas de vide. C’est-à-dire qu’ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu’il sera misérable, tout roi qu’il est s’il y pense. »