le jardin des retours

René Rémond, entre tradition, mémoire et histoire

René Rémond (1918-2007)Bon, là, ça fait beaucoup. Après Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Vernant et Lucie Aubrac, la communauté des historiens engagés et des témoins de l’époque contemporaine vient de prendre un nouveau coup.

René Rémond est l’historien des droites en France. Dans son livre sur La droite en France (1954, épuisé en librairie mais très vivant en cours), il a expliqué la distinction entre les trois droites: orléaniste, bonapartiste et légitimiste. Distinction classique pour les lycéens et les étudiants en histoire. Il avait repris et nuancé cette distinction dans un ouvrage plus récent, Les droites en France (1982), à la suite des critiques de certains de ses élèves, et en continuant l’histoire des droites depuis 1954, en prenant acte de la fin politique de la droite légitimiste. En 2005, dans Les droites aujourd’hui, tout en poursuivant l’histoire politique des droites depuis 1982, il se pose la question d’une droite d’inspiration démocrate-chrétienne issue du radicalisme (l’UDF d’aujourd’hui croisant la droite orléaniste-libérale et cette droite démocrate-radicale proche de la gauche).

Mais René Rémond était aussi un historien engagé. Comme catholique d’abord, sur l’histoire de l’Eglise, son inscription dans le siècle et ses rapports avec les autres religions: les attaques contre l’Eglise d’aujourd’hui au nom de l’Eglise d’hier lui avait inspiré en 2000 un Le christianisme en accusation qui a fait du bruit, en complément de tous ses travaux sur l’anticléricalisme en France.

Comme technicien de l’histoire ensuite, agacé par les lois mémorielles et la mode victimaire qui les sous-tendent, il avait publié un retentissant Quand l’Etat se mêle de l’histoire, il y a quelques semaines, qui va sans doute continuer à faire du bruit. Comme d’autres historiens, écrivains et intellectuels de renom, Rémond appelait à une révision des lois mémorielles dans ce qu’elle empêchent les historiens de travailler (lois mémorielles c.a.d. qui donnent l’opinion de la nation sur des éléments qui appartiennent aux études historiques, comme les génocides et l’esclavage, et qui donnent lieu à actes judiciaires et à discours de repentance).

René Rémond était bien placé pour donner son point de vue sur ces questions, ayant rédigé en 1996 un rapport sur la spoliation des biens des Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a développé depuis quelques années une réflexion sur la place de l’historien comme technicien des archives face aux juges comme techniciens de la norme, pour condamner l’idée que l’historien puisse être le démiurge d’une quelconque vérité. Bref, à chacun son mêtier. Il considérait qu’il fallait répondre aux négationnistes par des faits historiques et non par des lois, dont il considérait les effets comme contre-productifs (plaçant les négationnistes en position de victime). Si tous les historiens n’étaient pas d’accord avec lui, il ne laisse en tout cas pas indifférent.

Un très grand historien du politiqueIntellectuel engagé, grand historien, il a été élu en 1999 à l’Académie Française, au fauteuil de Michel Debré, que François Furet aurait dû occuper s’il n’était pas mort avant sa réception. Ce fut pour lui l’occasion d’un portrait ému de Furet, et la réponse d’Hélène Carrère d’Encausse brosse un portrait de René Rémond que je conseille à tous les amoureux de la langue.

Pour ceux qui veulent lire Rémond, en dehors des ouvrages que je viens de citer, on peut lire son Introduction à l’histoire de notre temps (1er tome sur 1750-1815, 2e tome sur 1815-1914, 3e tome sur le monde d’aujourd’hui) qui est une jolie et déjà classique synthèse de poche, en quelques dizaines de pages, sur les fondements du monde d’aujourd’hui.

Sur son blog consacré à Sciences Po, dont Rémond était le président d’honneur (l’école, pas le blog, quoique…), Arthur Richer a écrit un bien joli papier, comme un petit-neveu ému de la mort de son grand-oncle d’Amérique. Je vous conseille particulièrement la vidéo de « l’incident » de Sciences Po, où René Rémond a empêché un garde du corps de Sarkozy d’en rajouter en matière de répression étudiante. Un détail dans cette vidéo, mais un grand moment qui explique l’immense attachement qu’ont beaucoup d’étudiants pour leurs maîtres.

A bientôt et bonne lecture
Hugo Billard


Publié par Hugo Billard le 14 avril 2007 dans Actualité,Comprendre,Lire
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6 réactions à “René Rémond, entre tradition, mémoire et histoire”

  1. […] Je vous renvoie également à l’article, plus formel, écrit par Hugo Billard sur son blog histoire Le jardin des retours. […]

  2. […] 14 avril 2007 L’historien et académicien René Rémond est mort dans la nuit de vendredi à samedi. Comme le dit Hugo Billard sur son blog, ça fait un peu beaucoup après les décès ces derniers mois de Pierre Vidal-Naquet, Jacques Ozouf Jean-Pierre Vernant et Lucie Aubrac. La communauté des historiens engagés et des témoins de l’époque contemporaine vient de prendre un nouveau coup. Concernant le parcours de cet historien connu pour son travail sur les droites en France et plus largement pour son travail dans le domaine de l’histoire politique, Hugo Billard avec son Jardin des retours a très largement et suffisamment bien fait le travail pour que je vous y renvoie directement : René Rémond, entre tradition, mémoire et histoire. Merci à Hugo Billard. […]

  3. tg
    14 avril 2007

    Bonjour Monsieur
    Merci pour votre article rendant un bel hommage à René Rémond qui était pour moi une personne exceptionnelle qui a fait avancer la science historique de façon prodigieuse.
    Cordialement,
    Thomas Galoisy
    http://www.lewebpedagogique.com/geographie

  4. Arthur
    15 avril 2007

    Bonsoir,

    Bravo pour ton article, que j’ai trouvé vraiment très intéressant. On m’a demandé sur le blog de parler de ses écrits, j’ai préféré renvoyer au tien.
    Pour l’instant on ne nous a rien communiqué sur d’éventuels hommages ou cérémonies en sa mémoire à Sciences Po. Si j’en entends parler, je fais signe sur le blog.
    Bonne soirée,

    Arthur

  5. […] April 14th, 2007 L’historien et académicien René Rémond est mort dans la nuit de vendredi à samedi. Comme le dit Hugo Billard sur son blog, ça fait un peu beaucoup après les décès ces derniers mois de Pierre Vidal-Naquet, Jacques Ozouf Jean-Pierre Vernant et Lucie Aubrac. La communauté des historiens engagés et des témoins de l’époque contemporaine vient de prendre un nouveau coup. Concernant le parcours de cet historien connu pour son travail sur les droites en France et plus largement pour son travail dans le domaine de l’histoire politique, Hugo Billard avec son Jardin des retours a très largement et suffisamment bien fait le travail pour que je vous y renvoie directement : René Rémond, entre tradition, mémoire et histoire. Merci à Hugo Billard. […]

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