
Pour écouter et télécharger ce billet: Crise au Monde
Le journal Le Monde vit des heures importantes. Récusé par une grande partie des journalistes de la rédaction, Jean-Marie Colombani doit abandonner à la fin du mois de juin son poste de président du directoire et de directeur du journal.
Pourquoi ce journal est-il encore aujourd’hui considéré comme le journal de référence de la presse française?
Le Monde a été fondé le 18 décembre 1944 sur les ruines du journal Le Temps par un journaliste résistant, Hubert Beuve-Méry, à la demande de Charles de Gaulle. De Gaulle voulait, alors que la presse française se reconstituait tous azimuths, que la France possède un journal de référence qui soit idéologiquement neutre et ouvert aux questions internationales. Il s’agissait de montrer que le journal communiste L’Humanité n’était pas le seul à pouvoir exprimer sa filiation à la résistance et à porter l’image de la presse française. La guerre froide s’est aussi préparée dans les équilibres de la presse.
De cette époque le Monde garde deux caractéristiques
1. Une apparence de neutralité face aux pouvoirs politiques. Apparence parce que si le journal revendique sa neutralité dans l’énoncé des faits et la rigueur de l’analyse, il n’en prend pas moins régulièrement position, par le biais des éditoriaux (que Beuve-Méry signait « Sirius »). Le Monde s’est parfois prononcé pour des candidats à l’élection présidentielle (Mitterrand en 1981, Balladur en 1995, Royal en 2007), et il est habituellement classé quelque part entre le centre-gauche social-démocrate et un centre-droit européen et social. Mais la relation entre le pouvoir politique et le journal a toujours été orageuse, et l’affaire des écoutes téléphoniques de l’Elysée, qui avait visé dans les années 1980 des journalistes comme Edwy Plenel, n’a rien fait pour arranger les choses. Si les éditoriaux sont engagés, le journal revendique sa neutralité.
2. Le Monde est un journal qui veut porter aux questions internationales, à l’analyse des faits, à la rigueur des analyses, et aux enquêtes de fond, une attention particulière. Pour cela de grandes plumes de la vie politique et culturelle mondiale s’y expriment, comme cette semaine le président brésilien Lula da Silva, qui demande une réforme du G8 en faveur des pays émergents (Mexique, Brésil, Afrique du Sud, Inde, Chine), ou l’opposante ukrainienne Ioulia Timonenko, l’ancienne pasionaria de la révolution orange, qui place les menaces russes d’un retour à la guerre froide dans son contexte européen et ukrainien. Cette ouverture au monde est un héritage de Beuve-Méry qui semble préservé, et les éditoriaux du journal sont des documents historiques qu’un éditeur avisé ferait bien de publier (par exemple l’édito de Colombani au lendemain du 11 septembre 2001, « Nous sommes tous des Américains« , fait aujourd’hui partie des documents étudiés au lycée et à l’université).
La crise actuelle révèle des failles d’un autre ordre.
1. Le Monde est devenu sous la direction de Jean-Marie Colombani un groupe de presse d’influence européenne, avec des participations dans le capital de journaux de qualité (La Stampa), l’achat de groupes de presse (Le Midi Libre, le groupe La Vie-Télérama, l’excellent Courrier International), des partenariats avec des groupes financiers comme celui de Vincent Bolloré pour la gestion du gratuit Matin Plus (Bolloré est le propriétaire du yacht qui a permis à Nicolas Sarkozy une jolie polémique sur ses vacances maltaises). Les groupes Axa, Saint-Gobain, BNP, etc. participent à son conseil de Surveillance. Voir l’organigramme ici. Or le groupe Le Monde perd de l’argent depuis longtemps (14.3 millions d’euros l’an dernier), et l’entrée de ces groupes financiers dans la gestion de l’entreprise Le Monde inquiète les journalistes pour leur indépendance éditoriale. Si Bolloré fait des affaires avec le groupe Le Monde, est-ce que le journal Le Monde va toujours dire la vérité sur Bolloré dans ses colonnes?
2. Depuis la publication en 2003 d’une enquête de Pierre Péan et Philippe Cohen sur La face cachée du Monde, le journal vit une crise d’image qui se focalise autour de trois personnes: Edwy Plenel, directeur de la rédaction, qui a démissionné en 2004, Jean-Marie Colombani, directeur du journal et président du directoire, qui ne sera plus à la tête du journal à la fin du mois, et Alain Minc, président du conseil de Surveillance, dont l’influence actuelle, réelle ou supposée, auprès du président Sarkozy, inquiète les rédactions et les lecteurs attachés à la neutralité du journal.
3. S’ajoute à cela une crise de forme: depuis dix ans se multiplient les grandes publicités, les titres tapageurs et les articles people, qui ont fait perdre au journal beaucoup de lecteurs anciens, en même temps qu’il en gagne d’autres, moins stables et plus jeunes. La multiplication des numéros spéciaux (Le Monde 2), des techniques marketing de vente (parfois réussis, comme les films ou les opéras vendus avec le journal), l’essor important du site lemonde.fr indiquent une modification de la forme et de l’image du journal.
Bref Le Monde vit une crise de croissance, entre papier et numérique, entre gestion financière et neutralité des analyses, entre tentation de la peopolisation et ouverture internationale. Le remplacement de Jean-Marie Colombani témoigne d’une étape dans la croissance du journal: après la modernisation vient la volonté de recentrer le journal sur ses valeurs fondatrices. En ces temps de questionnements sur les valeurs de la société française (voir la polémique sur Guy Môquet), Le Monde n’échappe pas à la règle.
Souhaitons-lui longue vie.
A bientôt
Hugo Billard
Publié le 8 juin 2007 par Hugo Billard dans
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