Le président Jacques Chirac a effectué ce week-end la première visite d'Etat d'un Chef d'Etat français depuis que ce petit pays est devenu indépendant en 1991. Lors d'un discours sur la Place de France puis au cours d'une conférence de presse, Jacques Chirac a jugé, samedi 30 septembre, à Erevan, que la Turquie devait reconnaître le génocide arménien avant de pouvoir adhérer à l'Union européenne .
Interrogé lors d'une conférence de presse sur le fait de savoir si la Turquie devait reconnaître un caractère de génocide aux massacres d'Arméniens perpétrés entre 1915 et 1916 dans l'Empire Ottoman, il a répondu : "honnêtement je le crois". "Tout pays se grandit en reconnaissant ses drames et ses erreurs", a-t-il ajouté.
Qu'est-ce que le génocide arménien?
Entre mars 1915 et la fin de l'année 1916, le gouvernement des Jeunes-Turcs (nationalistes turcs ayant pris le pouvoir en 1914 à Constantinople-Istanbul) a planifié, mis en place et réalisé l'extermination de 1.5 millions d'Arméniens. L'idéologie nationaliste turque visait à l'exclusion des éléments non-turcs en Asie mineure; la propagande, en pleine première guerre mondiale, a présenté les Arméniens comme des "ennemis de l'intérieur". Les arrestations, déportations et massacres commencèrent à Istanbul en 1915 puis s'étendirent aux vilayets (provinces) de l'est anatolien où les Arméniens étaient majoritaires. Les Arméniens furent déportés massivement vers la frontière turco-syrienne actuelle (80-90% de morts au cours de la déportation), et 800 000 déportés furent internés dans 25 camps de concentration. En 1916 une deuxième phase a visé à tuer 500 000 survivants dans les déserts de Syrie et Mésopotamie. Le dernier camp de concentration, à Deir-Zor, sur l'Euphrate (en Syrie) a fait, selon les chiffres officiels ottomans, 192 500 morts en été et automne 1916. Les Arméniens nomment ce génocide "Medz Yeghern" (la Grande Catastrophe), comme les Juifs ont nommé "Shoah" celui des 6 millions de morts des camps nazis.
Le terme de génocide désigne toute entreprise planifiée visant à l'arrestation, la déportation, le massacre de masse et la destruction d'une population civile. C'est un terme de droit. Les historiens et les juristes reconnaissent au moins trois génocides au XX° siècle: en 1915 celui des Arméniens par les jeunes-Turcs, en 1939-1945 celui des Juifs et des Tsiganes par les Nazis, en 1994 celui des Tutsis par les milices hutues (Rwanda). Les deux derniers ont donné lieu à des procès internationaux. En 1919 un procès contre les militaires Jeunes-Turcs responsables du génocide a eu lieu, sans effets réels. La question de la reconnaissance reste en suspens.
En quoi ces paroles du président français sont-elles importantes?
D'abord elles confirment plusieurs actes juridiques et législatifs français dont la loi du 29 janvier 2001 qui stipule que "la France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915" (article unique). Ensuite elles sont des paroles attendues par l'Arménie et les Arméniens de la diaspora (personnes d'origine vivant à l'étranger) de la part du représentant d'un grand pays qui considère que ses valeurs sont universalistes. Enfin parce que dans le contexte de l'élargissement éventuel de l'Union européenne à la Turquie, la question du génocide arménien n'a jamais été explicitement affirmée par un chef d'Etat européen comme un critère important pour l'adhésion même si tous y pensaient.
Et la Turquie là-dedans? Elle ne se reconnaît pas comme responsable de la déportation et du massacre des 1.5 millions d'Arméniens par l'armée de l'Empire ottoman en 1915-1916, parce que la Turquie actuelle est née en 1923. Elle refuse de considérer la question du génocide des Arméniens comme liée à celle de son entrée dans l'Union européenne parce que ce critère n'a jamais été imposé lors des négociations. Enfin la question du génocide arménien reste taboue dans la société turque parce qu'elle oblige à s'interroger sur les fondements historiques de l'Etat turc et ses liens avec l'Empire ottoman, notamment la question de la confiscation des biens des Arméniens. C'est la raison pour laquelle le président Chirac a fait un parallèle avec le regard porté par l'Allemagne sur la Shoah: l'Allemagne a effectué depuis 1945 un très important travail d'histoire, d'éducation et de mémoire, que la Turquie peine à entamer.
Pour mieux comprendre, Le Monde a organisé un chat entre l'historien Yves Ternon et ses lecteurs. Tout y est expliqué, notamment le négationnisme turc et ses causes .
Pour aller plus loin, le livre d'Yves Ternon, Les Arméniens, histoire d'un génocide (1996) apportera beaucoup à ceux qui veulent lire sur le sujet – c'est LA référence.
L'Année de l'Arménie en France (21 septembre 2006-14 juillet 2007) sera l'occasion d'expositions, de conférences, de films, de festivals, de concerts: voir le calendrier de l'Année de l'Arménie ici (en .pdf).
DERNIERE MINUTE: dans le Monde du 09 octobre 2006, lire une tribune de plusieurs avocats français qui réclament une pénalisation de la négation du génocide arménien, avec un argumentaire qui vaut le coup d'être lu: "dénier la réalité d'un génocide n'équivaut pas simplement à mal interpréter un crime politique. C'est y participer". A lire, et en discuter ici.
Bonne lecture
Hugo Billard
Publié le 2 octobre 2006 par Hugo Billard dans
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