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Les sentiers de la gloire, film de Stanley Kubrick (1957) (toutes les 3°)

Ces soldats fusillés pour l’exemple – 16 08 2014

Un film américain de Stanley Kubrick (Paths of Glory, 1957, noir et blanc)

Scénario : Stanley Kubrick, d’après le roman de Humphrey Cobb (1935)
Avec Kirk Douglas (le colonel Dax), Adolphe Menjou (le général Broulard), Ralph Meeker (Paris), George Macready (le général Mireau)
Durée  : 1 h 26 min

Analyse sur le film teledoc_sentiersdelagloire

Un film polémique longtemps interdit en France.

 

I Description :

1) Le film, l’histoire
Lors de la guerre de 1914-1918, durant la guerre de tranchées, l’état-major français décide une offensive quasiment impossible sur la « colline aux fourmis ». Repoussé par le feu ennemi, le 701e régiment, commandé par le colonel Dax, doit se replier. Le général Mireau, chef de l’offensive, demande alors de traduire en conseil de guerre le régiment pour « lâcheté ». Malgré l’opposition de Dax, trois hommes tirés au sort seront condamnés à mort et exécutés. Dax avait entre-temps soumis au général Broulard, chef de l’état major, les preuves que le général Mireau avait fait tirer sur sa propre armée pendant l’attaque. Broulard révoque celui-ci et propose son poste à Dax en croyant que celui-ci avait agi par simple ambition. Dax refuse.
2) Le contexte
Les Sentiers de la gloire est un best-seller de Humphrey Cobb datant de 1935. A Le film centre l’action sur les rapports entre Dax et les officiers, il laisse bien davantage en retrait les soldats eux-mêmes, sauf l’épisode de la reconnaissance dans le no man’s land et le cas du caporal Paris. Bien apprécié aux États-Unis – peut-être aussi parce que sa critique de l’armée, qui serait universellement valable, prenait pour cible explicite l’armée française – le film reçoit plusieurs récompenses. Mais il est chahuté en Belgique, soumis à une forte pression française, interdit en Suisse ; en France, il sera boycotté et ne sera pas même soumis à la commission de censure. Les cinéphiles iront le voir parfois en groupe en Belgique. Le film sort en France dix-huit ans plus tard, en 1975.
Le film s’inspire de faits réels. Près de 2 000 soldats ont été réellement fusillés « pour l’exemple » par l’armée française au motif de « lâcheté devant l’ennemi ». Le général Revilhac a effectivement voulu faire tirer sur son propre régiment bloqué dans les tranchées lors d’un assaut impossible, puis il a fait exécuter quatre soldats en mars 1915, qui seront réhabilités en 1934. Même l’épisode du soldat sur une civière qu’on ranime pour le fusiller a bien eu lieu.
Le film de guerre n’est pas isolé dans l’œuvre de Kubrick. Fear and Desire (1953), son premier opus, était déjà un film de guerre, et de Barry Lyndon (1975) à Full Metal Jacket (1987) en passant par Dr Folamour (1964) et, dans une certaine mesure, Spartacus (1960), ses films sont nombreux à mettre en scène des militaires. Quant à la violence en général, elle traverse toute son œuvre.

 
II Interprétation 
1) La charge sociale
Quelle opposition principale le film dresse-t-il ? Pourquoi l’ennemi n’est-il jamais représenté à l’écran ? Comment interpréter les déplacements du colonel Dax ? Que représente ce dernier par rapport aux officiers et aux soldats ?

Le film de Kubrick est moins un « film de guerre » (même si l’offensive elle-même est une scène clé), qu’un film contre la guerre, et même plus précisément un film contre l’armée, d’où la censure française . Il s’agit de  dénoncer des rapports sociaux profondément viciés, et la résistance pourtant vaine que leur offrira un individu, le colonel Dax. L’opposition, à la différence du film de guerre classique, ne passe donc pas tant entre deux camps – d’ailleurs les Allemands ne sont carrément pas présents dans le champ – qu’entre les supérieurs et les soldats d’un même camp. Cette opposition va jusqu’à la mise à mort de certains des seconds par les premiers.
Le contraste des espaces est fort.

La première scène a lieu dans le QG français, s’ouvre par un plan large de son extérieur. C’est une sorte de château. Lorsqu’on pénètre à l’intérieur, la décoration (viennoise…) est magnifique, l’ atmosphère luxueuse. Des plans très larges nous montrent les deux généraux marchant côte à côte, au moment où la proposition de promotion a convaincu le général Mireau d’accepter l’offensive proposée par Broulard, alors qu’il la reconnaît fort périlleuse.

À cet espace immense correspond immédiatement après la place des soldats : les tranchées. Ici, il n’y a pas de recul, ni de lumière. La visite de Mireau, suivi par un travelling arrière pendant que les soldats le saluent tour à tour, contraste avec les immenses salles larges où les officiers ne sont que deux ou trois. Lorsqu’ils seront à plusieurs, ce sera pour un bal, juste après le procès du conseil de guerre. Et la chambre du colonel Dax est, comme il le souligne lui-même, « petite », comparée aux grands espaces de l’état-major.

Excepté le champ de bataille où l’on ne voit même pas le ciel tant les soldats doivent se courber pour avancer, le seul autre espace accordé aux soldats est la cellule où les trois « accusés » attendent le procès et la mort. En revanche, dans le tribunal, de larges contre-plongées les écrasent, à l’image de la charge du procureur et d’un président qui ignore toutes les procédures ordinaires de la justice (témoins, greffier…). D’ailleurs, Dax leur avait auparavant précisé que même le lieu jouerait contre eux, puisqu’ils auraient le soleil dans les yeux…
Les soldats sont toujours une masse anonyme. Même hors des tranchées, ils sont agglutinés. Ainsi, lors de la dernière scène, lorsque Dax sort de l’état-major, il les découvre écoutant une chanteuse allemande effarouchée : ils forment une foule grimaçante, hurlante, peu sympathique, qui remplit le pseudo-cabaret. L’espace qui leur est attribué montre exactement ce qu’ils sont pour leurs chefs : une masse, que l’on peut fractionner en pourcentages.
Cet antagonisme se révèle dans les différents discours que tiennent sur eux les officiers. Ainsi, lorsque Dax reçoit le général Mireau, les remarques de l’adjoint du général témoignent d’un profond mépris pour les hommes. De même, lorsque Dax est seul avec Mireau, il est scandalisé par la manière dont ce dernier considère ses hommes comme des effectifs, dont on peut liquider les deux tiers au besoin (« J’estime les pertes pendant l’assaut à environ 55 %, il en restera largement assez pour défendre ensuite la position »). Le général Broulard, lui, méprise explicitement les hommes de troupe (« Il faut en fusiller un de temps en temps pour l’exemple… ils sont comme des enfants »), mais il n’hésite pas non plus à sacrifier le général Mireau quand il sait que son attitude peut être connue et mal jugée : parfait cynique, à la différence de tous les autres, il estime que la vie elle-même est une guerre entre individus, et qu’on doit ne tenir compte que des rapports de force.
Enfin, le personnage du colonel Dax fait l’intermédiaire entre les mondes. Il l’est d’abord dans l’espace, puisqu’il est le seul à aller à la fois chez le général d’armée Broulard et dans les tranchées ; il l’est aussi de par sa position institutionnelle : commandant aux uns, il est commandé par l’autre. Cela lui permet de défendre ses hommes ; il est avocat dans le civil, apprend-on. Autrement dit, il peut les « représenter » auprès des supérieurs, tenter de combler un fossé qui sinon serait infranchissable puisque les supérieurs ne semblent pas « voir » les inférieurs. Socialement aussi, il exerce une médiation : pendant le procès, les gradés utilisent des termes que les soldats, hommes peu instruits, ne comprennent pas, ce qui est d’ailleurs une manière de prouver encore leur supériorité. Dax, lui, connaît les deux mondes et peut corriger cet abus de pouvoir.
2) La représentation de la guerre : la mort anonyme et la foule sans visage
Quelle image de la mort donne à voir le film ? Pourquoi Kubrick filme-t-il si longtemps l’assaut ? Quel sens prend la scène dans la cellule avec le prêtre ? Pourquoi parle-t-on si souvent de lâcheté ? Quelles valeurs ces hommes respectent-ils et qu’ont-ils en commun ?

À cette vision de la troupe comme une masse d’hommes terrés et peu individualisés correspond un destin tragique : la mort absurde. L’ennemi n’est jamais montré dans les scènes de bataille : on ne voit que les obus tomber au hasard, fauchant de plus en plus de soldats. Et les trois fusillés pour l’exemple sont désignés de façon quasi aléatoire (même si pour l’un d’eux c’est plus compliqué). La mort est sans nom, on ne sait d’où elle vient, et elle tombe sans raison sur l’individu. Elle correspond exactement à l’anonymat d’un tableau statistique. L’injustice du hasard est aussi bien dans le combat que dans le fonctionnement de l’armée même ; Kubrick nous suggère qu’elle tient à l’essence du rapport de forces, et que l’armée est par principe fondée sur ce rapport.

Au départ, les seuls individus sont ceux qui ont le pouvoir, les généraux et le colonel. Ils ont d’ailleurs le pouvoir d’ôter le soldat à son anonymat : lors de sa visite de tranchées, Mireau s’arrête au hasard devant des visages, et demande : « Quel est votre nom ? ». Indépendamment de lui, le soldat est sans nom. Inversement, le soldat a peu de maîtrise sur le langage : au procès, Dax leur suggère même de ne pas trop parler, de répondre par courtes phrases.
La mort est en même temps le seul moyen par lequel l’homme de troupe accède à l’individualité. Ainsi, les trois fusillés prennent une identité, une personnalité, à partir du moment où ils sont désignés et risquent la mort. La longue scène dans la cellule avec le prêtre permet de distinguer trois caractères différents, trois types de crainte de la mort – et pourtant, Kubrick ne cède jamais à la tentation de représenter un caractère d’homme supérieur. Tous ont peur, et le caporal Paris, apparemment le plus fort, qui assommera son compagnon pour éviter qu’il ne s’en prenne au prêtre, et qui a été envoyé à la mort pour raisons personnelles par son supérieur, s’effondre lui aussi peu avant d’être exécuté.
L’ordre militaire est fondé sur le rapport à la mort. Tous ces hommes, du général au moindre fantassin, partagent une même répugnance à la lâcheté, qui fait du courage un synonyme d’« être un homme ». Le lâche est celui qui craint la mort ; ou plutôt est homme celui qui surmonte sa peur de mourir puisque, comme le reconnaissent des soldats avant l’assaut, tous les hommes ont peur de mourir. Les fusillés se désolent presque autant d’être pris pour des lâches que d’avoir à mourir. Avant l’exécution, le sergent qui vient chercher les condamnés dit à son camarade qu’on va fusiller : « Sois un homme ! ». Et après l’exécution, le général Broulard est fier que les hommes soient « bien » morts, qu’ils n’aient pas « craqué ». Le général Mireau invoque toujours la lâcheté, et le colonel Dax prend essentiellement parti pour laver ses hommes du soupçon de couardise qui l’atteint indirectement.
Ici porte la critique de Kubrick. Le film ne dénonce pas la guerre elle-même comme injuste – il se pourrait qu’elle le fût, là n’est pas le problème -, mais pointe l’hypocrisie de l’ordre guerrier. Ainsi, le général Mireau, qui gifle un soldat dans les tranchées parce qu’il avoue sa peur de la mort, commet la pire des lâchetés : il ne veut pas répondre de son acte de la veille, lorsqu’il a ordonné de bombarder ses troupes. Le culte du courage est une idéologie inculquée aux hommes pour les manipuler. Le seul qui au fond n’en est pas dupe est le cynique Broulard, qui semble maîtriser mieux que les autres les règles du jeu.

3) L’héroïsme selon Kubrick : liens et individus
Qui est responsable des décisions prises ? Comment Kubrick suggère-t-il l’absurdité des décisions ? En quoi l’épisode du caporal Paris qui découvre Lejeune tué par le lieutenant est-il essentiel au propos ? En quoi l’attitude de Dax est-elle héroïque ? Qui le soutient ?

Dans cette guerre, tous les rapports individuels sont aussi des rapports de force. L’enjeu de chaque scène de dialogue consiste à retourner l’autre : lorsque Broulard vient voir Mireau ; lorsque Mireau convainc Dax d’accepter l’attaque ; lorsque Dax va apporter à Broulard des preuves de l’acte absurde de Mireau ; lorsque le sergent vient indiquer à son lieutenant qu’il sait que celui-ci a tué le troisième éclaireur. À chaque fois, il s’agit d’utiliser une prise sur l’autre pour lui faire accepter quelque chose. Le moment de la victoire se marque par une inflexion visuelle : lorsque Dax a convaincu Broulard qu’il dispose d’un pouvoir, tous deux sont à l’extrême arrière-plan dans une pièce prise au grand angle, Dax devant la porte prêt à sortir, puis Broulard referme la porte et ils reviennent tous deux vers le premier plan. Et lorsqu’au début Broulard a convaincu Mireau d’ordonner une offensive impossible, après de multiples champs-contrechamps, ils se retrouvent tous deux côte à côte et circulent dans la pièce en plan large, partageant un même plan comme ils partagent un même secret.
L’état-major de l’armée n’est donc pas une instance massive qui dirige des hommes pour en tuer d’autres ; ni même une instance dirigeante qui opprime gratuitement ses propres hommes. Mais ses décisions résultent de conflits de pouvoir entre individus qui tous cherchent une emprise les uns sur les autres. Car il n’y a pas de supérieur ultime : si Broulard peut, quand il a peur pour lui-même, liquider son ami Mireau, il est à son tour tenu par les hommes politiques, lesquels sont tenus par l’opinion, par les journaux, etc. De sorte que les décisions ultimes, qui envoient des hommes à la mort, résultent de multiples conflits qui n’ont rien à voir avec la tactique guerrière elle-même. Elles sont donc, au regard de celle-ci, totalement aléatoires. D’où leur caractère absurde. La charge critique de Kubrick souligne ce point : de l’offensive de départ à l’exécution des trois fantassins, la guerre cumule des décisions militairement absurdes.
Mais cette structure chaotique des décisions guerrières entraîne une autre conséquence : chacun peut croire qu’il n’en est pas responsable et décider en faisant passer sa décision pour celle de quelqu’un d’autre, ou pour un hasard, ou pour une nécessité naturelle. Ainsi, Broulard dit à Mireau non pas « Je vous vire », mais « Vous vous expliquerez devant les politiques ». La culture militaire est une culture de l’irresponsabilité. Tel est l’effet pervers du sens du devoir, vertu cardinale du soldat, dont le principe est « Je dois obéir à un ordre parce que c’est un ordre, peu importe son contenu. » Un pas de plus et on a : « Je l’ai fait, mais ce n’est pas moi qui l’ai fait. » Ici, la petite histoire du caporal Paris correspond exactement à l’intrigue générale du film : il sait que son lieutenant a tué, délibérément ou accidentellement, son propre soldat en reconnaissance. Le lieutenant sait qu’il sait et, devant désigner un homme pour le conseil de guerre, il désigne Paris. C’est donc un assassinat, mais le lieutenant peut faire passer cela pour une obéissance à un ordre, puisqu’on avait exigé de lui un « fusillé pour l’exemple ».
Cette irresponsabilité générale se renverse alors en son contraire : il faut toujours des responsables. L’échec de l’offensive doit être imputée à quelqu’un, puisque le général Mireau ne veut pas reconnaître qu’elle était quasiment impossible, de sorte que c’est au fond sa propre responsabilité. Mais le pouvoir militaire est aussi le pouvoir de se décharger de sa responsabilité.
La figure du héros, illustrée par le colonel Dax, correspond alors très précisément à deux choses : le héros est responsable de ses actes, le héros ne se laisse pas tenir par l’emprise des autres. Là où Broulard comme Mireau sont les jouets de la politique et de la presse et se retrouvent asservis à leur image et à leur réputation, Dax ne se laisse dicter ses décisions par rien. À la haine de la lâcheté, à la virilité qui est la valeur vénérée par tous ces hommes, Kubrick oppose donc une autre valeur, celle de la responsabilité, qui consiste aussi à assumer ses propres peurs. Tel est le sens de la discussion qui oppose Dax à Mireau lors de la première visite de la tranchée : le général, imbu de son sens de la fierté militaire, se moque des soldats qui fuiraient devant une souris ; Dax corrige la phrase et répond avec réalisme que lui-même préférerait des souris à un Mauser. Le culte du courage est un mensonge, mais un mensonge utile dans la guerre ordinaire que se livrent les hommes les uns aux autres.
Le destin du héros est de ne pas se voir reconnu : Broulard lui donne raison en destituant Mireau (« Pas de fous à la tête de notre armée »), mais il croit que Dax avait agi pour prendre sa place. Et les soldats, indifférents à la mort de leurs camarades, se pressent au cabaret sans avoir un mot pour Dax et sa détresse.

 

Fusillé pour l’exemple – l’oublié de la Grande Guerre

les quatre caporaux de Souain

Pour Mémoire 120106_PM-fusilles-grande-guerre


Publié par duhamel le 3 novembre 2014 dans 3ème,Epreuve orale au Brevet Juin 2016
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