La géographie des « Morts pour la France »

13 05 2014

Le sentiment que des régions ont été plus sacrifiées que d’autres durant la Grande Guerre, bien présent dans la mémoire collective, en particulier en Bretagne et en Corse, est-il fondé ? En étudiant la répartition géographique des « morts pour la France », les chercheurs ont cherché à mesurer les écarts entre les pertes humaines des régions françaises métropolitaines.

La démographie des régions explique-t-elle les disparités de morts entre celles-ci ?

En comparant les pertes à la population masculine, région par région, les historiens ont pu confirmer qu’elles étaient globalement proportionnelles à la démographie, faisant du Limousin la région la plus touchée selon ce critère.
Pourtant, cinq régions s’écartent des projections s’appuyant sur les caractéristiques démographiques : les Pays de la Loire, la Bretagne et l’Aquitaine ont été proportionnellement plus touchées. La Franche-Comté et la région Provence-Alpes – Côte d’Azur ont, au contraire, compté moins de « morts pour la France » que la structure de leur population ne pouvait le laisser attendre.
Quels sont les autres facteurs expliquant les écarts de mortalité entre les régions ?
Pour savoir quels ont été les critères déterminants, ils ont examiné les pertes des régions selon leur situation géographique, en particulier leur proximité avec les zones de combats ou avec une frontière. D’un point de vue économique, les autorités auraient pu souhaiter préserver les régions industrielles en vue d’un effort de guerre soutenu et d’un point de vue spatial, l’état-major aurait pu engager en priorité les départements proches du front, dans un souci d’économie des transports. Leurs résultats accréditent ces hypothèses.
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Quelles sont les catégories de population les plus touchées ?

Sur le plan social, les petits patrons et les indépendants ont proportionnellement été moins affectés que les ouvriers ; surtout, les régions rurales ou à fort taux de chômage ont été plus touchées que les régions industrielles ou celles dont le taux de chômage était bas. Les régions distantes du front, en particulier les régions frontalières ou côtières, ayant été proportionnellement moins touchées.
Ainsi, on comprend que les Pays de la Loire ont été désavantagés par leur forte ruralité ; la Bretagne a été pénalisée par sa forte ruralité et son taux de chômage élevé alors que la Franche-Comté a bénéficié de l’effet « frontière » et de la volonté générale de protéger le tissu industriel.

Au total, la recherche a permis de mettre en évidence l’existence de différences systématiques entre régions. La mobilisation de variables démographiques (densité et jeunesse du département), socio-économiques et spatiales a permis d’affiner l’explication de ces différences. Il y a bien eu inégalité devant la mort.

Que traduisent ces différences et comment les interpréter ?

Les autorités semblent avoir privilégié l’effort industriel de guerre au détriment d’une main-d’œuvre jugée, par ses caractéristiques économiques et sociales, moins « utile » à la production, et de facto davantage exposée au front sur l’autel de l’« utilité » collective de l’effort. La mort de masse a ainsi touché les régions françaises de façon différenciée non pour des raisons identitaires ou géographiques. C’est la nature même du conflit qui a amené les populations rurales, reflet des caractéristiques démographiques et des secteurs d’activité dominants de l’époque, à fournir l’essentiel des combattants d’infanterie dont les pertes furent très élevées.

D’après Le Monde.