le jardin des retours

La télé, la Shoah, Arendt et la mémoire (sur Bousquet et Eichmann)

Cette semaine deux événements télévisuels: le docu-fiction d’Arte « René Bousquet ou le grand arrangement » (2006) dans lequel l’excellent Daniel Prévost joue le rôle-titre, et le film « L’homme qui a capturé Eichmann » pour lequel Robert Duvall a été nominé pour les Emmy Awards en 1997. L’un comme l’autre film ont pour qualité commune de présenter la complexité des personnages et des contextes. Les Terminales qui travaillent sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale y trouveront matière à moudre. Et plus que cela encore, l’occasion de s’interroger sur l’histoire comme science et sur les sources comme fondement de compréhension des phénomènes (notamment les sources orales).

Bousquet lors de la rafle de MarseilleSur René Bousquet, la mémoire française et les études sur le génocide :

Le film raconte la vie de René Bousquet des années 1970 à 1993: entre les révélations de l’antisémite Darquier de Pellepoix à l’Express en 1978 (qui raconte que Bousquet était l’organisateur de la rafle du Vel d’Hiv de juillet 1942), et son assassinat en 1993 par Christian Didier, alors que l’inculpation de Bousquet était en cours et que le procès allait s’ouvrir. L’occasion de revenir sur le contexte de la Seconde Guerre et sur celui de la fin des années 1970 qui sert d’accélérateur à la prise de conscience des responsabilités françaises dans la Shoah.

Eichmann lors de son procès
Sur Adolf Eichmann: son action, l’analyse d’Arendt et les archives du procès:

Le film raconte comment un des grands responsables de l’organisation de la Solution finale a été repéré en 1960 en Argentine, a été enlevé par les services secrets israéliens (le Mossad) et se termine sur un long interrogatoire d’Eichmann pour préparer son procès en Israël.

1. Pour savoir qui est Adolf Eichmann, son action dans la Solution finale et les accusations du procès de 1961, le Holocaust Museum de Washington propose une page très complète (en français par les bons soins du Mémorial de la Shoah).

2. En 1963 la philosophe Hannah Arendt a publié le récit construit du procès dans « Eichmann à Jérusalem ». Un livre qui a provoqué une très grande polémique autour de ses trois thèses:

  • 1ère thèse: Eichmann était un homme banal, un médiocre, en rien un archétype d’antisémite viscéral;
  • 2e thèse: l’absence de questionnement intime d’Eichmann sur ses actes rend compte d’une « banalité du mal » sans laquelle on ne peut comprendre l’obéissance des administrations et des agents aux mécanismes de la Solution finale;
  • 3e thèse: « la coopération des autorités juives à la destruction des Juifs d’Europe »: cette thèse est celle qui a été la plus discutée, la plus déformée aussi par les négationnistes, mais qui est bien connue aujourd’hui: les nazis exigeaient des communautés juives qu’elles participent à l’organisation de chacune des étapes de la Solution finale (direction et gestion des ghettos par exemple), ce qui affaiblissait la capacité de résistance des Juifs, et assurait une possibilité de dénégation de leur responsabilité aux nazis (première étape du négationnisme, rappelait dans ses écrits le grand Pierre Vidal-Naquet).
  • Pour comprendre cette 3e thèse d’Arendt, lire les explications de Dominique Natanson. Arendt a eu le mérite d’obliger les historiens à accélérer leurs travaux, alors bien minces, sur la Solution finale.

3. Voir des archives du procès Eichmann: en 1998 Rony Brauman et Eyal Sivan ont réalisé un film-documentaire, « un spécialiste », à partir des vidéos d’archives du procès Eichmann. Le site paris4philo.org propose 19 extraits de ce documentaire (malheureusement ces vidéos ne sont pas légendées d’une ligne qui aurait permis de faire le tri par thème traité).

A bientôt

Hugo Billard


Publié par Hugo Billard le 18 novembre 2007 dans Comprendre,Lire,sur le net,Vidéos
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5 réactions à “La télé, la Shoah, Arendt et la mémoire (sur Bousquet et Eichmann)”

  1. Blottière
    18 novembre 2007

    Bravo pour cet article très intéressant et les liens qu’il propose.
    J.B.

  2. guy
    18 novembre 2007

    Le film sur Bousquet est de tres bonne facture et retrace bien toute l’ambiguite de la situation de Bosquet. A mon avis Mitterrand est souvent mis en avant est ce bien la réalité.

  3. Hugo Billard
    18 novembre 2007

    @ J Blottière,
    Merci pour ce commentaire, je renvoie à ton blog, précis et efficace, bricabraque.unblog.fr, le blog d’histoire du lycée Braque d’Argenteuil.
    A bientôt
    Hugo

    @ Guy,
    Mitterrand et Bousquet ont entretenu des relations d’affaires et d’amitié. Leurs parcours, toutes proportions mises à part dans les responsabilités bien entendu, sont parallèles: vichystes sous vichy, l’un résistant, l’autre un peu inquiété en 1945, l’un ministre sous la IV°, l’autre acteur majeur de la reconstruction du pays, l’un candidat aux présidentielles de la V°, l’autre acteur de la banque, de l’administration et du monde des affaires au même moment, et Bousquet a participé au financement de quelques campagnes électorales de Mitterrand, si l’on en croit les historiens. De la même manière leurs parcours ont participé, lorsqu’il a été révélé (fin 70s pour Bousquet, début 90s pour Mitterrand) de la construction d’une nouvelle mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Leurs parcours sont inégalement ambigus mais conformes à la complexité des époques traversées. Et l’un comme l’autre n’ont jamais caché leurs liens d’amitié.
    A bientôt
    H. Billard

  4. guy
    18 novembre 2007

    Mitterand a été plutot tres discret sur cette amitié et toujours quelque peu agacé lorsque on le questionnait sur le sujet.C’est vrai que la période a été tres complexe et un choix politique à ce moment peu réapparaitre malgré un changement radical et sincere.

  5. Thierry Ternisien d'Ouville
    10 décembre 2007

    Remarques intéressantes sur Arendt. A noter que deux sites lui sont consacrées depuis 2007 : http://tto45.blog.lemonde.fr, http://tto45arendt.unblog.fr

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