le jardin des retours

Georges Clemenceau, Réponse à Jules Ferry (30 juillet 1885)

«Lors donc que vous créez des débouchés, vous allez guerroyer au bout du monde, lorsque vous faites tuer des milliers de Français pour ce résultat, vous allez directement contre votre but: autant d’hommes tués, autant de millions dépensés, autant de charges nouvelles pour le travail, autant de débouchés qui se ferment (…). Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence l’hypocrisie. (…) Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n’est autre chose que la proclamation de la puissance de la force sur le Droit. L’histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette unique prétention. C’est le génie même de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. […] Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! […] Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium qu’il répand, qu’il impose s’il lui plaît. Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’homme ! »

En réponse au discours de Jules Ferry, Georges Clemenceau se réfère dans cet extrait à la France en tant que patrie des droits de l’homme et de la nécessité de se référer au « génie […] de la race française »: il réfute l’idée d’une hiérarchie des races et remet en cause l’idée d’un devoir de civilisation de l’Europe vis-à-vis du reste du monde. Plus pragmatiquement il annonce le refus de son groupe parlementaire de voter les crédits demandés par Jules Ferry pour accentuer l’effort colonial, et se place résolument dans l’opposition parlementaire.

H.B. 


Publié le 21 décembre 2006 par LeWebPédagogique dans

Une réaction à “Georges Clemenceau, Réponse à Jules Ferry (30 juillet 1885)”

  1. Teriinohorai Poemoana
    16 février 2007

    Je trouve que Georges Clémenceau était résolument un homme d’équité.
    Faisant des études d’Histoire et vivant en Polynésie Française, je ne peut que constater à quel point le phénomène d’acculturation a été réussit. Il est difficile d’imaginer les pertes, tant notre système éducatif nous contente, du peu de souvenirs restés présents à notre mémoire collective polynésienne. Aujourd’hui je ne peut que dire: quel gachis!! Cependant je ne réfute pas le fait qu’en un sens la colonisation était une étape dans l’histoire polynésienne, innévitable; je blame simplement la manière dont elle s’est exécutée. Tant de choses auraient pu être sauvées.
    Etant novice au maniement de l’écriture, j’espère ne pas avoir fait trop d’erreurs. Il s’agissait juste de faire parvenir mon ressentiment, présent chez nombres de polynésiens.

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