J'aimerais revenir d'une manière dépassionnée sur les sujets liés à la polémique engendrée par le discours de Benoît XVI à Ratisbonne (pour ceux qui n'ont pas suivi, lire d'abord le billet consacré à l'affaire).
Dans le dernier numéro de l'excellente revue Le Monde des Religions , le philosophe Edgar Morin revient sur les étapes historiques de la relation entre raison et foi.
Pour Paul de Tarse, la foi est un "scandale" pour la raison; je crois parce que c'est absurde et je crois parce que les vérités du coeur (l'amour) sont inaccessibles à la raison. Pour Augustin, la foi est irréductiblement inaccessible à la raison: cette idée va mener à l'idée d'abandon de soi en Dieu (la grâce) que les jansénistes (XVII° siècle) reprendront. Aux XII°-XIII° siècles le musulman Averroès, le juif Maïmonide et le chrétien Thomas d'Aquin ont tenté de réconcilier foi et raison par le biais de discours dans lesquels ils présentent des essais de preuves de l'existence de Dieu à partir d'expériences sensibles. Les progrès de la science, à la Renaissance, avec Galilée et Copernic, font trembler sur leurs bases les fondements de la foi classique. Pic de la Mirandole invoque le "Grand Architecte de l'Univers" comme moteur de toute création (et non plus un dieu immanent, hors de toute perception sensible); Copernic puis Galilée, par leurs découvertes astronomiques, remettent en cause la "naïve vision du monde donnée par la Bible".
Alors quoi penser et comment penser la foi?
Pascal innove: "faute de pouvoir démontrer rationnellement l'existence de Dieu, il fait le pari de cette existence": Dieu n'est plus une idée tombée du ciel mais un choix fait par l'homme dans sa relation à l'au-delà. Il remet en mode l'idée de Paul de Tarse de la foi par l'absurde: c'est incompréhensible pour la raison (expérience sensible) donc je suppose que ça existe (théorie découlant de l'expérience sensible); Pascal est un homme du XVII° siècle, il utilise la logique scientifique mais en pointe les limites: seul le coeur, finalement, reste le vecteur de la foi. Quelques années plus tard, Spinoza "élimine le Dieu créateur extérieur au monde, estimant que la créativité est dans la nature qui s'autocrée, s'autodéveloppe": Dieu est dans la nature, la connaissance rationnelle est donc apte à connaître Dieu, en-dehors des dogmes. Un des best-sellers clandestins de l'époque est d'ailleurs le "traité des trois imposteurs", attribué faussement à Spinoza, dans lequel il considère Moïse, Jésus et Mahomet comme les instruments d'une domination du religieux sur le politique.
Et aujourd'hui?
"Dans une conception laïcisée de l'humanité et du monde, on peut vivre une foi dans les valeurs, de franternité, d'amour, sans support des religions révélées". En France, 8% des habitants sont pratiquants (toutes religions confondues) mais plus de 60% considèrent qu'ils sont culturellement proche d'une religion (majoritairement chrétienne catholique).
Morin termine par une expression qui aurait pu lui servir d'introduction : "la foi dans la raison ne peut être totalement assumée, dans le sens où la raison ne peut pas tout expliquer". Le discours du pape Benoît XVI comme les réactions qui s'en sont suivies s'inscrivent dans ces oscillations de la pensée, mais dans un contexte géopolitique tendu: aujourd'hui politique, foi et identité semblent inextricablement mêlés, et la passion sert de liant entre ces trois faux amis. Tous les ingrédients d'une explosion identitaire sont présents.
L'exemplarité personnelle (écoute et introspection) semble être vue comme un instrument de pacification: sans doute le succès autrefois du New Age, aujourd'hui des bouddhismes, du soufisme en Islam, des sagesses séculières comme les franc-maçonneries, mais aussi l'essor de sectes de tous poils dans l'Occident d'aujourd'hui, viennent-ils en partie de ces besoins nouveaux. Le dossier du Monde des Religions où écrit Morin est consacré à "la Sagesse" et reprend tous ces thèmes. Une entrevue éclairante sur l'athéisme avec le philosophe André Comte-Sponville accompagne le dossier.
Pour un panorama actuel des religions, voir la carte des religions dans le monde et les dossiers de Régine Levrat (Université Lyon-II, en .pdf).
Ces éléments peuvent servir à la fois aux Secondes qui travaillent sur la Méditerranée au XII° siècle, et la Renaissance, aux Premières qui travaillent sur les évolutions de la culture à l'ère industrielle, et les Terminales sur les évolutions culturelles contemporaines. Les étudiants des classes préparatoires y trouveront des éléments de compréhension des enjeux culturels liés à la mondialisation.
A bientôt et bonne lecture
Hugo Billard
Publié le 5 novembre 2006 par Hugo Billard dans
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