LIBERTÉ (Paul ELUARD, 1942) & LIBERTÉ (Jean LURÇAT, 1943)

  ART DU LANGAGE / POÉSIE 

1. Le poème : LIBERTÉ

Sur mes cahiers d’e?colier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’e?cris ton nomSur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’e?cris ton nomSur les images dore?es
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’e?cris ton nom

Sur la jungle et le de?sert
Sur les nids sur les gene?ts
Sur l’e?cho de mon enfance
J’e?cris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journe?es
Sur les saisons fiance?es
J’e?cris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’e?tang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’e?cris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’e?cris ton nom

Sur chaque bouffe?e d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne de?mente
J’e?cris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie e?paisse et fade
J’e?cris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la ve?rite? physique
J’e?cris ton nom

Sur les sentiers e?veille?s
Sur les routes de?ploye?es
Sur les places qui de?bordent
J’e?cris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’e?teint
Sur mes raisons re?unies
J’e?cris ton nom

Sur le fruit coupe? en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’e?cris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dresse?es
Sur sa patte maladroite
J’e?cris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu be?ni
J’e?cris ton nom

Sur toute chair accorde?e
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’e?cris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les le?vres attendries
Bien au-dessus du silence
J’e?cris ton nom

Sur mes refuges de?truits
Sur mes phares e?croule?s
Sur les murs de mon ennui
J’e?cris ton nom

Sur l’absence sans de?sir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’e?cris ton nom

Sur la sante? revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’e?cris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis ne? pour te connai?tre
Pour te nommer

Liberte?

Paul ELUARD, extrait de Poésies et Vérités, 1942

 

2. Analyse

Pendant la guerre, engage? dans la Re?sistance, Paul Eluard participe au grand mouvement qui entrai?ne la poe?sie franc?aise, et le poe?me Liberte? ouvre le recueil Poe?sie et Ve?rite? paru en 1942.

Les textes qui forment ce recueil sont tous des poe?mes de lutte. Ils doivent entrer dans la me?moire des combattants et soutenir l’espe?rance de la victoire : comme on le faisait pour les armes et les munitions, le poe?me Liberte? a? e?te?, a? l’e?poque, parachute? dans les maquis.

Ce poe?me de Paul Eluard est un hymne a? la liberte?. Il e?tait destine? a? e?tre entendu par les re?sistants.

Le poe?te de?crit la situation du peuple pendant la guerre (armes des guerriers), la mort, l’obscurite?, la destruction, l’emprisonnement (sang- cendre- nuit-ombres- chiffon- de?truits- e?croule?es -ennui- moisi- de?mente (folie des hommes)- murs de mon ennui- orage, pluie)

En de?crivant tout ce sur quoi il faut e?crire le mot liberte?, le poe?te de?crit ce qui est prive? de liberte? : pas de liberte? d’enseigner, censure (pages lues, pages blanches, silence), souffrance physique et mort des hommes, pas de liberte? de circulation, privation mate?rielle et morale (solitude nue).

MAIS Paul Eluard envoie aussi un message d’espoir aux combattants.

Il existe une progression chronologique dans le texte: il part de l’enfance (e?cole; livres d’images, monde des contes: roi, guerriers)- puis l’enfance apparai?t comme un souvenir, signe qu’il a vieilli (l’e?cho de mon enfance) puis de l’adolescence, le temps de l’amour (saisons fiance?es) pas force?ment heureux (l’absence sans de?sirs, la solitude) enfin la vieillesse (difficulte?s de sante?- marches de la mort):
c’est tout au long d’une existence qu’il faut lutter pour la liberte?.

Structure du poe?me :
Ce poe?me est compose? de vingt–trois strophes. Ces quatrains se compose de trois heptasyllabes (7) et d’un te?trasyllabe (5).
Chaque strophe se termine par un « refrain ».
Le dernier vers sonne comme un e?cho au titre.

Les figures de style du poe?me :
Le poe?me est principalement rythme? par l’anaphore de la pre?position « sur » pre?sente dans chaque strophe (excepte?e la dernie?re).
Paul Eluard se sert aussi
– de la personnification (les saisons fiance?es, la montagne de?mente, les sueurs de l’orage);
– d’assonances (strophe 17 : vitres, surprises, attendries, silence ) et
– d’allite?rations (strophe 21 : sante?, risque, disparu, espoir, sans, souvenir).

 

 ART DU VISUEL / TAPISSERIE 

Copie de Liberte_Picaud_46

Liberté  (Jean LURÇAT, 1943) 
2,83m x 3,64m, tapisserie (basse lice), chaîne coton, trame laine,
Musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers (France)

L’œuvre :

Sur un fond ocre jaune se de?tachent, au centre, deux astres passant l’un devant l’autre telle une e?clipse. Dans les quatre coins de la tapisserie, on peut lire des extraits du poe?me de Paul Eluard, Liberte?. Les derniers mots du poe?me viennent s’inscrire dans le soleil : … Pour te connai?tre / … Pour te nommer / Liberte?

Dans le soleil de?coupe? en quatre parties : on distingue en bas a? gauche, sur fond noir, un serpent et la tige d’une plante fleurie qui s’e?panouit en haut a? gauche sur un fond clair ; en haut a? droite, sur un fond noir, se de?tachent des visages aligne?s et, en bas, sur un fond blanc, s’inscrit le mot « Liberte? ».

Un coq est au-dessus du soleil, installe? sur un trophe?e de cornes de taureau ; il porte les trois couleurs – bleu, blanc et rouge – du drapeau franc?ais.
Sur le fond de la tapisserie, il y a des nuages clairs et sombres, des e?toiles et des extraits du poe?me.

E?tude de l’œuvre :

La tapisserie est compose?e et tisse?e en 1943, clandestinement dans les ateliers d’Aubusson.
On retrouve dans cette œuvre un certain nombre de the?mes chers a? Jean Lurc?at auxquels il donne une re?sonance particulie?re dans ce contexte de la Re?sistance.

Le soleil rayonnant de flammes rouges apparai?t comme symbole de la vie et de l’espoir. En contraste, la guerre est repre?sente?e par l’astre sombre place? derrie?re le soleil. Cette ombre contient des cra?nes e?parpille?s, image de destruction et de mort. Le serpent rappelle son symbole tire? de la Bible, le mal contre lequel on doit lutter. Les visages aligne?s dans la lumie?re repre?sentent la vie, la lutte arme?e de la Re?sistance.

Le coq place? au-dessus du soleil repre?sente, quant a? lui, le symbole de la France. Il est peut e?tre ici une e?vocation de la victoire, un symbole triomphant de la re?sistance a? l’ennemi.

Cette œuvre est peut-e?tre l’e?vocation de la victoire, un symbole triomphant de la re?sistance (soleil) sur l’ennemi (astre sombre, lune).

Fiche de révision au format PDF (cliquez pour télécharger) :
Œuvrer pour résister : de l'écriture à l'œuvre