Arbre de Robert Helman (1961)

En quoi le tableau Arbre est-il emblématique de l’œuvre de Robert Helman, figure de l’abstraction lyrique ?

 

Arbre, Robert Helman, 1961, Huile sur toile, Collection particulière

 

Robert Helman est né en 1910 en Roumanie. Figure de l’abstraction lyrique, un des mouvements picturaux majeurs du XXème siècle, peintre, et même sculpteur à la fin de sa vie, il avait une grande passion pour le calme et la sérénité de la forêt, dans laquelle il a fini par s’installer dans les années soixante, en une petite maison à Fort Jacquet, en plein cœur de la forêt d’Othe, afin d’y couler des jours paisibles jusqu’à sa mort en 1990. En 1961, l’artiste peint un tableau qu’il appelle Arbre. En quoi ce tableau est il emblématique de l’œuvre de cet artiste, mais aussi de l’abstraction lyrique, courant auquel appartient ce peintre ? Afin de répondre à cette question, nous nous pencherons tout d’abord sur la définition du courant en lui-même, puis nous verrons comment l’artiste parvient à s’impliquer presque corporellement dans son œuvre, et enfin nous expliquerons en quoi il célèbre à travers ce tableau l’union de la nature, de l’homme et du divin.

 

 

Robert Helman, détail de la couverture du livre Helman de Lydia Harambourg (voir Bibliographie)

I/ L’abstraction lyrique

 Premièrement, nous allons voir en quoi cette œuvre est représentative de l’abstraction lyrique, mouvement composé de deux courants : le courant américain, notamment représenté par Jackson Pollock (inventeur de le technique du « Dripping », qui consiste à peindre en éclaboussant la toile de peinture), ainsi que le courant européen, qui est celui que nous allons étudier plus attentivement. Représenté par des artistes comme Pierre Soulages ou Nicolas de Staël, il prend naissance juste après la seconde guerre mondiale et désigne toutes les formes de peintures abstraites qui ne prennent pas en compte les formes géométriques. Selon les adeptes de ce mouvement, l’artiste est ainsi libéré des contraintes du figuratif, et il peut donc s’exprimer plus librement. En ce sens, l’on peut dire que l’abstraction lyrique s’oppose au cubisme, mouvement contemporain de celui-ci, dont les principaux représentants sont Pablo Picasso et Georges Braque, et qui se base sur des principes géométriques et orthogonaux.

 

 

Le tableau de Robert Helman dont nous allons parler, qui est une huile sur toile peinte en 1961, trois ans avant que l’artiste ne décide de s’installer définitivement en pleine forêt d’Othe, se nomme Arbre. Son espace est principalement occupé par une forme imposante et compacte, composée de lignes courbes, noires, vertes bleutées et ponctuée de touches orange (couleur presque complémentaire qui met donc le vert-bleu en valeur), plus ou moins foncées. Elle se détache d’un fond plus clair, beige, nuancé de petites touches orangées et vertes qui évoque une texture sableuse et terreuse. Les lignes noires entrelacées, qui sont le plus présentes dans l’élément principal de la composition, évoquent la structure d’un tronc et de ses ramifications, de même que les couleurs vertes et orange ne sont pas sans rappeler celle du feuillage d’un arbre. L’œuvre n’est donc pas tout à fait abstraite puisqu’elle semble avoir pour but de représenter quelque chose de connu du spectateur. Mais celui-ci, une fois l’identification faite, peut s’apercevoir que l’arbre n’est pas conforme à une image habituelle et convenue : en effet, il n’est non seulement pas dessiné d’une manière réaliste (pas de perspective, pas de détails précis dans l’écorce ou les feuilles…), mais en plus l’artiste ne respecte pas la forme ovale qu’il avait initialement fait prendre à la partie supérieure du végétal, à partir de son « tronc » : on constate qu’elle est aplatie en haut du tableau, probablement pour que le dessin ne dépasse pas du cadre. Qu’importe ! Pour Helman, il s’agit d’un arbre, « aplati » ou pas, ressemblant ou pas. Le réalisme et la vraisemblance n’ont aucune importance dans son œuvre, du moment qu’il parvient à transmettre au spectateur des impressions et des sensations. Car, on l’aura deviné, ce n’est pas uniquement dans le but de représenter un arbre que l’artiste a peint cette toile…

 

 

 II/ « Faire corps » avec son œuvre 

 

 

 

Détail d’Arbre, Robert Helman, 1961, Huile sur toile, Collection particulière

Lorsque nous nous attardons un peu et que nous commençons à observer l’œuvre plus attentivement, nous nous apercevons que les courbes très nombreuses, qui s’entrelacent et se mélangent dans la partie supérieure de l’arbre forment une masse à l’aspect très mouvementé, presque grouillante, fourmillante de vie, et ne sont pas sans évoquer des organes particuliers de l’anatomie humaine : des intestins, peut être même un cerveau… Toujours dans cette perspective, on peut remarquer une diagonale, qui part un peu avant le coin supérieur gauche du tableau et qui se perd ensuite plus bas vers la droite, séparant l’arbre en deux hémisphères, ce qui est également le propre du cœur humain, qui se partage en deux parties distinctes.  

 

 De plus, la touche de peinture est ici très visible, comme on peut l’observer ci-contre sur une vue rapprochée du centre de l’œuvre (on appelle cette manière de déposer les couleurs directement sur la toile, sans les mélanger, le « flochetage »). Cette technique est sans conteste comparable à celle des impressionnistes, peintres du XIXe siècle dont le chef de file était Claude Monet. (En opposition aux peintres académiques de cette époque, tel qu’Alexandre Cabanel, qui disparaissaient derrière les formes lisses et « parfaites » de leur composition, sans laisser leur trace). Les mouvements visibles du pinceau sur la toile et les empâtements de matière, faisaient partie intégrante des œuvres et témoignaient de l’empreinte personnelle de l’artiste : le but n’étant pas de reproduire avec exactitude la réalité, mais des impressions (voir ci après un détail de La rue St Denis, 30 juin 1878, tableau de Claude Monet). Ainsi, l’on peut dire que Robert Helman cherche ici à intégrer presque corporellement son œuvre, à « faire corps » avec celle-ci. Cette intention est sans doute liée à l’histoire de l’artiste, parti très tôt de son pays d’origine afin d’aller faire ses études en France et contraint de fuir en Espagne dés 1939 afin d’échapper à la Seconde Guerre Mondiale. Une volonté peut-être de chercher ses origines, de « s’enraciner » quelque part, est exprimée à travers ce tableau, d’autant que cette œuvre n’est pas la seule qu’Helman ait faite sur ce thème, comme l’illustrent ces titres données à d’autres créations : « Racines », Branches », ou encore « Germinations ». 

 
 
 
 

Détail de La Rue St Denis, 30 juin 1878, Claude Monet, 1878, huile sur toile, 76 x 52 cm, Musée des Beaux-arts de Rouen.

 

 

 

III/ « Peindre l’insaisissable »

A présent, nous allons pousser encore plus loin notre interprétation et voir en quoi cette œuvre peut être considérée comme une célébration d’une union entre la nature, l’homme et le divin. Voyons le traitement de la lumière dans cette toile. Elle est tout d’abord évoquée par de petites touches blanches situées au centre du tableau, mais aussi par un éclaircissement de la teinte beige du fond aux bords de l’arbre : une lueur semble en émaner, qui ne peut venir que de lui puisqu’il est le seul élément de la composition.

La Vierge et l’Enfant, dite Vierge Géorgienne, anonyme, XVIe siècle, 109 x 83 cm, originaire de Russie, conservée au Musée du Louvre.

Isolé de tout cadre extérieur, il semble « appliqué » directement sur un fond relativement neutre, presque comme une icône religieuse, où l’objet de culte est central et se détache nettement du fond de l’image (on peut voir un exemple d’icône ci-contre : il s’agit de La Vierge l’enfant, icône russe du XVIe siècle). Or, un arbre ordinaire n’irradie pas de cette façon.

 

  

En plus de cela, la dynamique hélicoïdale des courbes qui composent le « tronc » du végétal évoque un mouvement anagogique : l’arbre devient tourbillon d’esprits et de pensées mystiques qui s’élève harmonieusement vers le ciel, faisant ainsi le lien entre deux univers. Le monde terrestre est évoqué par la présence de la nature et par l’ancrage du végétal dans une base solide, en bas du tableau, mais aussi par son ambigüité organique, dont nous avons parlé précédemment. Quant au monde céleste, il est notamment suggéré par la nuance bleutée du vert de l’arbre, qui apparait surtout dans sa partie supérieure. En effet, « peindre l’insaisissable », comme il le dit lui-même, est un but que se fixe Robert Helman. Ce n’est pas la première fois qu’il essaie de transcrire l’aspect divin et merveilleux de l’existence humaine : avec les quarante-deux tableaux de la série Genèse, il tente d’illustrer un épisode biblique, y incorporant encore une fois, à travers la lumière qui s’y infiltre, une vision des choses très optimiste : selon le critique Maurice Nadeau, cette série serait une métaphore de la renaissance du monde après la Seconde Guerre Mondiale.

 
 
 
 
 
 
 

La Chute, Hugo van Goes (Partie gauche d'un diptyque : La Tentation et la Chute), 1467, huile sur chêne, 34 x 23 cm Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Au cours de cette analyse, nous avons d’abord défini le courant de l’abstraction lyrique et nous y avons rattaché l’œuvre Arbre du peintre Robert Helman. Nous avons ensuite parlé du fait que l’artiste s’implique presque corporellement dans son œuvre, notamment à cause de son histoire douloureuse liée au départ de son pays d’origine, la Roumanie. Enfin, nous avons évoqué la vision optimiste que l’artiste propose du monde terrestre, le reliant à travers ce tableau à l’univers céleste et divin. Il tente ici de « peindre l’insaisissable », but qu’il espère atteindre à travers l’intégralité de son œuvre : c’est pour cela que nous pouvons dire qu’Arbre en est emblématique. L’arbre n’est d’ailleurs pas un symbole mystique uniquement dans l’imaginaire de Robert Helman : dans la mythologie nordique par exemple, Yggdrasil est le nom de l’ « arbre-monde » sur lequel se répartissent neufs royaumes, et les arbres sont également très importants dans la culture occidentale : au début de la Bible, il est question d’un arbre qui donnerait l’immortalité, et l’on peut également citer celui de la connaissance du bien et du mal, à l’origine du départ d’Eve et d’Adam de l’Eden, et donc du commencement de l’humanité…

Bibliographie/Sitographie : 

 

  • Helman, Lydia Harambourg, Cercle d’Art  (Collection « Découvrons l’Art »), 2010
  • Les Mouvements en peinture, Patricia Fride-Carrassat et Isabelle Marcadé, Larousse, 2008

 

 

  • http://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Helman
  • http://fr.wikipedia.org/wiki/Abstraction_lyrique

 

+ Visite de l’exposition « Robert Helman » à l’Orangerie des Musées de Sens (qui s’est déroulée du 27 juin au 26 septembre 2010) avec les commentaires de Madame Didier-Fèvre, professeur d’Histoire-Géographie et d’Histoire des Arts au lycée Catherine et Raymond Janot de Sens. 

Crédits photographiques :

(Dans l’ordre d’apparition.) 

  • Photographie personnelle, Orangerie des Musées de Sens, septembre 2010.
  • Photographie personnelle, couverture du livre Helman de Lydia Harambourg (voir Bibliographie)
  • Photographie personnelle, Orangerie des Musées de Sens, septembre 2010.
  • http://jenl.pagesperso-orange.fr/oeuvres/1870-79/1878-79rue_st-denis.html
  • http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=2114&langue=fr
  • http://www.wga.hu/art/g/goes/1/diptych1.jpg

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