le jardin des retours

Guy Môquet et Nicolas Sarkozy: de l’usage de l’esprit de résistance

Le président de la république ravive la flamme du Soldat Inconnu à l'Arc de TriompheA la demande de Schlouch quelques explications sur la manière dont le nouveau président de la République, Nicolas Sarkozy, a présenté et utilisé des symboles et moments de l’histoire lors de sa journée d’investiture.

Gestes et symboles

L’hommage rendu à Clemenceau est aisé à comprendre: maire de Montmartre sous la Commune (1871), éditeur du « J’Accuse » de Zola pour défendre Dreyfus, ministre de l’Intérieur, président du Conseil lors de la victoire de 1918, négociateur du Traité de Versailles, Clemenceau est un homme énergique, qui rassemble par sa vie autant la gauche que la droite, une image de rassemblement et d’énergie. L’hommage à Charles de Gaulle était plus attendu – la présence du fils, Philippe de Gaulle, auprès du président, l’a rendu émouvant -, en prêtant attention au contexte: la statue était celle du De Gaulle descendant les Champs-Elysées en 1944, le chef de la Résistance qu’attendent de longues épreuves de reconstruction et de réforme de l’Etat. Symbole actuel.

La biographie de Georges Mandel par Nicolas SarkozyL’hommage aux fusillés du Bois de Boulogne et la lecture de la lettre de Guy Môquet étaient moins attendus pour qui n’a pas suivi l’itinéraire intellectuel de Nicolas Sarkozy. Le président n’a pas fait l’ENA, mais est avocat. Sa formation le rend sensible au verbe et à ses usages. Politiquement proche de Philippe Séguin, grand gaulliste social et biographe remarqué de Napoléon III, et proche de Jean-Michel Gaillard, historien de la III° République trop tôt disparu, il est l’auteur de la biographie de Georges Mandel (1994), ce qui en dit autant du sujet que des intentions de l’auteur: plusieurs fois ministre, antifranquiste, antifasciste de droite, prêt à la résistance dès juin 1940, arrêté en août 1940, fusillé par la Milice française en 1944 (comme Marc Bloch), Mandel est un des symboles de la résistance et de l’engagement en politique.

De quoi s’agit-il?

Les fusillés du Bois de Boulogne sont 35 jeunes gens, communistes, gaullistes ou démocrates-chrétiens, arrêtés sur dénonciation d’un agent infiltré le 16 août 1944, fusillés dans la nuit, et dont un sobre monument rappelle le sacrifice. Une belle image de rassemblement de toutes les opinions politiques autour d’une idée supérieure – et de la fonction d’arbitre des institutions que le chef de l’Etat est, selon la lettre des institutions. Mais ces symboles sont à double tranchant: elles exigent du nouveau président et de son gouvernement l’application des idéaux de rassemblement, d’ouverture et de réforme. La roche tarpéienne est proche du Capitole..

Guy Môquet (1924-1941)La lettre que Guy Môquet écrit à ses parents la veille de son exécution reprend les idéaux d’engagement, de devoir et d’exemplarité: « que ma mort serve à quelque chose » (engagement), « j’ai fais de mon mieux pour suivre la voie que tu m’a tracée » (fidélité et tradition), « vous tous qui restez, soyez dignes de nous » (exemplarité).

Faire écouter, tout de suite après, le magnifique Chant des Partisans de Kessel et Druon, que l’on peut écouter ici chanté par Germaine Sablon écouter, donne la chair de poule.

Pourquoi une telle mise en scène que l’on peut revoir ici?

Guy Môquet est un modèle habituellement revendiqué par la gauche communiste (il était membre des jeunesses communistes et des Francs-Tireurs et Partisans, la résistance communiste), que Nicolas Sarkozy a repris pour trois raisons: d’abord couper l’herbe sous le pied de la gauche rendue coupable d’avoir négligé l’histoire comme modèle à suivre (ce qui pose la question des usages politiques de l’histoire, donc de la manipulation de la mémoire à des fins particulières, comme celle de la concurrence des mémoires sur laquelle je reviendrai un jour), ensuite couper l’herbe sous le pied de l’extrême-droite rendue coupable d’utiliser des symboles positifs à des fins d’exclusion (à quand un discours du nouveau président à Orléans ou à Rouen pour rendre hommage à Jeanne d’Arc, d’ailleurs?), enfin parce que si Guy Môquet est un résistant, il est par sa lettre un modèle universel qui met d’autant plus en valeur le « miracle » de la construction européenne sous l’impulsion du couple franco-allemand. Ce qui explique l’empressement du nouveau président, immédiatement après avoir rendu hommage à Guy Môquet, de rappeler à Berlin le caractère « sacré » de l’amitié franco-allemande.

L’histoire énonce des faits, la mémoire est – elle – un assemblage de souvenirs, de gestes et de symboles, et les historiens n’y ont qu’une part.

Pour aller plus loin

Sur l’histoire des fusillés de la cascade du Bois de Boulogne, la mairie de Paris a édité un excellent petit livret, téléchargeable ici en pdf.

On pourra utilement découvrir le plateau des Glières que Nicolas Sarkozy veut arpenter chaque année de son quinquennat (et beaucoup lui ont contesté ce geste).

Enfin une bibliographie sur les jeunes dans la résistance donnera des idées à ceux qui veulent aller plus loin.

A bientôt,

Hugo Billard


Publié par Hugo Billard le 17 mai 2007 dans Actualité,Comprendre
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15 réactions à “Guy Môquet et Nicolas Sarkozy: de l’usage de l’esprit de résistance”

  1. Aline
    19 mai 2007

    Bonjour M. Billard!
    J’ai trouvé votre article très intéressant!!
    On m’a dit que le nouveau Président de la République, M. Nicolas Sarkozy, aimerait qu’à chaque rentrée scolaire, dans tous les établissements, on puisse lire la lettre de Guy Môquet, comme l’a fait la jeune fille de 17 ans mercredi dernier. Est-ce vrai?

  2. Hugo Billard
    19 mai 2007

    Bonjour Aline,
    C’est exact. A la fin de son discours Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il demanderait à son ministre de l’Education (M. Xavier Darcos, maire de Périgueux, ancien ministre de l’Enseignement scolaire, et ancien professeur de lettres) de faire lire cette lettre de Guy Môquet à tous les lycéens lors de la rentrée scolaire. Cette lettre est souvent étudiée en classe de première lorsque nous étudions la Seconde Guerre mondiale. En ce sens il n’y a pas de nouveauté particulière (ce document n’est pas une découverte, et il est bien connu des professeurs d’histoire et des historiens).

    En revanche une question se pose: un document historique doit-il être étudié pour l’enseignement moral qu’il peut procurer ou comme élément permettant d’expliquer un contexte historique? La question doit être posée. C’est probablement la raison pour laquelle M. Sarkozy n’a pas dit qu’il voulait qu’en soit donné un enseignement moral (un document dirait alors ce qu’est la vérité) mais seulement qu’il soit lu (les auditeurs pourront alors, avec l’étude du contexte, se faire leur propre avis sur l’attitude de Guy Môquet à la veille de sa mort).

    Nous verrons dans les semaines qui viennent ce qu’il en est. En attendant, je vous conseille de la relire, et d’en dire, ici, si vous le voulez, ce que vous pensez de la demande de M. Sarkozy et de la teneur de la lettre.

    A bientôt
    H. Billard

  3. Aline
    19 mai 2007

    Merci pour votre réponse M. Billard.
    Cette lettre je ne la connaissais (je sais … je manque un peu de culture et de connaissances (juste « un peu »?)).
    Mon beau père a découpé un article dans le journal, c’était la lettre de Guy Môquet. Je l’ai lue plusieurs fois, je l’ai trouvée très émouvante. Il avait 17 ans et demi… Se faire fusiller à dix sept ans… ce n’est pas rien.. pour la France! Pour sa liberté! Quelle mentalité à cet âge! Quelle preuve de courage! Quel exemple!
    On a du mal à en parler en fait…
    Quant à la décision de M. Nicolas Sarkozy, je ne la trouve pas mauvaise bien au contraire! Cela permettrait à beaucoup de jeunes lycéens de connaitre cette lettre, de s’intéresser peut être un peu plus à l’histoire douloureuse de la France et ses résistants. Et puis c’est surtout un hommage à tous ces résistants, jeunes personnes qui sont morts pour la France!

    Je vous souhaite une bonne fin de journée, à très bientôt.
    Votre élève.

  4. Tang
    21 mai 2007

    Bonjour cher collègue,
    Je crains d’avoir quelque peine à concevoir pour quelle raison cette lettre devrait être lue à tous les lycéens chaque année. Sans étude du contexte historique (au programme en 1ère, et au collège en 3ème) un tel dispositif ne peut avoir de motivation autre que morale. Etant entendu que cette lettre certes touchante n’a guère d’intérêt littéraire à mon sens (contrairement à celle de Missak Manouchian, qui inspira un poème à Louis Aragon, repris en chanson par Léo Ferré)

    Par ailleurs un dispositif aussi contraignant (dont l’intérêt pédagogique est nul ce qui est déjà ennuyeux) me semble aller à l’encontre de la liberté pédagogique des enseignants… Liberté qui était mise en avant par un certain candidat à la présidentielle.

    Enfin je ne vous ferai pas l’affront de croire que vous puissiez ignorer qu’un nombre important de jeunes n’entre pas au lycée au sortir du collège unique. Pourquoi donc seraient-ils privés d’une lettre apparemment indispensable aux lycéens? Je n’ose croire que le président de tous les français juge certains citoyens plus égaux que d’autres pour reprendre le mot d’Orwell.

    Pour finir nos lycéens regarderont avec grand profit l’excellent mais un temps controversé film de Louis Malle sur un sujet proche: « Lacombe Lucien ». De quoi relativiser quelque peu les conclusions qiue nous dicte l’émotion à la lecture de la lettre de Guy Môquet.

    Sur ce, bonne continuation dans votre entreprise blogopédagogique. Et bonnes révisons à vos élèves.

    Confraternellement,
    Tanguy SIMON,
    Professeur de Lettres Modernes (actuellement en collège)

    PS: Je trouve votre volonté d’éclairer la politique par l’histoire toute à votre honneur bien que le sujet soit éminemment « casse-gueule ». Néanmoins notre président semble confondre histoire et morale ce qui est pour le moins fâcheux. Dans ces conditions je ne suis pas certain qu’aborder ce sujet sous cet angle relève de votre enseignement, pas plus que du mien!

  5. Hugo Billard
    21 mai 2007

    Bonjour,
    Absolument d’accord sur le côté « casse-gueule » de mon projet d’éclairer les faits actuels par l’histoire, mais le risque doit être pris, quitte à être parfois imprudent, ce que j’espère éviter le plus possible, parce que nos élèves nous le demandent. Tout à fait d’accord aussi sur la confusion entre histoire et morale que la lecture de la lettre de Guy Môquet pourrait engendrer. Mais c’est la raison pour laquelle, dans la réponse à Aline (plus haut) je posais la question de la lecture et du commentaire de cette lettre, et nous ne savons pas encore si sa lecture sera obligatoire ou conseillée, donc attendons un peu avant de prendre une quelconque décision.
    En revanche je ne me sens pas compétent pour juger de la supériorité de Manouchian sur Môquet: dans l’esprit du discours présidentiel (tel que je l’ai compris) il s’agissait d’un document-prétexte à faire parler de l’époque et de la notion d’engagement. Môquet est plus intime, Manouchian plus politique. Tous révèlent ce que fut l’époque et ses dangers.
    Merci beaucoup de vos encouragements! Et à bientôt
    Hugo Billard

  6. slouch
    21 mai 2007

    Merci beaucoup pour avoir répondu à ma question !

  7. […] Le jour de son investiture, le Président Nicolas Sarkozy a présenté et utilisé des symboles et moments de l’histoire. Hommage rendu à Clémenceau et plus inattendu, celui des fusillés du Bois de Boulogne et de Guy Môquet. Ces choix ne relèvent pas du hasard. Alors, que signifient-ils ? Et d’ailleurs, qui est ce Guy Môquet ? Hugo Billard est toujours bien informé et nous révèle tout de l’affaire. A lire : Guy Môquet et Nicolas Sarkozy: de l’usage de l’esprit de résistance. […]

  8. […] Le jour de son investiture, le Président Nicolas Sarkozy a présenté et utilisé des symboles et moments de l’histoire. Hommage rendu à Clémenceau et plus inattendu, celui des fusillés du Bois de Boulogne et de Guy Môquet. Ces choix ne relèvent pas du hasard. Alors, que signifient-ils ? Et d’ailleurs, qui est ce Guy Môquet ? Hugo Billard est toujours bien informé et nous révèle tout de l’affaire. A lire : Guy Môquet et Nicolas Sarkozy: de l’usage de l’esprit de résistance. […]

  9. […] que je suis, depuis toujours, rétif aux oukases de ceux qui considèrent détenir la vérité. J’avais, sur ce blog, exprimé un avis nuancé mais non hostile à l’idée de lire, un j…. Elle fait partie des textes souvent étudié en classe de Première, lorsque s’impose le […]

  10. arnodu
    15 octobre 2007

    En ces temps où démagogie rime souvent avec sensiblerie, voici un article qui replace
    les événements douloureux de notre histoire dans leur véritable contexte.
    http://www.historia-nostra.com/index.php?option=com_content&task=view&id=582&Itemid=60
    puis taper « guy-môquet » si l’article ne s’affiche pas.

  11. Laurence Hansen-love
    17 octobre 2007

    Hello cher collègue,
    Je n’ai pas bien compris en quoi la lettre de Guy Môquet « constitue un modèle universel qui met en valeur la construction européenne »…(personnellement je suis pour lire la lettre ou en tout cas des lettres de résistants et je vais passer le film « vivre libre » de Renoir
    Sinon, sur mon (autre) blog, http://hansen-love.blogspot.com/, j’ai ouvert un débat sur le thème « avons-nous besoin de héros aujourd’hui » avec des contributions des élèves et mon point de vue…
    A bientôt!

  12. Hugo Billard
    18 octobre 2007

    Bonjour chère collègue,
    Si vous avez lu correctement l’article vous avez compris que j’insérais l’hommage à Guy Môquet dans le contexte de la journée d’intronisation présidentielle. GM est le dernier geste officiel du président avant son voyage en Allemagne: comme une manière de dire que les souffrances passées, celles de individus (un enfant) et non seulement des partis ou des idées, doivent être dépassées par la collaboration actuelle entre Allemagne et France. C’est la place de GM dans cette journée qui en fait un symbole de la nécessité de la construction franco-allemande.
    Ce qui malgré tout ne me fait pas changer d’avis sur l’ineptie d’une lecture de cette lettre lundi prochain. Vous avez raison de provoquer un débat philosophique et de lire plusieurs lettres de résistants pour que l’émotion seule n’en soit pas le fruit.
    A bientôt
    Hugo Billard

  13. Laurence Hansen-love
    18 octobre 2007

    Parfait, c’est très clair comme cela.
    Encore une fois, je suis pour saisir l’occasion et continuer le débat sur l’héroïsme; le sujet est intéressant, ses enjeux sont multiples. J’ai mis en ligne quelques textes de mes élèves.
    http://hansen-love.blogspot.com/

    A bientôt!

  14. […] exécution de Guy Môquet et de ses 26 camarades à Châteaubriant, désignés comme otages par ordre de Pierre Pucheu, […]

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