Arts à Duhamel
Un site utilisant LeWebPédagogique

Poésie engagée : Strophes pour se souvenir ( Aragon) et l’Affiche rouge

Strophes pour se souvenir

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre

Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
1

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée2 ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Louis Aragon, Le Roman Inachevé, 1956

1. Erivan : capitale de l’Arménie

2. Mélinée : prénom de l’épouse de M. Manouchian

Analyse du poème Etude linéaire

Introduction :

  • Le titre « Strophes pour se souvenir » annonce directement la visée du poème : poème commémoratif / devoir de mémoire.

  • Aragon choisit une forme lyrique : poème très structuré (quintils (strophes de 5 vers) / présence de rimes avec retour de mêmes sonorités de façon insistante ABBAB). Les vers sont des alexandrins = vers noble, parfait, équilibré, solennel. Cette forme est propice à l’hommage.

  • Le poème est constitué de trois mouvements, trois parties. Chacune d’entre elle correspond à une situation d’énonciation particulière.

Dans la première partie (vers 1 à 18), le poète s’adresse directement au groupe de résistants.

Dans la seconde partie, (vers 19 à 30), c’est la voix de Manouchian qu’on entend, le poète citant des extraits de sa dernière lettre à sa femme.

La troisième partie fonctionne comme un refrain, une envolée lyrique où le poète reprend la parole et s’adresse au lecteur.

Première partie : vers 1 à 18

Le poète s’adresse aux résistants (utilisation de la seconde personne du pluriel « vous »). Ainsi il leur rend directement hommage, comme si les résistants l’entendaient, au-delà de la mort.

Strophe 1 :

  • Aragon rappelle la date de l’évènement : année 1944. « Onze ans » / « à la fin février » (strophe 4)

  • Il rappelle l’engagement désintéressé de ces hommes (ce qui rend leur sacrifice d’autant plus noble) (le dernier vers apportera cependant une réponse au sens de ce sacrifice : « pour La France »).

Leur action n’a pour but ni la gloire, ni les honneurs (orgue/prière), ni une mort héroïque (la mort n’éblouit pas).

Aragon insiste sur la simplicité de ces hommes, et rappelle qu’ils n’ont fait que prendre les armes : servi simplement de vos armes)

Strophe 2 :

  • Le poète évoque l’affiche rouge, il en reprend les différents éléments :

  • portraits,

  • description physique des visages (barbe, hirsute) 

  • écriture des noms de famille dont il rappelle avec subtilité la consonance étrangère (vos noms sont difficiles à prononcer)

  • De plus il évoque très simplement la visée de l’affiche de propagande qui cherche à inquiéter et à présenter les résistants comme des criminels : il évoque sa couleur (figure de style de la comparaison : rouge = sang) / l’expression «  effet de peur » est simple et claire.

  • Il en souligne également la violence par la comparaison avec le sang

Strophe 3 et 4 (3 premiers vers)

  • Le poète évoque la réception de cette affiche et la réaction de certains français qui le jour faisaient semblant de ne pas voir (« allaient sans yeux ») et qui passaient à l’action la nuit, entrant eux aussi en résistance, en écrivant sous l’affiche « MORTS POUR LA FRANCE » : (on soulignera ici l’utilisation des lettres capitales pour la mise en valeur)

  • La seconde partie est annoncée par l’évocation de Manouchian au vers 18 dont le nom n’est pas cité. Il fait partie du groupe. Cependant les nombreuses rimes en AN évoquent son nom. Le poète ne le cite pas nommément, le poème permettant ainsi d’évoquer et de rendre hommage, au-delà du groupe, à tous les résistants de l’ombre.

Seconde partie : vers 19 à 30

Cette partie est en italique. Il s’agit d’extraits de la lettre de Manouchian à sa femme, que le poète reprend quasiment tels quels. Ce procédé rend le poème particulièrement émouvant car le lecteur entend directement la voix de Manouchian ; de plus ce sont les mots d’amour sans rancœur d’un homme qui va mourir.

  • Il souhaite tout d’abord le bonheur à tous ceux qui vont survivre à cette épreuve.

  • Il distingue bien le peuple allemand des nazis contre lesquels il se bat, appelant ainsi que les victimes sont dans tous les camps et surtout civiles.

  • Son message est un message de paix (« sans haine » et il évoque « la beauté des choses » : aux portes de la mort, il écrit une ode à la vie. (roses / lumière / vent / nature est belle / grand soleil d’hiver éclaire la colline).

  • On remarquera l’insistance sur la lumière qui symbolise l’espoir : celui de la paix et de la fraternité retrouvée entre les hommes)

  • Le vers « La justice viendra sur nos pas triomphants » évoque la fin de la guerre, la victoire de la liberté mais également la croyance en la justice qui punira les criminels nazis.

  • Enfin c’est une lettre testament : Manouchian invite sa femme à vivre, à refaire sa vie, à aimer à nouveau et à avoir un enfant.

Cette partie s’achève donc sur un message poignant, très lyrique (sublimé par l’apostrophe vers 29 : Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline).

La strophe conclusive

La dernière strophe revient aux résistants du groupe et à leur exécution

Elle fonctionne comme un refrain.

Aragon met en scène la fin de son poème : la chute des résistants devient celle du poème.(mise en abîme)

  • Elle est construite sur une l’anaphore « Vingt et trois » qui insiste sur le sacrifice commun du groupe mettant ainsi en valeur la nécessaire solidarité et fraternité des groupes résistants qui, sans ces valeurs fondamentales, n’auraient pu fonctionner (Cette fraternité nous l’avons déjà rencontrée dans le texte de Char, fragment 128)

  • Chaque vers est construit sur un procédé d’opposition : la mort pour la liberté

Vers 31 : oxymore : fusils fleurirent

Vers 33 antithèse : 23 étrangers / et nos frères pourtant

Vers 34 antithèse : 23 amoureux de vivre / à en mourir

  • Le dernier vers met en valeur le sens de leur sacrifice : « la France » c’est-à-dire les valeurs fondamentales et humanistes du pays (liberté.égalité.fraternité)

Conclusion : ce poème est donc un texte engagé puisqu’il rend hommage au groupe Manouchian, groupe de résistants fusillés par les nazis, et ainsi permet à tous, bien des années plus tard, de garder en mémoire le sacrifice de ces hommes.

Pour toucher son lecteur, Aragon utilise un registre lyrique afin que chacun d’entre nous se sente ému par le destin de ces hommes.

Ce poème sera chanté par Léo Ferré.

Document annexe : L’Affiche Rouge

 

Cette affiche de propagande nazie fut largement diffusée en France au début de l’année 1944. Elle fut réalisée par le CEA (comité d’étude antibolchévique), un organisme de propagande franco-allemand à la demande des Allemands qui souhaitaient frapper un grand coup après le retentissement de l’assassinat du général Ritter (chef du STO en France) par le réseau Manouchian.

Rappel : le STO (service du travail obligatoire) fut, durant l’occupation de la France par l’Allemagne nationale-socialiste, la réquisition et le transfert vers l’Allemagne de centaines de milliers de travailleurs français contre leur gré, afin de participer à l’effort de guerre allemand que les revers militaires contraignaient à être sans cesse grandissant (usines, agriculture, chemins de fer, etc.). Les personnes réquisitionnées dans le cadre du STO étaient hébergées dans des camps de travailleurs implantés sur le sol allemand.

En 1944, la résistance est organisée et active. En effet, depuis 1942 et la création du CNR (conseil national de la résistance) par Jean Moulin, la résistance est structurée, disciplinée, sous les ordres de Londres et du Général De Gaulle.?

À Paris, des résistants communistes d’origine étrangère sont réunis dans les MOI (main d’œuvre immigrée), section appartenant aux FTP (francs tireurs partisans) communistes. Bien qu’étrangers, ou d’origine étrangère, ils souhaitent lutter contre le Nazisme et contre l’occupant allemand. En 1944, le poète d’origine arménienne Missak Manouchian devient le chef de ce réseau très performant qui devient rapidement célèbre par des coups d’éclat (assassinat d’Allemands et de collaborateurs, sabotage de convois allemands, assassinat de Ritter, un général allemand responsable du STO en France…).

En 1944, suite à une trahison, le réseau est neutralisé par une vague d’arrestations. Torturés longuement puis exécutés, les membres du réseau Manouchian sont durement traités.

Cette affiche fut réalisée suite à leur arrestation. Elle a été placardée à 15 000 exemplaires dans les lieux publics pendant la période de l’Occupation allemande, au moment du procès puis de la condamnation à mort des membres du groupe Manouchian.?Les 22 hommes seront fusillés le 21 février 1944 au fort du Mont-Valérien.?Olga Bancic, la seule femme, sera décapitée un peu plus tard, en application du manuel de droit criminel de la Wehrmachtinterdisant de fusiller les femmes.?L’affiche sert à la propagande nazie qui stigmatisera l’origine étrangère de la plupart des membres de ce groupe.

Lettre de Michel Manouchian à sa femme Mélinée

Le 21 février 1944

Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m’étais engagé dans l’Armée de la Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain.

Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement.

Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous…

J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse.

Tous mes biens et toutes mes affaires, je te les lègue à toi, à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre, tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’Armée française de la Libération.

Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs, si possible, à mes parents en Arménie.

Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine.

Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis.

Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus.

Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu.

Ton ami, ton camarade, ton mari. Manouchian Michel.

P.S. J’ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M.


Publié par duhamel le 3 juin 2015 dans 3ème,Epreuve orale au Brevet Juin 2016
Vous pouvez laisser une réponse, ou un trackback depuis votre site.

Laisser une réponse

Vous devez être identifié pour écrire un commentaire.