Paroles (1946) de Jacques Prévert : lecture analytique n° 10 : « Pater noster »

Le poème dit par Jean-Louis Trintignant :

Autre version, par Serge Reggiani :

Une analyse du poème par votre professeur :

pater noster tableau vierge

pater noster tableau complete

 

Pater noster

 

Notre Père qui êtes aux cieux (1)
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York (2)
Et puis ses mystères de Paris (3)
Qui valent bien celui de la Trinité (4)
Avec son petit canal de l'Ourcq (5)
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai (6)
Avec son Océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets (7)
Avec toutes les merveilles (8) du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles
Et qui n'osent se l'avouer
Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leur tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres (9)
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons.

Idées essentielles
- Le poème commence comme une prière : le pater noster. Il semble respecter la religion.
- Mais il demande au Seigneur de rester où il est et de laisser les hommes tranquilles.
- Le poète énumère des lieux qui ne semblent pas avoir de rapport les uns avec les autres : ce sont des « associations d'idées ». Il aime autant ce qui est grand (et connu) que ce qui est petit et moins connu, ce qui est lointain et ce qui est proche.
- Le monde est plein de merveilles (il n'y en pas que 7).
Le poète est sévère contre la religion : la religion est du côté des dominants.
- Il énumère les qualités de ces merveilles pour insister sur leur beauté.
- Ces merveilles ne sont pas créées par Dieu. Il met en valeur ces merveilles, qui deviennent des personnes.
- A cause des guerres, de la religion, du pouvoir, les beautés du monde sont détruites.

Problématiques

Que dénonce Prévert dans ce poème ?
Quel message Prévert veut-il délivrer dans ce poème ?
En quoi ce poème est-il un hymne aux beautés du monde ?
(1) Le Notre Père (aussi connu sous son nom latin Pater Noster ou, par déformation phonétique, « patenôtre ») est la prière la plus répandue parmi les chrétiens.

Notre Père, qui es aux Cieux,
Que ton nom soit sanctifié,
Que ton règne vienne,
Que ta volonté soit faite
Sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour,
Pardonne-nous nos offenses
Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés,
Et ne nous soumets pas à la tentation,
Mais délivre-nous du mal.
(Amen.)

(2) Les Mystères de New York (The exploits of Elaine) est une série de films (feuilletons) en  noir et blanc de 1915.

Les Mysteres De New-York  - Les mysteres de New-York

(3) Les Mystères de Paris est un roman français publié par Eugène Sue entre le 1842 et 1843. On dit même que la  révolution de 1848 est en partie née dans les pages des Mystères de Paris ou plutôt que le roman a créé le climat qui a permis cette révolution.

Fichier:Mysteres de paris 1.png

(4) La Trinité ou Sainte Trinité, dans le christianisme, est un Dieu unique en trois aspects : le Père, le Fils (La Parole) et le Saint-Esprit.

(5) L'Ourcq est une rivière française affluente de la Marne en rive droite et sous-affluente de la Seine. La fable suivante fut composée par Alphone Allais au moment où Emile Loubet était président de la République et où l'affaire Dreyfus divisait les Français, la moralité en forme de calembour :

« De l'Ourcq, un beau matin, un pêcheur un pli retira,
Qu'à l'Élysée aussitôt il porta,
Et qui, chose bizarre, fort extraordinaire,
Était un document relatif à l'affaire.
Moralité :
Loubet lit, ce qui de l'Ourcq sort. »

(6) La bêtise de Cambrai est une friandise élaborée à Cambrai. Il s'agit de bonbons aromatisés à la menthe et rayés de sucre caramélisé.

(7) La rue des Bons-Enfants est une rue située dans le premier arrondissement de Paris, à deux pas du Louvre. Cette voie doit sa dénomination au collège des Bons-Enfants, fondé en 1208, en faveur de treize écoliers pauvres. Le 8 novembre 1892, l'anarchiste Émile Henry, pose une bombe dans l'usine de la Compagnie des Mines de Carmaux. Le concierge trouve la bombe et la rapporte au commissariat de la rue des Bons-Enfants, où elle explosera, y tuant 5 personnes. Une sixième décédera d'une crise cardiaque.

L'explosion de la rue des Bons-Enfants (1892)
Mauvais sujet : personne immorale.

(8) Allusion aux sept merveilles du monde :

Les sept merveilles du monde

Les sept merveilles du monde moderne

(9) Mercenaires, brutes.

http://www.wat.tv/video/prevert-serge-reggiani-pater-uy6q_2fgqp_.html

Axe Relevé Outil Interprétation

Notre Père qui êtes aux cieux

Restez-y

Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre

Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre

Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre

Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde

Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris

Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine

Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai

Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries

Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets

Avec toutes les merveilles du monde

Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles

Notre Père, aux cieux, la Trinité, Les maîtres avec leurs prêtres

Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer

Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer

Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer

Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

Qui sont légion

 

Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres

Avec les saisons
Avec les années

Avec les jolies filles et avec les vieux cons

Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

 

Axe Relevé Outil Interprétation
II 1

Notre Père qui êtes aux cieux

Référence religieuse Le poème commence comme une prière : le pater noster. Il semble respecter la religion.
II 1

Restez-y

Ordre Il y a une rupture radicale avec le vers qui précède : il donne un ordre au Seigneur. Et quel ordre !
II 2

Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre

opposition Il oppose le Seigneur et les êtres humains.
III 2

Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre

Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre

Indications de lieuxOpposition Il demande au Seigneur de rester où il est et de laisser les hommes tranquilles.
I 1

Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde

EnumérationAnaphore Le poète énumère des lieux qui ne semblent pas avoir de rapport les uns avec les autres : ce sont des « associations d'idées ».
I 2

Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris

Indications de lieux Il associe un lieu lointain et un lieu proche.Il préfère la classe ouvrière, les petites gens.
I 2

Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine

antithèse Il aime autant ce qui est grand (et connu) que ce qui est petit et moins connu.Clin d'oeil à l'affaire Dreyfus ?
I 2

Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai

Jeu sur le singulier et le pluriel Il choisit ici deux lieux proches : deux petites villes. Les deux noms riment.Il passe du singulier au pluriel pour dire que les merveilles ne sont pas uniques mais nombreuses.
IIII 2?

Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries

Jeu sur le singulier et le pluriel Il met sur le même plan un très grand océan et deux petits bassins.Le choix de l'océan Pacifique annonce le thème de la guerre, traité plus loin : il préfère la paix.
? I ?

Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets

antithèse Ce sont encore des éléments positifs : les mauvais sujets, dans une monarchie, sont ceux qui se révoltent.
I 2

Avec toutes les merveilles du monde

Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles

Répétition du mot « merveille»Allitération C'est une phrase de conclusion : le monde est plein de merveilles (il n'y en pas que 7).
II 2

Notre Père, aux cieux, la Trinité, Les maîtres avec leurs prêtres

Champ lexical de la religion Le poète est sévère contre la religion : la religion est du côté des dominants.
I 3

Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer

gradation Il énumère les qualités de ces merveilles pour insister sur leur beauté.
III

Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer

Champ lexical de la simplicité, de la banalitépersonnification Ces merveilles ne sont pas créées par Dieu.Il met en valeur ces merveilles, qui deviennent des personnes.
I 3

Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer

comparaison Il compare ces merveilles à une fille nue et pudique : on passe devant sans les voir.
III 1

Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

EnumérationAnaphore Il énumère cette fois des éléments négatifs (« épouvantables malheurs »).
III 2

Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

Champ lexical de la guerre Le monde est dominé par la guerre (l'entre-deux-guerres).
III 2

Qui sont légion

 

Jeu de mots Il joue avec les mots. Cela signifie : « ils sont nombreux ». Au sens propre, cela signifie que les malheurs sont militaires.
II 3III

Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres

Allitérationsparonymie Pour lui, ces mots se ressemblent, donc ils signifient la même chose : les maîtres vont avec la religion et la guerre. Anarchie : « Ni dieu, ni maître ».
III 3

Avec les saisons
Avec les années

antithèse A chaque fois, il met un élément positif et un élément négatif. Il met toujours l'élément négatif en second : à cause des guerres, de la religion, du pouvoir, les beautés du monde sont détruites.Les saisons sont positives : elles signifient la vie ; les années peuvent être considérées comme négatives : le temps qui passe marque le vieillissement et mène vers la mort.Dans le dernier vers, le poète dénonce l'exploitation des pauvres, qui deviennent chair à canon.
III 3

Avec les jolies filles et avec les vieux cons

antithèse
III 3

Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

Antithèsechute


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