Arts à Duhamel
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Oradour, Jean Tardieu (1944)

Oradour

Oradour n’a plus de femmes

Oradour n’a plus un homme

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a plus de pierres

Oradour n’a plus d’église

Oradour n’a plus d’enfants

Plus de fumée plus de rires

Plus de toits plus de greniers

Plus de meules plus d’amour

Plus de vin plus de chansons.

Oradour, j’ai peur d’entendre

Oradour, je n’ose pas

approcher de tes blessures

de ton sang de tes ruines,

je ne peux je ne peux pas

voir ni entendre ton nom.

Oradour je crie et hurle

chaque fois qu’un coeur éclate

sous les coups des assassins

une tête épouvantée

deux yeux larges deux yeux rouges

deux yeux graves deux yeux grands

comme la nuit la folie

deux yeux de petits enfants :

ils ne me quitteront pas.

Oradour je n’ose plus

Lire ou prononcer ton nom.

Oradour honte des hommes

Oradour honte éternelle

Nos coeurs ne s’apaiseront

que par la pire vengeance

Haine et honte pour toujours.

Oradour n’a plus de forme

Oradour femmes ni hommes

Oradour n’a plus d’enfants

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a plus d’église

plus de fumées plus de filles

plus de soirs ni de matins

plus de pleurs ni de chansons.

Oradour n’est plus qu’un cri

et c’est bien la pire offense

au village qui vivait

et c’est bien la pire honte

que de n’être plus qu’un cri,

nom de la haine des hommes

nom de la honte des hommes

le nom de notre vengeance

qu’à travers toutes nos terres

on écoute en frissonnant,

une bouche sans personne,

qui hurle pour tous les temps.

Jean Tardieu, Les Dieux étouffés (1944)

Lettres françaises, ultime numéro clandestin à la libération de Paris.

L’événement historique :

Le 10 juin 1944, l’armée allemande perd des batailles et commence à fatiguer. Une division de soldats du Reich entreprend de regagner les villes du centre puis du nord de la France. Sur son chemin, animée d’une colère froide, d’une folie sanglante, elle choisit de décimer au hasard un village paisible du Limousin : ce sera Oradour sur Glane. Ce massacre s’avère être un bon moyen de marquer les consciences, de semer la terreur et de réaffirmer la supériorité des Nazis…

Prétextant un contrôle d’identité, les SS de la 3e compagnie rassemblèrent à Oradour la population puis séparèrent les hommes des femmes et des enfants. Les premiers furent abattus à la mitrailleuse dans des granges. Les femmes et les enfants furent eux enfermés dans l’église du village. Les SS introduisirent un gaz suffocant puis mirent le feu à l’édifice. Il n’y eut que quelques survivants.

Cet acte génocide, dépassant l’entendement, exemple de la monstruosité humaine, choque encore aujourd’hui par sa barbarie et sa férocité sans borne.

Il se pose également, après les camps de concentration et la Résistance, comme le symbole des martyrs de guerre en France et de la barbarie nazie…

Le criminel de guerre nazi Heinz Barth, surnommé « l’assassin d’Oradour-sur-Glane », est mort à 86 ans en Allemagne le 14 août 2007 et restera pour la postérité associé à ce massacre de civils commis par des SS.

Questions sur Oradour, Jean Tardieu

Un poète et un lecteur concernés par ce drame

1) En vous aidant du paratexte, dites à quelle ville française se réfère ce poème. En quoi est-elle emblématique des destructions engendrées par la seconde guerre mondiale ?

2) Quelle est, d’après vos premières impressions de lecture, la visée de ce texte ? Quels sentiments veut-il transmettre au lecteur ?

3) a. Qui le pronom « je » désigne-t-il ? À qui les déterminants « nos/notre » et « ton/tes » ?renvoient-ils ?

b. Quel effet le poète cherche-t-il à créer par l’emploi de ces pronoms ?

4) a. Analysez rapidement la forme du poème.

b. Quel procédé rythme le texte ? Quelle réalité le poète cherche-t-il à exprimer à travers cette figure de style ?

c. À quel type de chant ce poème fait-il ainsi songer ?

Suggérer le vide et le néant à Oradour sur Glane

5) En analysant les types de phrases, les procédés d’énumération, les répétitions, vous monterez comment le poète fait état de la destruction complète d’Oradour.

6)  Relevez le champ lexical de la violence.

7) a) Par quelle vision le poète est-il obsédé, strophe 4 ?

b) À qui appartiennent les yeux selon vous ?

c) Quels sentiments transmettent-ils au poète ?  

Un appel lancé à travers le poème

8) De quoi Oradour devient-il le symbole dans la dernière strophe ? Appuyez-vous dans votre réponse sur les répétitions.

9) a) En quoi le poète érige-t-il le cas d’Oradour en cas universel ? Justifiez en citant des expressions précises du poème.

b) Quelle force les trois derniers vers revêtent-ils ?

 

Correction Oradour

1) Le poème évoque le drame d’Oradour sur Glane.? « ville martyre », 10 juin 44 : population entière exterminée par une division SS.

2) La visée est la dénonciation des atrocités et des destructions commises pendant la Seconde Guerre mondiale. Les sentiments transmis sont la colère (je crie et hurle V17) et la honte (haine et honte pour toujours V.32).

3) a. Je = poète qui parle en son nom et s’engage personnellement.?

Nos/notre = le poète s’adresse aux français, aux hommes et s’inclut également.?

Ton/tes = il s’adresse à Oradour (qui n’existe plus)?

b. Le poème commence par l’implication personnelle du poète qui s’étend à tous les hommes. Il veut montrer que ce drame nous concerne tous, au delà de lieux et des temps.

4) a. Le poème a une forme libre mais les vers sont réguliers : il est composé d’heptasyllabes, alternant rimes féminines et masculines. Il y a très peut de ponctuation.

b. L’anaphore? « Oradour n’a plus » rythme le poème. Tardieu cherche ainsi à insister sur la destruction totale, humaine et matérielle de la ville.

c. L’absence de ponctuation ainsi que l’anaphore « Oradour » créent un rythme lancinant, fort à la manière d’une litanie. (= suite de prières liturgiques d’intercession qui se terminent par des formules identiques, récitées ou chantées par les assistants.)

5) Le poète montre la destruction totale d’Oradour grâce aux phrases négatives et à l’énumération (plusieurs termes évoqués à la suite comme une « liste ») de tout ce qu’Oradour n’a plus.

Le poète évoque le fait que chaque catégorie d’âge est décimée (femmes/hommes/enfants).

Il évoque les destructions matérielles en donnant des exemples de matériaux et de monuments (pierres/église/ habitations = toits/greniers).

La nature est aussi touchée (feuilles).

De plus il n’y a plus de sentiments à Oradour (plus de rires / plus de chansons / plus d’amour)

6) Oradour a été dévasté comme le montre le champ lexical de la violence : blessures ; sang ; ruines ; crie ; hurle ; coups des assassins ; tête épouvantée ; haine ; cri

7) a. Il est obsedé par la vision de deux rouges de sang, graves et immenses, des yeux qui s’écarquillent devant l’horreur, devant l’inhumain

b. Yeux d’un petit enfant / yeux de la guerre de la barbarie

c. Ils transmettent la honte, la haine l’effroi et l’épouvante.

8) Oradour devient le symbole de la barbarie des hommes et de la honte absolue.

Plusieurs mots sont répétés : cri /pire /honte /

Deux vers présente la même construction parallèle et les mêmes mots : « nom de la haine des hommes » « nom de la honte des hommes » (haine / honte : même lettres = H / 5 lettres / 2 syllabes )

+ le nom de notre vengeance

9) a. Dimension universelle du texte :

– Pluriels et termes génériques : honte des hommes (v 28)

– Vocabulaire temporel: honte éternelle (v. 29) / haine et honte pour toujours (v 32)

– temps des verbes :

présent de vérité générale (Oradour n’a plus) + présentatifs : n’est plus / c’est bien (2 fois) futur : ils ne me quitterons pas

b. Le poème rappelle aux hommes qu’une telle horreur est ancrée dans les esprits pour toujours : rien ne pourra l’effacer.

– Utilisation du ON pronom indéfini

– une bouche sans personne : qui n’appartient à personne c’est à dire celle des victimes, des morts mais également qui est celle de toute l’humanité qui pousse un grand cri de révolte, une plainte lancinante et retentissante, un hymne à l’innocence bafouée.

– pour tous les temps : derniers mots = il ne faudra jamais oublier


Publié par duhamel le 3 juin 2015 dans 3ème,Epreuve orale au Brevet Juin 2016
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