GUERNICA (Pablo PICASSO, 1937)

  ART DU VISUEL / PEINTURE  01-cubisme

A gauche : Point de vue du Gras (Jospeh N. NIÉPCE, vers 1827, 20cm x 25cm, héliographie).
A droite : Ambroise Vollard (Pablo R. PICASSO, 1910, 92cm x 65cm, huile sur toile).

En 1826, la première photographie permanente réalisée par l’inventeur français Joseph Nicéphore Niépce, Point de vue du Gras,  annonce la fin de la peinture comme simple décalque de la réalité. Bien qu’encore très imprécise et granuleuse, elle incarne la possibilité d’obtenir automatiquement et quasi « instantanément » (quelques heures contre quelques mois pour un tableau) une reproduction fidèle du modèle choisi. Devenue une invention fonctionnelle en 1839, beaucoup de peintres pensent alors que leur travail va disparaître ; d’autres au contraire y voient l’occasion de moderniser la Peinture, qui désormais, servira à montrer ce que l’appareil ne peut voir : émotions, sensations, expressions, mystères, mélanges, étrangeté. En somme, « voir » les choses sous de nouveaux angles.

Parmi les nombreux mouvements artistiques qui se succèdent alors, le CUBISME apparaît en 1907,  fruit d’une association entre le peintre, dessinateur et sculpteur espagnol, Pablo Ruiz PICASSO (1881 – 1973) et le peintre français Georges BRAQUE (1882 – 1963), autour d’une pensée : « déconstruire pour reconstruire » .

Le terme « cubisme » provient d’une réflexion d’Henri MATISSE, un peintre français de l’époque, qui, pour décrire leurs tableaux, parla de « petits cubes ». L’idée principale était de représenter le modèle choisi sous tous les angles de vue en même temps avec des formes géométriques simples (souvent des carrés). Le résultat donnait souvent l’impression d’une carte ou d’un puzzle. L’objet ou le sujet étaient pour ainsi dire « mis à plat », et la peinture, « géométrisée », comme dans Le portrait d’Ambroise Vollard, que Picasso peint en 1910. Il n’y avait plus d’espace dans lequel se trouvaient les objets, mais des objets qui faisaient espace. Avec le temps, les peintres cubistes ont commencé à sélectionner les points de vue les plus intéressants de leur sujet ; le Cubisme est alors devenu « synthétique » : il faisait la synthèse des objets et sujets peints, n’en présentant que le « meilleur ».

Pour les spectateurs de l’époque, ce n’est pas le sujet qui choque mais sa réalisation. Les objets et les corps sont perçus comme « mutilés » par cette vision. Un aspect que PICASSO va exploiter dans son tableau le plus célèbre : Guernica.

guernica

ci dessus : Guernica (Pablo R. PICASSO, 1937, 3,51m x 7,82m, huile sur toile ; 
Musée de la Reine Sofia, Madrid, Espagne).

Le bombardement de Guernica, petite ville située en plein pays basque espagnol, se déroule le 26 avril 1937, jour de marché. Quatre escadrilles aeriennes nazies engagées dans la guerre civile espagnole au côté du général Franco, y testent leurs nouvelles armes (presque 50 tonnes de munitions). 70% de la ville sera détruite. Une grande partie de ses habitants mourront dans le tout premier raid aérien sur une population civile sans défense.

A l’origine, le tableau n’avait rien à voir avec le massacre. Mais face au photographies du désastre, PICASSO y intégra le bombardement comme rappel de ce que l’homme porte d’animal en lui. Il réserve donc une place primordiale aux symboles (c’est-à-dire, aux images servant à désigner une une idée, une pensée ou un concept), afin de rendre son œuvre universelle.

Le procédé de représentation «cubiste» met pour sa part le massacre en image : il déconstruit les formes, les mélange, les associe et dissocie comme le feraient les bombes et leurs éclats. Les corps paraissent mutilés, souffrants ; pieds et mains sont découpés pour rappeler les privations de libertés qu’engendre la guerre. Un cri au centre du tableau, des regards dispersés : l’affolement domine la scène.
Derrière chaque corps se cache un symbole. La femme et l’enfant à gauche renvoient aux Pietàs de la religion chrétienne (un thème artistique représentant la Vierge Marie pleurant sur ses genoux le Christ descendu mort de la Croix). La femme qui sort d’une des fenêtres d’un batîment en flamme (à droite), une torche dans la main, évoque quant à elle la liberté, la justice, mise en danger et dont la lumière peine à s’imposer face au rayonnement des bombes. Un rayonnement lumineux si présent (alternance du noir et blanc sur toute la scène) qu’il rythme et organise le chaos ambiant.

La lumière découpe la scène autant que les corps en plusieurs zones depuis le sommet du tableau. Elle symbolise la mise en lumière de cet évènement méprisé. Venant du ciel, d’où jaillissent de multiples rayons en direction des victimes, elle évoque aussi le feu des bombes qui se sont abattues. Enfin, la ressemblance de cette sorte d’ampoule avec un œil, désigne sans détour les bourreaux qui surveillent et punissent, autant Allemands qu’Espagnols.

La mort habite le tableau jusque dans ses recoins. Il est en effet cerné d’une bordure, rappelant l’intérieur d’une chambre ou d’une boite. Plus que l’isolement de l’évènement, c’est la sensation d’enfermement, sans échappatoire, que cherche PICASSO, autant pour ses sujets victimes que pour ses spectateurs, dont les regards ne doivent pas se détourner de l’horreur montrée. Un cercueil gigantesque rempli, débordé, par l’ampleur du massacre.

Reste le choix du noir et blanc : pour PICASSO le massacre se suffit à lui-même, l’horreur n’a pas besoin de couleurs. Ce procédé rappelle les photos de guerre des journaux de l’époque. Peindre en noir et blanc, c’est donc revendiquer une volonté documentaire, tout en y apportant sa propre idée. La couleur aurait pu rendre le tableau plus vivant, dynamique, « instantané » ; le noir et blanc le rend intemporel, figé dans le temps, ses cris résonnant à jamais. Et Guernica ville-massacrée de devenir Guernica symbole des massacres perpétrés dans le monde. Plus que jamais, déconstruire pour reconstruire : tirer de la cruauté la force de rebâtir la paix. Ce n’est donc pas un simple travail de mémoire sur un événement, mais sur l’horreur universelle de la guerre et ses conséquences toujours funestes.

 

Fiches de révision au format PDF (cliquez pour télécharger) :
01 PICASSO - Deconstruire pour reconstruire / 01 PICASSO - Guernica