La mère allaitante
Naissances et traditions: le thème de la mère allaitante est un thème récurrent de la littérature, des contes, des
représentations picturales, mais plutôt rarement dans la sculpture. Une incursion dans l’art de civilisations a priori lointaines laisse pourtant éclater l’essentiel des traditions de chaque civilisation: la naissance, le rapport à la mère, l’initiation/éducation au monde adulte, l’entrée dans le monde guerrier, l’accouplement, la domination, le rapport à Dieu, la mort violente,sont les thèmes communs à toutes les traditions. Peut importe le lieu, le matériau, la qualité réelle ou supposée, l’ancienneté de l’oeuvre: l’oeuvre a été réalisée, pour une raison donnée, dans un objectif précis, et chez les Bourguignons de Cluny comme chez les Bamiléké du Cameroun, les maternités sont offertes au regard comme une annonce, la construction d’un idéal, et l’instruction à des références communes.
Annonce d’abord du cadre institutionnel dans lequel se vit la maternité: sous le regard de la
divinité (maternité de Cluny), ou sous le regard du groupe lors de procession quand les reliques sont menées en procession (maternité Bamiléké). Construction d’un idéal de transmission physique dans des sociétés viriles où la mère est à la fois protectrice et nourricière. Instruction à des références communes enfin: la maternité comme idéal féminin ET masculin, la maternité comme obligation pour la survie du groupe et de ses valeurs, la maternité comme hommage rendu à l’exemple des dieux nourriciers protecteurs promenés ensemble ou adorés dans les mêmes lieux.
Se pose la question de l’universalité, donc de la légitimité ou non de ce genre de comparaisons. Le petit livre de Sally Price, Arts primitifs; regards civilisés (ENSBA, 2006; lien en anglais) jette un regard critique sur la tentation qu’ont les intellectuels occidentaux à comparer « leurs » oeuvres, occidentales, pensées, théorisées, et les oeuvres de « l’autre », vues comme intuitives, pulsionnelles, naturalistes/naturelles. Il ne s’agit pas ici de comparer qualitativement une oeuvre face à une autre, mais bien de présenter le fait que toutes les traditions, chacune replacée dans son contexte, ses pratiques, ses usages, véhiculent et expriment un certain nombre d’idéaux semblables, sur lesquels le géohistorien, s’il veut comprendre les cosmogonies des différentes traditions, se doit de s’arrêter. La plus évidente réside dans le rapport à la divinité, les plus présentes sont celles de la naissance et de la mort, de la violence et de la sagesse, du rapport aux anciens et de l’initiation des enfants. Nous y reviendrons.
La naissance et les liens que cette idée crée dans le regard et le lien sociaux sont le sujet d’une jolie exposition au Muséum national d’Histoire naturelle-Musée de l’Homme (Paris, jusqu’au 4 septembre 2006), et peuvent être observées également dans quelques études d’histoire de l’art, encore rares.
Crédits iconographiques: Ministère de la culture (Vierge allaitante de Cluny) et Musée du Quai Branly (Maternité Bamiléké).
Publié le 29 juin 2006 par Hugo Billard dans Lire
