le jardin des retours

La Shoah par l’émotion

Le président l’a annoncé: chaque élève de CM2 « se verra confier la mémoire » d’un des 11000 enfants français morts pendant la Shoah. Il le justifie en disant: « Rien n’est plus émouvant pour un enfant que l’histoire d’un enfant de son âge« .

La Shoah peut-elle s’enseigner par l’émotion? Ou l’émotion est-elle le fruit intime de cet enseignement?

J’ai tendance, vous l’aurez compris, à constater la seconde occurrence. Et à considérer l’annonce présidentielle comme contre-productive sur le long terme: la Shoah fait appel, pour être envisagée, à la raison et à une pensée structurée. L’émotion découle de la prise de conscience de l’entreprise concentrationnaire, de ses intentions et de ce qu’elle révèle de la nature d’un Etat et des Hommes qui y ont participé. J’ai bien peur que la proposition présidentielle ne soit contre-productive sur le long terme: l’émotion obligatoire trop jeune peut mener, l’âge venant, au dédain ou au rejet.

Pour éviter des commentaires passionnés, précisons une chose: j’enseigne le génocide, j’emmène mes élèves dans les camps, ils rencontrent des déportés, pas de leçons du genre « mais vous ne vous rendez pas compte de l’importance d’enseigner la Shoah ».

Si mes anciens élèves pouvaient glisser un mot ici de ce qu’ils pensent de l’annonce du président, ils sont les bienvenus.

Celui qui résume le mieux ce que je pense est Lyonel Kaufmann sur son blog: vous y lirez la déclaration de Sarkozy et sa réaction à l’annonce.

A bientôt

Hugo Billard


Publié le 15 février 2008 par Hugo Billard dans Actualité,Comprendre

Lilo Petersen se souvient des « Oubliées »

Lilo Petersen est allemande. Sa mère était antinazie, réfugiée en France après 1933, avec elle. Les 14 et 15 mai 1940, alors que l’offensive allemande a commencé, craignant l’action d’une « cinquième colonne », le gouvernement de Paul Reynaud a procédé à l’internement des Allemands présents à Paris, puis sur tout le territoire dans les jours qui suivent.

La première « rafle » du Vel d’Hiv

Le 15 mai 1940 Lilo Petersen et sa mère sont internées, comme des milliers d’autres, à Paris, au Vélodrome d’Hiver. En 1942 ce lieu sera celui de la grande Rafle du Vel d’Hiv.

Peut-on comparer ces deux événements? Denis Blanchot, dans sa précise et nuancée postface, rappelle les faits: en 1940 « il n’y a pas de violence caractérisée, de ratissage policier, d’arrestations systématiques » (p.203). Reprenant la thèse de Denis Peschanski il rappelle qu’en 1940 le Vel d’Hiv est un lieu d’internement (pas de volonté de déshumanisation) alors qu’en 1942 il est un lieu d’expression de l’antisémitisme officiel. En 1940 les femmes célibataires étrangères sont les seules convoquées. En 1942 les femmes et les enfants juifs y sont parqués avant de partir vers la mort. Les intentions et les moyens sont différents dans les deux cas. Mais la douleur reste: Lilo Petersen utilise, en l’interrogeant, le terme de »rafle » pour 1940.

En 1942, rangée de bus rue Nélaton, le long du Vél d'HivIl faut dire que son itinéraire est un itinéraire qui interroge l’histoire: fille de résistante antinazie, elle a fuit l’Allemagne avec sa mère après le suicide de l’amant de sa mère, Stefan Lux, journaliste auprès de la SDN. Convoquée au Vel d’Hiv le 15 mai 1940, elle est « internée dans un camp de concentration français [Gurs], survivante des fonctionnaires de Vichy, jeune Allemande bringuebalée dans le Reich » (p.154) après que sa lointaine famille la rapatrie, orpheline, mère d’un enfant qui ne survivra pas, elle survit entre bombardements anglais et traque par la Gestapo.

[légende de la photo: Rangée de bus rue Nélaton, le long du Vél d’Hiv, en 1942. Les photos
étaient interdites à l’intérieur lors de la Grande Rafle].

Que montre ce livre, au-delà du cas exemplaire par son itinéraire de Lilo Petersen?

Il rappelle l’importance de cette rafle/internement de mai 1940, faite par la République dans le contexte de la drôle de guerre et alors qu’Hitler lance la blitzkrieg. Attention quand même: la rafle du Vel d’Hiv de 1940, passée sous silence (d’où le titre « les Oubliées ») n’a que bien peu à voir dans les intentions ni dans les moyens avec la grande rafle de 1942.

Il pose des questions à l’historien, que Denis Blanchot énonce dans sa postface.

D’abord un fait. La France des années 1930 était à la fois lieu d’accueil des opposants au nazisme et « modèle planétaire » (p.214) en matière de fichage et surveillance des étrangers: 4 millions de fiches en 1940 dans les cartons de la Police de l’Immigration.

Ensuite un élément d’analyse: les méthodes d’entraide et de dissimulation de la résistance allemande antinazie ont fortement contribué à la mise en place de la résistance française: « un résistant sur quatre, en France, à cette époque, est allemand ou germanophone » (Guilhem Zumbaum-Tomasi, cité p.223).

Enfin un élément de mémoire: 80% des résistants allemands passent dès 1945 en zone communiste, la future RDA, ce qui pose aujourd’hui l’essentiel du problème de la mémoire allemande de la Seconde Guerre mondiale. Les vagues antisémites en RDA jusqu’en 1956 poussent encore plus les résistants communistes allemands à se taire.

Le camp de GursLe camp de Gurs, un camp de concentration en France

Un des grands chapitres du livre de Lilo Petersen est consacré à sa survie dans le camp de concentration français de Gurs (voir aussi ici). Ce camp a servi en 1939 à enfermer les résistants espagnols qui fuyaient la victoire de Franco, puis en 1940 à enfermer des ressortissants étrangers comme Lilo, et ensuite à y parquer des Juifs dans le cadre de la collaboration entre le régime de Vichy et l’Allemagne nazie.

A bientôt

Hugo Billard


Publié le 14 février 2008 par Hugo Billard dans Comprendre,Lire

Fin de crise au « Monde »?

C’est fait. Alain Minc démissionne du Conseil de Surveillance du « Monde » (l’instance qui donne les grands axes de gestion du groupe de presse).

Il est remplacé par Louis Schweitzer, ancien patron de Renault, président de la Halde (Haut Comité de lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité). Un grand patron de gauche doublé d’une certaine conscience morale et du sens de l’Etat: ouf! Une grosse pointure.

POUR MES ELEVES: LE MONDE NE COÛTE QUE 1.30 EUROS:

  • 1.30 euros = un café au zinc à Paris, ou une bière à Meaux
  • une semaine du Monde = le prix d’un ticket de cinéma
  • et un mois de lecture = le prix de 2.5 menus MacDo grande taille (où vous savez)

Pour ceux qui préparent Sciences Po

La lecture quotidienne du journal, en picorant (mais non, pas tout, ce qui vous plaît!), est la seule totalement et complètement indispensable. Prenez le temps d’ouvrir les pages et laissez les mots agir.

Précision pour les grincheux: je n’ai pas d’actions du journal. Je suis seulement un très ancien lecteur, parfois déçu, aujourd’hui agréablement surpris. Fottorino, bonne pioche, Schweitzer, bonne pioche. La suite à lire dans le journal.

Allez, bonne lecture!

Hugo Billard


Publié le 11 février 2008 par Hugo Billard dans Actualité,Lire

Chers habitants du V° et autres arrondissements de Paris

Philippe Meyer passe de l'observation à l'action: mais est-ce si différent?Il est un fait indéniable à l’heure où la mode est au bling-bling: l’homme de mots de faire rare. Lorsque les maux sont bus jusqu’à la lie il est temps de sonner l’hallali.

Philippe Meyer est de ces chasseurs de mots qui font depuis que mes oreilles fonctionnent le bonheur de mes radiophoniques matinées, encore aujourd’hui le dimanche matin à 10h sur France Inter et à 11h sur France Culture. Il s’y adonne à ses deux passions: la chose chantée et la chose publique.

Philippe Meyer est aujourd’hui candidat Modem aux élections municipales dans le V° arrondissement de Paris contre la PS Lyne Cohen-Solal et contre le maire sortant UMP Jean Tibéri. Ce chasseur de mots passe de l’observation à l’action et veut donner l’estocade. Disons-le franchement, j’aimerais fort habiter l’arrondissement ces semaines-ci: entendre un pédagogue expliquer le rôle d’un maire d’arrondissement (non sans humour) est un vrai plaisir. Pas seulement pour un géographe, et pas seulement pour rappeler la sous-utilisation des Arènes de Lutèce.

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Vous allez me dire: est-ce un programme? quelles sont ses compétences? avec qui s’alliera-t-il au 2e tour?

Le simple fait de rappeler que l’action politique est le fruit d’un cheminement et non un héritage, l’effet d’une volonté et non une évidence, l’attention à la vie quotidienne à toutes ses échelles et non l’accroche trop visible à une rampe trop juteuse mérite toute notre aimable attention.

Si la politique change, nous vivrons une époque moderne.

Hugo Billard


Publié le 9 février 2008 par Hugo Billard dans Actualité

Mardi c’est Super-Mardi

Big Tuesday, Super Tuesday, et même… Tsunami Tuesday. Mardi les élections internes aux deux grands partis politiques des Etats-Unis entrent dans leur phase d’accélération.

Les élections états-uniennes, comment ça marche?

Les candidats aux élections présidentielles doivent d’abord être désignés par Etats selon des modalités assez complexes:

  • caucus: les militants du parti désignent directement leur candidat (ils élisent un délégué local, les délégués locaux désignent un délégué par comté, les délégués par comté désignent le candidat au niveau de l’Etat)
  • primaires fermées: les électeurs qui se sont signalés comme pro-démocrate ou pro-républicain reçoivent un bulletin par lequel ils désignent leur candidat préféré
  • primaires ouvertes: n’importe quel électeur se signale comme voulant participer aux primaires d’un des partis (même s’il n’en est pas membre) et peut désigner le candidat de son choix. Les électeurs non inscrits pour tel ou tel parti peuvent, selon les Etats, se proposer pour voter, mais seront d’office inscrits comme pro-démocrate ou pro-républicain (tu avais raison Denis!).

Bref: les caucus sont pour les militants, les primaires pour les électeurs volontaires.

Au 30 janvier le nombre de délégués désignés favorisait Hillary Clinton talonnée par Barack Obama au sein du parti démocrate et John McCain loin devant les autres au sein du parti républicain.

L’enjeu du Super-Tuesday

Il est d’autant plus important: près de la moitié des délégués sont désignés ce jour-là dans plus de 20 Etats.

Cliquez sur l'image pour obtenir le détail Etat par Etat (Le Figaro et Wikipédia)

Une fois les candidats désignés par Etats les délégués qui les représentent se réunissent à la convention nationale du parti. Résultats du parti démocrate le 28 août à Denver, résultats du parti républicain le 4 septembre à Minneapolis pour les républicains. (source: Le Monde ici).

le blog de Rue89 sur les élections américainesLes sites français proposent des dossiers très complets sur les élections aux Etats-Unis: Le Monde, Le Figaro (par un lexique), par exemple. Le mieux reste de consulter tous les jours l’excellent blog Campagnes d’Amérique de Rue89.

Les élections officielles

L’élection présidentielle se déroule ensuite suivant un processus immuable:

  • élection nationale par tous les électeurs le 4 novembre (selon des modalités différentes par Etat) qui désignent les grands électeurs qui voteront normalement pour celui qu’ils ont promis d’appuyer)
  • proclamation officielle des résultats le 15 décembre (fin de tous les recours judiciaires)
  • 20 janvier 2009: Inauguration Day, le nouveau président (ou la nouvelle présidente) prend ses fonctions.

De la Religion en AmériqueDe la religion en Amérique

Les modalités de la campagne électorale au sein des partis ont déjà fait apparaître une différence avec les élections en France (quoique…): le vote religieux. Denis Lacorne, chercheur au CERI, auteur d’un stimulant (et jouissif, disons-le) De la religion en Amérique l’an dernier (clin d’oeil à De la démocratie en Amérique de Tocqueville), explique dans un entretien au Monde la place du religieux aux Etats-Unis et sa différence avec la France.

A bientôt

Hugo Billard


Publié le 3 février 2008 par Hugo Billard dans Actualité,Comprendre

Discours et vieilles dentelles

Notre président développe face à son auditoire un discours qui fascine ou qui rebute. L’ami L’Emeu du Jour propose une analyse fine et ironique des ficelles rhétoriques présidentielles. Avec comme prétexte la réponse à la question de Laurent Joffrin qui s’inquiétait de l’exercice sarkozyste du pouvoir sous forme d’une « monarchie élective ». Soit dit en passant, la question était pertinente, en tout cas légitime en démocratie. Quand à la réponse… quelques éléments d’analyse.

Voir le billet de l’Emeu du Jour  et le récit qu’il donne de l’histoire du sophisme (et de l’art de parler en public… et de se moquer de son interlocuteur pour éviter de répondre sur le fond: c’est de la démagogie, et un prof en cours n’en est pas indemne parfois…).

Voir la réponse de Laurent Joffrin dans le weblabo de son journal, Libération.

Et l’objet du délit:

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A méditer…

H. Billard


Publié le 13 janvier 2008 par Hugo Billard dans Actualité

Très belle nouvelle année à tous!

Bon, allez, faut bien se relancer… après deux semaines déconnecté, on repart un peu rouillé dans le beau monde de l’interactivité électronique.

Et aujourd’hui je m’en sors en vous souhaitant une

EXCELLENTE ANNEE 2008 !!!

et en remerciant les 238873 lecteurs du blog de 2007 !!!

et Vincent, et Claire, et Marie, et Maxime, et Julien, et tous ceux que j’oublie lamentablement qui se démènent pour rendre fonctionnel l’appareil intérieur de cette machine étrange qu’est une plate-forme de blogs!

et mes élèves, qui en profitent pendant que je les torture et qui ne le méritent pas (les tortures, pas le blog, mais ne leur dites pas),

et mes collègues & amis commentateurs réguliers en in ou en off (Daniel, Lyonel, Bricabraque, Bruno, Pierre, Guy, François, et bien d’autres pardon).

et Adeline, at last but not at least, avec laquelle commence dès le matin une course de vitesse pour savoir qui attrapera la souris en premier (hier elle a gagné)

;-))

A très bientôt, ici même, et une bien belle année à toi, courageux lecteur de mes élucubrations.

Hugo Billard


Publié le 2 janvier 2008 par Hugo Billard dans Actualité

A voir sur la Toile

A l’heure où les frimas forment des congères, il est d’autres terrains sur lequels les crispations ont prise:

  • Ces jours-ci le mouvement Hamas, qui « gère » la bande de Gaza au grand dam du Fatah, fête ses 20 ans. Jean-Laurent Turbet rappelle les origines du Hamas (et aussi tout le mal qu’il en pense). A compléter avec l’article que Le Monde a consacré à l’événement.
  • Un Secrétariat d’Etat à l’Internet? Si certains acteurs du web 2.0 y ont pensé, Le Figaro pense que le gouvernement pourrait accueillir un nouveau membre chargé de développer les nouvelles technologies. L’adjoint au maire de Boulogne-Billancourt est sur les rangs…
  • Le 27 septembre 1915 John Kipling meurt sur le front français, fils de Rudyard (Le livre de la jungle, Tu seras un homme mon fils,…), le grand poète de la colonisation britannique. Il est enterré officiellement dans trois endroits différents, rappelle Pierre Assouline dans sa République des Livres. En plus d’une histoire qui révèle la difficulté à faire le deuil après la Grande Guerre, voici un bon exemple de l’histoire des monuments aux morts (isn’t it mes chers Premières?).
  • Petit plaisir personnel: la plus ancienne revue de géo française, « La Géographie », naît en kiosque, mais oui, avec la bénédiction de l’IGN et des éditions Glénat. Au programme… c’est sur le site www.lageographie.fr

A bientôt

Hugo Billard


Publié le 17 décembre 2007 par Hugo Billard dans Actualité,sur le net

ça pose question…

Il est des semaines chargées et des billets rapides. Pour répondre aux attentes de mes élèves quelques liens pour participer à leurs réflexions du moment:

  • Le changement climatique: un facteur de guerre? Jared Diamond, l’an dernier, dans Effondrement, avait déjà émis l’hypothèse d’un lien entre catastrophes environnementales, inconscience écologique et disparition des civilisations. C’est à lire dans Rue89, signalé par le très renseigné Lyonel Kaufmann.
  • La Chine s’ouvre économiquement et semble craqueler de l’intérieur. Le Monde relaie l’appel de 43 intellectuels chinois à fermer les « camps de rééducation par le travail », les liaojiao. La Chine a (autrefois?) ouvert le laogaï, nom des camps de « réforme par le travail » (un goulag à la chinoise). Pour en savoir plus, c’est dans Le Monde.
  • Les fonctionnaires qui veulent publier vont-ils devoir demander l’autorisation à leur supérieur hiérarchique? Les profs vont-ils devoir demander à leur chef d’établissement son accord pour publier un manuel ou un livre de poèmes? L’idée court dans les listes de profs mais la réalité est sans doute plus précise: le Bulletin des bibliothèques de France (05/2006) propose une mise au point sur « le nouveau droit d’auteur des agents publics et les travaux de recherche« .

A bientôt

Hugo Billard


Publié le 14 décembre 2007 par Hugo Billard dans Actualité,sur le net

« Une bibliothèque est un acte de foi »

L’incendie de la bibliothèque Louis-Jouvet de Villiers-le-Bel nous a rappelé, en classe, ces vers de Victor Hugo, écrits le 25 juin 1871, après les incendies de la Commune de Paris.

Tu viens d’incendier la Bibliothèque ?
– Oui,

J’ai mis le feu là.

– Mais, c’est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi

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Publié le 27 novembre 2007 par Hugo Billard dans Actualité,Lire