Nos étoiles contraires

En partage, un article du journal Le Monde, du mercredi 20 août 2014…la veille ou presque de votre rentrée (!), sur le phénomène d’édition du roman « Nos étoiles contraires » de John Green que nous avons évoqué ensemble.

 

John graig

 

 

 

 

 

John Green, un humaniste sur YouTube

En juin, le Time le plaçait parmi les 100 personnalités les plus influentes pendant que Forbes l’inscrivait, entre Dan Brown et Stephen King, dans la liste des six écrivains les plus puissants du monde. A 36 ans – il en paraît 25 –, John Green, l’auteur de Nos étoiles contraires (Nathan, 2013), adapté au cinéma par Josh Boone (sortie le 20 août en France), a déjà atteint le statut d’auteur culte. Ce qui lui a valu quelques ennuis de santé. Ayant promis qu’il dédicacerait les exemplaires de The Fault in Our Stars en précommande sur Amazon, six mois avant la parution du roman, en 2011, il a été contraint d’en signer… 150 000, puis d’entreprendre une rééducation de l’épaule.

 

Ensuite, son livre, dont les plus fervents admirateurs connaissent les répliques par cœur, a figuré pendant cent vingt-quatre semaines d’affilée dans le palmarès des best-sellers du New York Times.

Pourquoi pareil engouement pour une histoire d’amour et de mort entre deux jeunes cancéreux en phase terminale dans un paysage littéraire encombré de récits de vampires, de romances gothiques et de thrillers d’espionnage dont les héros sont tout juste pubères ? Il tient d’abord à la sensibilité d’un écrivain qui parvient à capter avec justesse la profondeur émotionnelle, l’intelligence aiguë et la vulnérabilité propres à l’adolescence, mais aussi à sa chaleureuse personnalité.

Quand son idole J. D. Salinger (1919-2010), auquel il ne manque jamais de rendre hommage, fuyait ses admirateurs et se retranchait dans son ermitage du New Hampshire, John Green, lui, est sur tous les fronts : au cinéma, en librairie, sur les réseaux sociaux. Autre temps, autres mœurs. Le jeune millionnaire converse tous les jours avec ses fans et chacune de ses apparitions publiques attire des milliers d’ados à travers les Etats-Unis. Hier harcelé par ses camarades au collège, l’ex-nerd ( » impopulaire « ) a, semble-t-il, pris sa revanche. John Green ressemble aujourd’hui à un grand frère rêvé : féru de nouvelles technologies comme de classiques de la littérature, pédagogue à ses heures, débordant d’humour et d’énergie. On peine à imaginer que ce créateur vibrionnant ait pu vouloir embrasser une carrière ecclésiastique. Il y a renoncé après avoir officié comme aumônier, à 20 ans, dans un hôpital pour enfants. Mais a conservé intacts son empathie et un certain penchant pour la confession à cœur ouvert.

C’est à la fin de l’année 2006 que John, auteur, à l’époque, de deux premiers romans pour ados remarqués par la critique – Qui es-tu Alaska ? (Gallimard Jeunesse, 2011) et Le Théorème des Katherine (Nathan, 2012) –, et son frère cadet Hank décident de communiquer uniquement par des vidéos postées sur YouTube. L’un vit alors à New York, l’autre habite Missoula dans le Montana. Le réseau social a été lancé en 2005 et les frères Green font figure de pionniers par leur activisme et leurs drôles de monologues face caméra. Tout y passe : confidences personnelles, blagues, anxiété existentielle, chansons, débats de société, anecdotes, conseils de séduction, discussions éthiques…

Leur chaîne Vlogbrothers fédère plus de 7 millions d’abonnés et forme le vaisseau amiral d’un vaste empire en ligne incluant des pages Facebook, un Tumblr (plate-forme de microblogage), ainsi qu’un compte Twitter totalisant 2,7 millions de suiveurs. S’y ajoute depuis trois ans une nouvelle chaîne vidéo sur YouTube : CrashCourse, laquelle dispense des conférences écrites par des spécialistes et interprétées par les frères Green, sur la révolution agricole, la biologie moléculaire, l’empire espagnol ou Roméo et Juliette.

Davantage qu’un fan-club, internautes et lecteurs de John Green constituent une communauté culturelle, un mouvement viral qui s’est baptisé  » Nerdfighteria « . Celui-ci se reconnaît dans les projets collaboratifs des deux frères, et en partage la philosophie et les valeurs citoyennes.

Esther Grace Earl, intelligence vive et humour ravageur, figurait parmi les premiers  » Nerdfighters « . En 2007, John Green fit la connaissance de cette adolescente du Massachusetts qui souffrait d’un cancer de la thyroïde. Leur dialogue durera jusqu’à la mort de la jeune fille, en 2010, à l’âge de 16 ans. Le romancier n’a jamais caché que le personnage d’Hazel de Nos étoiles contraires était étroitement inspiré d’Esther, dont il a fait éditer, début 2014, les poèmes et posts de blog.

Quatre ou cinq fois par mois, ce travailleur acharné aussi tourmenté que rigolo s’entretient par Skype ou au téléphone avec des adolescents malades. Il organise aussi une convention annuelle (The Project for Awesome) destinée à lever des fonds redistribués à des organismes caritatifs. Ni gourou ni prophète, John Green est juste un type bien.

Macha Sery