« Une horreur cosmique » : quand la critique soviétique descendait Star Wars | Poussières d’empire

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Article en russe, Literaturnaja Gazeta, 7 septembre 1977.

Rien de tel que « d’interroger » l’ennemi de l’époque pour comprendre la lecture du soft-power américain made in Star Wars. En direct de Moscou des années 70 et 80.

Par Kevin Limonier, Institut Français de Géopolitique, Université Paris VIII

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Star Wars : une lecture des Chemins de la puissance des EU

Cadeau de fin d’année, Star Wars est une épopée, alliée de la compréhension des multiples dimensions de la puissance des EU. Le soft-power est à convoquer, c’est sûr… mais pas seulement à lire les éclairages de l’historien Thomas Snégaroff dans cette interview de Libération.

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Thomas Snégaroff, historien, directeur de recherche associé à l’Iris, spécialiste des Etats-Unis, vient de publier

Je suis ton père : la saga Star Wars, l’Amérique et ses démons.

 

Star Wars, c’est avant tout l’histoire de l’Amérique ?

C’est le principe même du film. Rappelez-vous que George Lucas est un pur produit de cette Amérique des années de l’après-guerre, un Américain lambda, fasciné par les années 50. Comme une grande partie de sa génération, au début, il est plutôt favorable à la guerre du Vietnam, pour le bien, contre le mal, contre le communisme. Il croit à la nécessaire diffusion des valeurs américaines, au caractère exceptionnelle de la Nation. Et puis, comme une grande partie de sa génération, il va évoluer.

 

La trahison nixonienne sera donc un choc d’autant plus grand ?

Lucas évoque, pour modèle de Palpatine, non pas Hitler ou Staline, comme beaucoup l’ont imaginé, mais Richard Nixon. Star Wars, c’est non seulement l’Amérique, mais c’est une Amérique qui s’est dévoyée, qui a cédé à la tentation de l’Empire, comme l’avaient craint les Pères fondateurs. Et la clé de ce passage de la clarté à l’obscurité, aussi bien pour Anakin que pour l’Amérique, c’est la peur. Pour l’un, la peur de perdre les êtres aimés, et en premier lieu la mère, pour l’autre, la peur de perdre son identité, que Palpatine prétendra protéger… à condition de se voir confier les pleins pouvoirs.

 

La critique des Etats-Unis ne va quand même pas bien loin…

Il va réintroduire et se réapproprier le manichéisme qui avait disparu d’Hollywood dans ces années-là. Bien sûr, il s’intéresse à la façon de passer de l’un à l’autre, mais le mal est absolu et le bien est absolu. Le cinéma du Nouvel Hollywood montrait au contraire la zone grise. Et là, on touche un autre aspect de l’œuvre : Lucas veut faire des entrées, de l’argent.

 

Comment Lucas vit-il la récupération de sa première saga par ses adversaires politiques ?

Quand Lucas le démocrate entend Reagan le républicain utiliser sa «guerre des étoiles» pour vendre ce projet extraordinairement coûteux de défense stratégique aux membres du Congrès, il se rend compte qu’il a enfanté quelque chose qui va à l’encontre de ce qu’il pense. C’est là encore l’histoire du film. Il répondra à la droite dans la prélogie, en montrant que le basculement vers la dictature se fait de l’intérieur même du système. Ce qui est inédit avec Star Wars, c’est que l’œuvre précède la réalité et offre une réponse à une réalité dysfonctionnante. Ce qui a été vrai avec Reagan l’a été aussi avec Bush : le dernier opus de la prélogie sort en 1999, deux ans avant le 11 Septembre, avant le Patriot act… Lucas montrait il y a quinze ans comment on pouvait arriver à nier les libertés au nom de la sécurité.

 

Lucas a donc préparé la révolution reaganienne ?

En partie, oui, parce qu’il repose la dimension binaire du monde, mais aussi parce qu’il a, au fond, une idéologie réactionnaire de l’ordre. Dans la saga, c’est quand le père est le père et le fils est le fils que l’ordre se rétablit dans le cosmos ; tous les dysfonctionnements viennent des dysfonctionnements familiaux. Il y a une dimension religieuse (le Père et le Fils réunis, la Trinité avec le Saint-Esprit), mais aussi et surtout une dimension morale. Le désordre vient quand le père ne joue pas son rôle de père. Cela colle avec les interrogations de la période : la famille vole en éclats, les questions de filiation avec les premières FIV se posent à nouveau.

 

Se pose une nouvelle fois la question du rôle de Lucas à Hollywood…

Peter Biskind, l’auteur de Nouvel Hollywood, estime même qu’il a tué, avec Spielberg, la contre-culture cinématographique de l’époque. C’est d’ailleurs une autre des contradictions : pour Lucas, le bien, c’était les cinéastes indépendants et le mal les grands studios, alors que lui-même finira par devenir un nabab. L’histoire de Lucas, c’est finalement l’histoire de l’Amérique des Pères fondateurs et d’Anakin : celui qui avait tous les atouts, tous les talents et qui a basculé du côté obscur. La porosité entre la vie politique et l’œuvre, et entre le créateur et son œuvre, est fascinante.

 

Comment expliquer que Star Wars a aussi bien fonctionné ailleurs qu’aux Etats-Unis ?

Il y a bien sûr la qualité intrinsèque du film, sa modernité, l’évolution de l’individu, la part d’ombre qu’on a tous, la quête du père, la fascination pour l’Amérique… Quant aux questions politiques, celles des «valeurs», de l’ordre, de la bascule de la démocratie à la dictature, de la rhétorique de la peur, elles ne sont pas propres à l’Amérique, elles résonnent aussi dans l’Allemagne hitlérienne, et nous concernent aussi, aujourd’hui.

 

Mais une Amérique sans Dark Vador-Anakin-Lucas, est-ce encore l’Amérique ?

Sa disparition pour la nouvelle saga me laisse orphelin. Que va-t-il se passer ? Va-t-on sortir d’un cadre de pensée strictement américain, de l’historicité américaine ? Je penche pour une dénationalisation et une universalisation de la Guerre des étoiles, preuve que la Guerre des étoiles nous dit plus que ce qui est imprimé à l’écran et nous parle du monde tel qu’on le vit.

 

 

Johan HUFNAGEL

 

A lire sur http://next.liberation.fr/cinema/2015/12/15/star-wars-c-est-une-amerique-qui-s-est-devoyee_1421075