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Symphonie nº 7 « LENINGRAD » de Chostakovitch (toutes les 3°)

HISTOIRE & MUSIQUE

Le 22 juin 1941 à l’aube, Hitler lance l’opération Barbarossa contre l’URSS. Les troupes allemandes progressent en direction du nord et doivent s’emparer de Leningrad, berceau du bolchevisme que le Führer s’est juré de rayer de la carte. La ville est assiégée  900 jours…

En réponse à ce tragique évènement, Dimitri Chostakovitch compose sa 7e Symphonie, « Leningrad« , qu’il dédie “à notre combat contre le fascisme […] et à ma ville Leningrad« . Cette oeuvre est née d’un faisceau d’évènements historiques qui ont eu lieu depuis la Révolution Bolchévique de 1917 jusqu’à la 2e Guerre Mondiale.

I Une débâcle de l’armée soviétique.
Mal préparée, l’Armée rouge dispose d’effectifs inférieurs à l’adversaire. Moins bien équipée en chars et avions modernes, elle recule.  Début septembre, Leningrad est presque totalement encerclée.
Enfin, la structure de commandement de l’Armée rouge est profondément désorganisée par les grandes purges de 1938. Ainsi, la plupart des officiers occupant des fonctions de commandement en 1940-41, sont inexpérimentés et mal formés.
Pourtant, mis à part quelques rumeurs défaitistes lors des premières semaines de lutte, la société soviétique se mobilise bientôt entièrement dans la guerre.
Staline trouve enfin les mots nécessaires pour galvaniser la résistance dans son discours radiodiffusé du 3 juillet 1941. Il y exalte les valeurs patriotiques de la « Russie éternelle » (« Frères et sœurs! (…) Je m’adresse à vous, mes amis! (…) Un grave danger pèse sur notre Patrie. »). Le conflit, désormais qualifié de « Grande Guerre patriotique » par les autorités soviétiques, ressoude les liens, très distendus au lendemain de la Grande Terreur, entre la société et le régime.

Les souffrances endurées par les populations ne font pourtant que commencer. L’organisation de la défense de la ville ne parvient pas à arrêter la progression de l’ennemi qui resserre sans cesse son étau et organise la survie des citadins.

II 900 jours de blocus.
Début septembre 1941, les armées de Hitler s’arrêtent aux portes de Leningrad. Le Führer a fait savoir qu’il refuserait toute capitulation et rappelé sa volonté de rayer de la carte le berceau du bolchevisme.  En outre, la coupure des voies ferrées au sud et à l’est empêchent très vite l’évacuation des citadins. Leningrad se trouve presque totalement coupée du reste du pays. Seule une voie très aléatoire, par le lac Ladoga, au nord de la cité, assure encore un lien ténu entre la ville et le reste de l’URSS.

Dès novembre 1941, une artère vitale est mise en place à travers le lac Ladoga englacé. Les convois se succèdent pour acheminer quelques vivres dans Leningrad. Au retour, les véhicules évacuent les citadins. Ces trajets virent souvent au drame, car la Luftwaffe bombarde le lac pour faire céder la glace sous les camions. Au cours de l’été 1942, lorsque le Ladoga redevient navigable, l’aviation allemande s’emploie à couler les navires soviétiques.

Par cette « route de la vie » que l’aviation allemande pilonne sans cesse, quelques évacuations reprennent timidement à partir du mois d’octobre. Par bateau ou avions, des « évacués prioritaires »_ membres de la Nomenklatura, cadres et ouvriers spécialisés indispensables au fonctionnement des usines transférées_ quittent l’enfer de Leningrad. C’est encore par le lac Ladoga que de maigres ressources sont acheminées dans la ville assiégée. Les quantités de vivres s’avèrent toutefois très insuffisantes pour nourrir une population dont les rations quotidiennes s’effondrent. Les produits de substitution font leur apparition comme cette gelée de boyaux de mouton fabriquée à partir d’un stock découvert par hasard dans le port. De même, le pain contient au fur et à mesure du siège de plus en plus d’ersatz en lieu et place du seigle. Lors des phases les plus critiques du siège, certains en sont même réduits à consommer le mastic des fenêtres ou le cuir des chaussures.
Le froid constitue un autre problème récurrent. L’épuisement des réserves de charbon et de bois conduisent à brûler jusqu’aux meubles e taux livres afin de se chauffer.
Convoi sur le lac Ladoga. A partir de janvier 1942, l’évacuation reprend sur une plus vaste échelle. L’épaisse couche de glace recouvrant le lac permet le passage des autobus et des camions. Au total, environ un million de Leningradois parvient à quitter la ville au cours de l’année 1942 (par camion en hiver et en bateau lorsque le lac redevient navigable).

Dans ces conditions, la mortalité explose. Chaque mois de janvier à mars 1942, la ville déplore la perte de plus de 100 000 de ses habitants. Les assiégés meurent d’épuisement (2), de froid et surtout de faim. Les autorités euphémisent en parlant de “dystrophie alimentaire”.
Seule la reprise des évacuations à partir du début de l’année 1942 permet d’améliorer un peu le ravitaillement de ceux qui restent.
Début 1943, la ville ne compte plus que 600 000 habitants soit un quart seulement de sa population 2 ans plus tôt. On estime qu’entre 700 000 et 900 000 habitants seraient morts au cours du siège qui prend fin au bout d’environ 900 jours. Le 27 janvier 1944, Leningrad est enfin libérée du joug nazi.

70 ans après les faits, et deux décennies après l’explosion de l’URSS, le “blokad” (blocus) continue d’alimenter les conversations.

III Chostakovitch et Staline.
Le compositeur a passé la majeure partie de sa vie à louvoyer avec la censure artistique et la mise au pas des artistes via des organismes officiels dès les années 30 par le régime stalinien, contournant, autant que possible les canons esthétiques du Réalisme-Socialiste : la musique et l’art en général se doit d’être « joyeuse et accompagnant le chemin radieux du Socialisme« . L’art est donc considéré par Staline comme un outil, une arme de propagande.

Talent précoce, Chostakovitch compose sa première symphonie en 1926, à seulement 20 ans et jouit d’une grande popularité jusqu’à ce que Staline assiste à l’opéra Lady Macbeth de Mzensk le 26 janvier 1936 et quitte la salle dès les premières minutes. Le surlendemain, un article paru dans la Pravda éreinte l’œuvre : « Un galimatias musical: le chaos remplace la musique. (…) Il est difficile de suivre une « musique » pareille et impossible de la retenir. […] Rien ne rappelle la musique classique, […] le discours musical simple et accessible à tous. » Terrorisé, identifié comme « ennemi du peuple », et alors que beaucoup de ses proches sont arrêtés et déportés, le compositeur n’a d’autre choix que de se plier au joug du Parti et compose en 1937 sa 5e Symphonie, « réponse d’un artiste à de justes critiques » selon le compositeur lui-même, en supprimant volontairement toute forme de dissonance trop évidente.
Fin juillet 1941, Chostakovtich, qui habite à Leningrad déja sous les bombes, entame en réaction aux attaques la composition de sa 7è Symphonie. Le compositeur ne se risque bien sûr pas au front, mais a provisoirement obtenu l’autorisation d’intégrer le corps des pompiers de la ville. La propagande soviétique en profite pour faire de lui l’archétype de l’artiste patriote par la diffusion de photographies de Chostakovitch en uniforme de pompier. Il est finalement évacué de force à l’automne 41 et envoyé à Moscou, où il termine sa composition. Car, pour Staline, Chostakovitch doit se battre avec de la musique. La 7ème symphonie est enfin jouée dans Leningrad assiégé le 9 août 1942 dans des conditions apocalyptiques constituant une véritable gageure. La propagande soviétique exalte une œuvre censée symboliser le sursaut national russe contre l’invasion allemande, un hymne à la résistance face à la barbarie et suscite un élan de résistance. A l’étranger, la cote du compositeur-pompier-patriote monte en flèche. Les chefs d’orchestre les plus prestigieux se disputent l’honneur de jouer la 7e qui est exécutée dans les mois qui suivent sa création au Royal Albert Hall de Londres, puis à New York.

IV Une musique à programme

Cette Symphonie en quatre mouvements est d’une longueur exceptionnelle – plus d’une heure !. Le premier mouvement, consacré tout entier à évoquer l’invasion et le début de la guerre, se découpe en trois parties distinctes : La Paix – L’invasion – Le chaos

La 1ere partie – La Paix fait entendre deux thèmes joués l’un après l’autre et répond en tout point à la ligne esthétique du Réalisme Socialiste. Le premier thème, de caractère populaire et énergique symbolise « la nation russe toute entière  unie et en marche vers son destin glorieux ». Le deuxième thème d’une grande douceur et beauté développe et apporte une véritable note d’espérance dans un avenir radieux. Rêve qui sera brisé dans la suite du mouvement…

Vient ensuite la deuxième partie, l’invasion. Pour décrire l’agression de l’ennemi, le compositeur met en place le même principe que celui du Boléro de Ravel : un crescendo continuel avec un troisième et nouveau thème joué à onze reprise, marche de 18 mesures, accompagnée d’un ostinato à la caisse claire. D’abord anodin, vulgaire et lointain, le passage devient lugubre, oppressant et se transforme en un monstre sonore discordant à tout l’orchestre dans un fortissimo envahissant – métaphore de l’invasion et de la barbarie nazie.

L’ostinato à la caisse claire est au départ à peine perceptible S’y rajoute la présentation du thème joué pianissimo et pizzicato aux cordes frottées : c’est l’envahisseur au loin qui se met en ordre de bataille. A la première reprise, le thème passe à la flute, presque léger et guilleret, puis est entendu la 3e fois avec la combinaison flute et piccolo. Ce n’est pas peut-être sans rappeler par analogie l’invasion de la Russie par les troupes napoléoniennes un siècle en arrière. A la 4e marche, le thème est destructuré et doublé, hautbois et basson jouant à tour de rôle, 2 mesures par 2 mesures, le thème qui en devient ridicule et grotesque, lourd et désagréable. Le processus d’accumulation et crescendo, d’épaississement spatial va s’accentuer à partir de là, les familles instrumentales rentrant les unes après les autres, évoquant ainsi le danger qui se précise et se rapproche inexorablement de l’URSS jusquà l’explosion finale citée plus haut. L’ennemi est là …

La troisième partie – le chaos va faire réentendre brièvement les deux thèmes défrmés de la 1ere partie – la nation soviétique blessée et meurtrie, mais sans que jamais ne s’arrête l’ostinato – le rouleau compresseur nazi, sur fond d’harmonies discordantes qui ne cessent de contredire et s’opposer au retour d’un climat musical harmonieux. La guerre est là, l’URSS souffre, Leningrad est assiégée, mais ne tombe pas…

V Conclusion

Guerre, contexte totalitariste, propagande, cette oeuvre musicale majeure est le reflet de son temps, n’aurait pas été créée hors de ce faisceau historique. Mais tout autant qu’un fusil, elle a été une arme qui a contribué à la défaite de Hitler. Elle est aujourd’hui le témoignage de ces temps difficiles. Sa réussite tient bien entendu en partie à la qualité de l’écriture et au talent de Chostakovitch, mais aussi par la puissance d’évocation – au travers de processus limpides et aisément perceptibles – qui s’en dégage et ne laisse pas indifférent. Ce n’est d’ailleurs pas la seule pièce musicale attachée à la Seconde Guerre mondiale. On peut penser ainsi, entre autres, aux deux chansons Over the Rainbow et Lili Marleen, Quatuor Pour la Fin Des temps de Messiaen, Fanfare For A Common Man de Copland, ou In The Mood de Glenn Miller

VI Elements complémentaires

Selon certains, le matériau mélodique présent dans dans symphonie aurait peut-être été composé avant même le début de la guerre. Aux dires de son amie Flora Litvinova, le compositeur lui aurait affirmé que la symphonie ne portait pas « uniquement sur le fascisme, mais aussi sur notre système. »L’œuvre peut être donc considérée comme une condamnation de tous les totalitarismes, y compris donc celui du stalinisme.
En tous les cas, le « petit père des peuples » apprécia la symphonie, qui valut à son auteur un « prix Staline » en 1942.
Début 1948, Jdanov accuse les compositeurs Prokofiev, Chostakovitch et Khatchatourian de « formalisme » et leur reproche de ne pas composer d’airs susceptibles d’être repris par les ouvriers. Toute représentation des œuvres de Chostakovitch est alors interdite. Renvoyé des conservatoires de Moscou et Leningrad, le compositeur doit s’effacer et survit en composant des musiques de films. En dépit des vexations et humiliations endurées, il sort malgré tout indemne de ce regain de terreur.
Il lui faut cependant toutefois attendre le décès de Staline pour pouvoir de nouveau s’exprimer plus librement.

Sources:

– Nicolas Werth et Mark Grosset: « les années Staline », éditions du Chêne.
– Matthieu Buge: « Leningrad, le plus long siège de l’histoire », L’histoire n°367, 09/2011.
– Symphozik.info: « Chostakovitch et Staline. »


Publié par duhamel le 25 février 2015 dans 3ème,Epreuve orale au Brevet Juin 2016
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